AULTRE LETTRE A PART A LA ROYNE.

Madame, je n'ay plus tost entendu vostre desir sur le propoz d'entre

la Royne d'Escoce et le duc de Norfolk, que je n'aye incontinent miz

peyne de l'advancer par toutz les moyens que j'ay peu, et ay si bien

conduict l'affaire que luy, en personne, et elle, par l'évesque de

Roz, m'ont déclairé y avoir, soubz l'espérance de la restitution

d'elle à sa coronne et promesse de luy qu'il l'y restituera, ung

mutuel consentement de mariage entre eulx: de quoy luy s'est

franchement commiz à moy, et m'a dict avoir lettre d'elle pour s'y

commettre; et je l'ay mené à cella que, de luy mesme, il m'a recherché

d'avoir là dessus l'approbation de Voz Majestez Très Chrestiennes,

nomméement de Vous, Madame, dont je l'ay asseuré que je travailleray

de vous disposer fort bien envers eulx, pourveu qu'ilz se veuillent

toutz deux gouverner par vous, ce qu'il m'a promiz et donné la main

qu'ilz feront; et que, de sa part, après la Royne sa Mestresse, il

demeurera, tout oultre, bien asseuré serviteur du Roy et Vostre, tout

le temps de sa vie.

C'est ung fort homme de bien, véritable et secrect, auquel sera

besoing, Madame, que me permettiez de l'asseurer du consentement du

Roy et Vostre, et que vous luy ferez encores, pour le regard des

parans maternelz de la dicte Dame, avoir celluy de monsieur et madame

de Lorrayne, et de monsieur le Cardinal; et, au reste, il vous

requiert très humblement de deux choses:

L'une, de parler vifvement, à leur ambassadeur de dellà, de la

restitution de la dicte Royne d'Escoce, affin que vostre desir et

bonne affection en cella soyent clairement cogneues à la Royne

d'Angleterre, leur Maistresse;

Et l'aultre, qu'il vous playse envoyer cinq ou six cens harquebouziers

françoys seulement, qui soyent avitaillez et amonitionnez pour ung

temps, à Dombertran, avant la fin d'octobre prochain; car cella, avec

l'assistance qu'il y fera d'icy, relèvera grandement la part de la

dicte Dame dans le pays, ce qu'il estime n'estre que bon de le dire au

dict ambassadeur, et comme c'est pour la garde seulement de la place,

et pour recepvoir plus grandz forces, si voyés qu'il soit besoing d'y

en envoyer, faignant d'avoir desjà donné charge à Mr. de Martigues ou

à Mr. de Bouillé d'aprester ung armement en Bretaigne pour cest

effect; et que Vostre Majesté ne craigne, pour ceste démonstration de

Dombertran, d'irriter davantaige les Anglois, car dict qu'il y

pourvoirra de tout son pouvoir.

J'ay donné charge à ce gentilhomme, présent porteur, qui est

confidant, de vous dire aulcunes particullaritez, touchant le dict

secours, et aussi, comme il n'est possible de consommer encores de

quelques jours le dict mariage, et que je suys après à vous faire

envoyer des messagiers de l'une et l'aultre partie, affin de les

engaiger et obliger toutz deux à Vostre Majesté, et, me remettant à

luy, je n'adjouxteray pour le surplus à la présente, qu'une très

dévote prière à Dieu, etc.

De Londres ce 1er de septembre 1569.

Le duc d'Alve a envoyé lettre en ceste ville pour dellivrer dix mil

escuz à la dicte Dame, ce que je pense estre en erres de l'aultre

party; mais j'espère les faire bailler au duc de Norfolc pour erres

du sien. Je vous suplie très humblement faire brusler la présente.

MÉMOIRE BAILLÉ AU Sr. DE SABRAN.

LE DICT SR. DE SABRAN DIRA A LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu de la

Dépesche:

Que la Royne d'Angleterre, continuant son progrez, est à présent à

Bazin, esloigné xlv mil d'icy, et les choses de son royaulme demeurent

en ung certain estat de paix, qui monstre néantmoins qu'elles sont

disposées à la guerre, que la plus part de ceulx du pays s'atandent de

l'avoir, et qu'il ne reste pour la commancer sinon qu'ilz voyent les

affaires de France réduictz à ung poinct, qui face le jeu plus seur

aulx leurs.

Oultre les aprestz et armemens dont j'ay faict mencion en mes aultres

dépesches, l'on m'a donné adviz que le duc de Lunebourg, qui est

pensionnaire de ceste Royne, et deux aultres coronnelz, tiennent une

levée de trois mille reytres et de huict mille Allemans preste pour

elle.

Et l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, m'a mandé avoir naguières

receu lettres bien fresches de Mr. de Chantone, par lesquelles il luy

mande que le duc de Cazimir a ses gens prestz; et que, oultre ceux là,

le duc Auguste en a arresté d'aultres, de pied et de cheval, mais que

pour encores ny les ungs ny les aultres ne marchent.

