DES DIFFÉRANDZ DES PAYS BAS.

L'Ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a essayé par plusieurs moyens

d'entrer en tretté avec ceulx cy sur les différandz des Pays Bas, et

le duc d'Alve a fort vollu que, pour la réputation de son Maistre, il

commençât d'y procéder par ung moyen de continuer à parler à elle

comme l'ambassadeur ordinaire, sans monstrer avoir nouvelle ny

expécialle commission du Roy Catholique pour cella. De quoy ayant esté

reboutté plusieurs foys, il l'a faict néantmoins solliciter par

interposées personnes, nomméement par ung sieur Georges Espée et par

le Sr. Ridolfy, si instantment qu'avec l'ayde d'aulcuns principaulx

seigneurs du conseil il luy avoit esté, une foys, mandé, parce qu'il

asseuroit avoir plusieurs lettres là dessus du Roy, son Maistre, mais

qu'elles estoient en chiffre, qu'il vînt quant il luy plairroit; et me

fut donné adviz à moy que parmy beaulcoup de grandz promesses, qui se

faisoient là dessus pour parvenir à cest accord, l'on y mesloit je ne

sçay quoy qui touchoit à l'interest de la France, et que j'eusse à y

prendre garde, ce qui m'a long temps tenu en peyne; mais je n'en ay

encores peu rien descouvrir, sinon quelques propoz généraulx qui, à la

vérité, tendoient à ung certain leur particullier proffict et

advantaige, et à confirmer davantaige l'alience et intelligence

d'entre eulx et leurs estatz, et, s'il y a rien de mal, je ne puys

croyre qu'il procède du dict sieur ambassadeur, ains d'icelluy Espée,

qui est, à ce que j'entendz, ung très mauvais Françoys.

Tant y a que, quant le dict sieur ambassadeur a, despuys, envoyé

demander le jour, l'heure et le lieu de l'audience, la dicte Dame a de

rechef assemblé son conseil pour luy respondre; et, ayant appellé

premier le comte de Lestre pour luy dire bien peu de parolles tout

bas, puys toutz les aultres ensemble, après avoir longuement débattu

de l'affaire, elle leur a dict, tout hault, en langaige itallien, [de

sorte] que les gens du dict sieur ambassadeur l'ont peu ouyr,--«Je

n'en feray rien, car l'on me veult tromper; mais qu'il parle

premièrement à vous et qu'il vous face voir s'il a des lettres de son

Maistre, et puys je parleray à luy.»

Or, continuans toutjour le dict sieur ambassadeur et moy nostre

mutuelle visitation par messaiges, il m'a mandé dire que la dicte Dame

luy avoit une foys accordé la dicte audience, puys luy avoit mandé

qu'il parlât premièrement à ceulx de son conseil, pour leur monstrer

s'il avoit receu nouvel ordre et nouveau commandement du Roy, son

Maistre, pour tretter et négocier de ces différans avecques elle; et

qu'il avoit respondu que l'ordre, qu'il avoit de son dict Maistre,

estoit une continuation de lettres qu'il luy avoit ordinairement

escriptes, comme à son ambassadeur, pour tretter de toutes choses qui

concernoient par deçà son service avecques elle, et qu'il n'avoit que

faire avec ceulx de son conseil pour aller devers eulx; mais, s'ilz

avoient à faire à luy, qu'ilz sçavoient où il demeuroit, et le

pourroient venir trouver; et que despuys elle luy avoit envoyé offrir

l'audience, mais qu'il n'y vouloit poinct aller.

Ainsy l'affaire demeure encores en suspens et les merchandises des

Espaignolz se vandent.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 71 / 189 题