J'ay faict bien fort soigneusement enquérir du faict du dict de

Lunebourg à ceulx, qui sont naguyères revenuz de Hembourg, qui disent

qu'il ne haste sa dicte levée, et seulement qu'il tient ses hommes

advertys et préparez, auxquelz il a distribué quelque peu d'argent

venu d'icy, qui faict que, en leurs festins et compaignies, ilz

boyvent, de là en hors, à la bonne grâce de la Royne d'Angleterre.

Vray est que Quillegrey est allé trouver les dicts ducs Auguste et

Cazimir jusques en Saxe pour tretter, comme je présume, du faict de

ceste guerre avec eux; et j'entendz qu'il a escript que icelluy de

Cazimir avoit, jusques à ceste heure, différé de marcher pour aulcunes

difficultez, lesquelles à présent estoient composées, et que bien tost

il seroit en campaigne. L'on parle d'envoyer ung aultre ambassadeur en

Allemaigne pour se trouver à la prochaine diette, et je présume que ce

sera Trokmarthon; car j'entendz qu'il se met en ordre et se prépare

pour quelque voyage.

Naguyères a esté envoyé commission en ceste ville de Londres, pour

commander à ceulx, qui sont obligez de tenir chevaulx de service, de

les avoir toutz prestz du premier jour, et à ceulx qui doibvent avoir

des courtaultz, lesquelz ilz appellent chevaulx légiers, de se

pourvoir comme les aultres de chevaulx de service, et aulx

brigandiniers d'avoir des corseletz, et aulx tireurs d'arc d'avoir des

haquebutes, et aulx merchandz de se pourvoir chacun d'armes à sa

commodité.

Encores despuys, est venue aultre commission par où est mandé à toutes

les paroisses que, sellon la grandeur et nombre d'hommes qui est en

chacune d'icelles, l'on ayt à se fornyr de certaine quantité de

piques, d'haquebutes, corseletz, arcz et aultres armes, et les

aschapter de la Tour sellon le priz qui en a esté faict de chacune

espèce d'icelles par les commissaires à ce depputez, dont le Sr.

Thomas Grassan est le principal; et c'est affin d'armer beaulcoup

d'hommes par tout ce royaulme, et tirer cependant de l'argent; et

aussi pour renouveller les armes de la dicte Tour qui sont desjà si

vieilles et usées, pour avoir esté longuement et souvant forbyes

avecques du sablon, qu'il y en a une partie quasi percées à jour.

Oultre cella, l'on m'a donné adviz qu'aulx monstres généralles de ce

pays, il y a esté faict une secrecte description de soldatz (sçavoir,

de six mille harquebouziers, six mille corseletz et encores d'aultres

douze mil hommes, mais ne sçay avec quelles armes), pour estre pretz

et levez dans quatre jours, toutes les foys qu'on les mandera.

Ilz font aussi amaz d'argent par toutz les moyens qu'ilz peuvent,

faisans vandre les merchandises d'Espaigne, faisans forger des

angellotz neufs dans la Tour, comme pour soldoyer estrangiers, et

arrester tous les payemens des particulliers, de sorte qu'on ne voyt

plus courir aulcuns deniers parmy le commun; et, à ce propoz, l'on m'a

donné adviz que, depuys quelques moys en çà, deux Anglois sont venuz

de Genève à Lion avec plusieurs lettres d'eschange, qui donnent ordre

au recouvrement des deniers pour le payement des reytres, mais je n'ay

peu sçavoir leur nom.

Pour toutz ces aprestz, je n'estime que ceulx cy se hastent pourtant

de nous commancer encores la guerre, ny d'exploicter ouvertement

contre nous chose qui les puisse directement arguer de l'infraction

des trettez, jusques à ce que le dict duc de Cazimir soit entré en

France, ou que l'armée, qui est à Poictiers, soit aprochée en

Normandie ou Picardie, ou qu'ilz voyent succéder une si grand bataille

que les propres forces du royaulme ne soyent, puys après, suffizantes

d'empescher que les leurs n'exécutent ce qu'ilz vouldront; ce qu'on

m'a dict qu'ilz vont guettant sur toutes choses, et qu'en ce cas, ilz

font estat d'avoir les estrangiers à leur dévotion: et j'entendz

qu'il y a je ne sçay qui en France, qui continue les asseurer de la

prinse de Callays dans vingt jours, s'ilz le veulent essayer; à quoy

ne fault doubter qu'ilz n'ayent une merveilleuse affection, et se

parle aussi qu'on pourra faire descente au Tresport.

Il est vray que, de la sublévation advenue en Suffoc et Norfolk, encor

qu'il ayt apareu que les eslevez estoient de la nouvelle religion, et

presque toutz ouvriers de layne, qui s'estoient ainsy mutinez, parce

qu'on ne les employoit à leurs accoustumez ouvrages durant ceste

suspencion de traffic des Pays Bas, dont ne leur restoit aulcun moyen

de vivre, et aussi de celle d'Irlande, de laquelle, encor que ceulx cy

monstrent ne faire cas, qui a néantmoins apareu jusques icy bien

grande, si sont ilz en peyne de toutes deux; et aulcuns principaulx du

conseil, pour l'importance d'icelles, et pour divertyr aulcunes

aultres plus affectés entreprinses qui ne leur playsent pas, cryent et

pressent qu'il fault pourvoir à celles cy, et ne se surcharger tout à

la foys de beaulcoup d'affaires estrangières avecques les princes, en

quoy proposent d'abandonner le faict de la Royne d'Escoce et les

différans des Pays Bas.

Dont sur une mienne remonstrance, qu'en ces entrefaictes j'ay

vifvement faicte à ceste Royne et aulx principaulx des siens, après

qu'ilz l'ont eu mise en dellibération, en laquelle j'entendz que la

dicte Dame mesmes a prins aulcunement le party de la soubstenir, il a

esté advisé de faire dire par Mr. le duc de Norfolk à Mr. le cardinal

de Chatillon que, voyant la dicte Dame que je révoquoys à infraction

de paix beaulcoup de choses, qui se faisoient en son royaulme en

faveur et proffict de ceulx de la Rochelle tant par mer que par terre,

elle et eulx, ses conseillers, estimans n'estre bon ny convenable de

perdre l'amytié du Roy, ny rompre la bonne paix qu'elle a avecques luy

et avecques son royaulme, le vouloient bien advertyr, ensemble ceulx

de son party, de se pourvoir ailleurs des remèdes et secours qu'ilz

serchoient par deçà, et qu'ilz se contentassent que ce royaulme leur

fût un reffuge de paix, sans le faire tumber en ung inconvéniant de

guerre.

Et j'ay sceu despuys bien certainement que le dict duc luy a porté la

parolle, et que suyvant icelle les ourques ont esté arrestées,

lesquelles semble que prandront meintennant aultre routte que celle de

France, bien qu'aulcuns m'en mettent en doubte, comme je le mande en

la lettre du Roy. Les soldats de l'homme du prince d'Orange ont esté

cassez, dont ce qu'il y avoit de Françoys se sont allés embarquer

ailleurs. L'emprunct sur les bagues de la Royne de Navarre a esté en

aparance reffuzé, et quelque forme de provision a esté ordonnée sur

les prinses, et contre les pirates, et sur la continuation du

commerce.

Je ne veulx toutesfoys rien inférer de paix ny de guerre pour cella,

sinon aultant que, jour par jour, j'en verray advenir, et aultant que

je pourray ramener les affaires au bien du service du Roy; car, au

reste, toutz les adviz que j'ay, concourent à ce que ceulx cy

n'attandent que l'ocasion et l'oportunité, que j'ay dict cy dessus,

pour se déclairer; et que leurs présentes démonstrations ne sont que

pour servyr au temps, affin de pouvoir prandre le party qui leur

semblera plus expédiant de paix ou de guerre, quant ilz en verront

leur poinct, et cependant en aparance satisfaire le Roy et ceulx qui

luy sont icy bien affectionnez, mais en effet secourir et porter le

faict des aultres, aultant qu'il leur est possible; comme, à la

vérité, ilz les secourent d'argent, et de monitions, et de tout ce

que secrectement ilz les peuvent accommoder par des moyens toutesfoys,

qui ne chargent guyères les finances de ceste Royne, ny ne touchent

quasi en rien à elle.

La sublévation d'Irlande a monstré, du commancement, debvoir estre la

plus grande qu'on eust jamais veu dans le pays, tant pour le grand

nombre d'hommes qui avoient prins les armes, que pour y avoir des

principaulx du pays meslez, et que les deux anciennes factions, qui

toutjour avoient esté ennemyes, s'estoient accommodées en cecy; mais

j'entendz que ung des principaulx de l'entreprinse a mandé à ceste

Royne que ce n'estoit contre elle, ny contre son authorité, qu'ilz

s'estoient ainsy armez, ains pour aulcunes leurs prétentions

particullières, esquelles ilz vouloient estre satisfaictz; et que,

quant il verroit passer l'affaire à rebellion, il se retireroit

incontinent, et ramèneroit au service de la dicte Dame la meilleur

part de la troupe. Et despuys, estant le comte d'Ormont arrivé par

dellà, encor qu'on ayt eu quelque mesfiance de luy, il a néantmoins

faict en sorte, avec son frère et avec le comte de Quilday, qu'il a

ramené les choses à quelque modération; de quoy ceste Royne et les

siens, icy, ont receu grand plésyr, et ont eu très agréable que j'aye

faict bon office et offres là dessus, de la part de Leurs Majestez

Très Chrestiennes, à la dicte Dame, laquelle, pour ceste cause et pour

l'opinion qu'elle a heu que d'aultres princes y allumoyent le feu,

elle s'est monstrée despuys mieulx disposée envers le Roy, plus

difficile ez différans des Pays Bas, et moins accordante aulx

requestes de ceulx de la Rochelle; tant y a que les armes ne sont

encores posées au pays d'Irlande.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 70 / 189 题