DISCOURS ENVOYÉ DE LA ROCHELLE A LA ROYNE D'ANGLETERRE.

Parce que nous ne voulons faillir, par toutes les commoditez et

occasions que nous pourrons avoir, de tenir la Majesté de la Royne

d'Angleterre au vray advertye, et Messieurs de son Conseil, de l'estat

de noz affaires de deçà, comme il est très raysonnable, tant pour le

regard des obligations que nous luy avons, que pour la connexité de la

cause commune et chrestienne, que nous soubstenons au priz de noz vies

et biens, nous avons advisé d'envoyer à monsieur le Cardinal de

Chastillon ce petit discours, pour faire entendre à Sa Majesté comme,

après que nous fusmes advertys du passaige du feu duc de Deux Pontz à

la Charité, avec les forces qu'il avoit tant d'Allemans que de

Françoys, et qu'il s'acheminoit pour nous venir joindre, et que

Monsieur, frère du Roy, avoit joinct les forces de Mr. d'Aumalle, qui

dellibéroient d'empescher les passaiges au dict feu sieur Duc, il fut

advisé d'aller audevant d'icelluy, et de passer la Vienne, et de

marcher jusques auprès de la ville de Limoges, où on leur assigna le

rendez vous, affin de les recuillir le plus tost qu'on pourroit; et

que pour cest effect messieurs l'Admyral et de La Rochefoucault

prendroient l'eslite de nostre armée, principallement de

l'arquebouzerie, pour le grand besoin qu'en avoit le dict feu sieur

Duc pour passer les détroictz, où s'estans acheminez les dictz sieurs

Admyral et de La Rochefoucault, ilz furent advertys que le dict feu

sieur Duc avoit desjà passé la dicte rivière de Vienne, et qu'il

estoit logé à deux lieues de la mayson d'Escars, où le logis du dict

sieur Admyral fut faict: lequel, sans s'arrester en son dict logis,

passa oultre pour aller trouver le dict feu sieur Duc, auquel il ne

peult parler, à cause qu'il estoit à l'extrémité de sa malladie, dont

il morut peu d'heures après; qui est chose, qui doibt bien estre à

jamais remarquée comme ung singulier et expécial oeuvre de Dieu, qui

ayt vollu faire ceste grâce, et donner moyen à ce prince de traverser

tant de pays avec ung grand attirail d'artillerye, d'infanterie et de

bagaiges, et à la teste et veue d'une grand armée, et de passer tant

de rivières, tant de lieux et détroictz difficiles et périlleux, et

telz qu'il n'est mémoire qu'armée en ayt jamais passé de semblables,

et par où, à grand peyne, peult on dire qu'une seule charrette eust

peu passer, de façon qu'il semble que cella soit ung songe à ceulx qui

ne l'ont poinct veu; et qu'estant hors de dangier, et au lieu où il

souhaytoit, pour secourir les esglizes de ce royaulme, le jour mesmes

Dieu l'ayt vollu retirer à soy; et qui plus est que sa mort n'ayt

aporté aulcun changement ou nouvelleté en son armée, qui ayt peu

empescher qu'on n'ayt tellement négocié et accordé avec les chefz,

colonnelz et reytres de la dicte armée, sur les difficultez qui

s'offroient, et qu'en bien peu de jours on ne les ayt randuz contantz,

tant pour le regard de leurs payemens et sur les aultres faictz qui se

pouvoient révoquer en doubte; ce que fut faict à St. Yriès la Perche;

pendant lequel séjour, Monsieur, frère du Roy, ayant joinct ses forces

d'Itallie, se vollut aprocher avecques son armée à deux lieues près de

nous, où il fut résolu de l'aller veoir, et d'essayer de le combattre;

et ayans trouvé en teste près de leur logis, en ung passaige où il y

avoit ung ruysseau et des marescaiges, le Sr. Strossy, colonnel

général des bandes françoyses, logé avec toute la fleur de leur

infanterie, il fut tellement chargé qu'il fut prins prisonnier, son

lieutenant thué et ses meilleurs capitaines, et de cinq à six cens

soldatz, sans que jamais le reste de leur armée, qui voyoit jouer le

jeu, se vollût mettre en campaigne ny faire contenance de soubstenir

leur infanterie; et n'eust été que, tout ce jour là, la pluye fut si

extrême et si grande que noz harquebouziers ne pouvoient plus jouer,

il y a bien aparance que l'exécution eust esté beaulcoup plus grande,

et eust miz fin aulx différantz d'une part et d'aultre. Mais puysqu'il

a pleu à Dieu que les choses soyent passées de ceste façon, nous avons

assés d'occasion de le louer et remercyer, et de nous contanter.

Despuys, on séjourna encores ung jour au lieu de St. Yriès pour veoir

s'il ne prandroit point d'envye aulx ennemys d'avoir leur revenche;

et, voyans qu'au lieu d'en faire quelque contennance, ilz ne

comparoissoient plus despuys ce temps là, et qu'à ceste cause, il

estoit besoing de prendre séjour en quelque pays fertil, où noz

reytres peussent se reposer et rafreschir du travail de leur long

voyage, on fit marcher l'armée du cousté où nous sommes à présent,

delliberez et résoluz de cercher toutes les occasions pour attirer nos

dictz ennemys au combat, comme la chose que nous souhaitons et

desirons le plus.

Le mardy, XIIIIe de juing, le Sr. du Lude, et grande compaignie de

cavallerye et infanterye, avec quatre canons et deux collevrines,

commancèrent à battre Nyort, place assés mauvaise et mal aysée à

fortiffier, en laquelle le Sr. de La Brosse estoit cappitaine, et y

avoit assés peu de soldatz; ce qui fut la principalle occasion de

faire entreprendre au dict Sr. du Lude de l'assiéger, mais le

capitaine Puyviault, malgré les ennemys, y entra avec bon nombre de

soldatz, et soubstint deux assaultz fort furieulx, que donnèrent les

ennemys le premier de ce moys, desquelz y est demeuré mil ou douze

centz; et ne fault oblyer que les femmes y ont faict plus de debvoir

qu'on ne pouvoit espérer de leur sexe. Entre toutz, les dictz La

Brosse et Puyviault y ont acquiz grande réputation, estantz toutjours

à la bresche, où, encores qu'ilz fussent blessez en plusieurs

endroictz, ilz ont repoussé les ennemys avec si grand perte de leurs

gens, et tel estonnement et confuzion, que, entendans d'aultre part

que le secours, que nous envoyions à ceulx de dedans, estoit prochain,

ilz levèrent le siège si hastivement, le sabmedy IIe de ce moys,

qu'ilz ont laissé ung de leurs canons. Monsieur de Telligny, qui

conduysoit le dict secours, lequel estoit de huict cornettes de

Françoys et quatre de reytres, les a poursuyviz de si prez, que,

n'ayantz eu loysir de gaigner Poictiers, ilz ont esté contrainctz

retirer à St. Maixant le reste de leur artillerye, avec leur

infanterie et cavallerye à Partenay, et meintennant les tient serrez

de si prèz et encloz (leur empeschant les vivres, cependant que nostre

camp s'aproche), qu'il est mal aysé qu'ilz se puissent saulver.

La nuict du mercredy, Mr. de La Noue, gouverneur de Rochellois, ayant

assemblé quelques forces de son gouvernement, sortit de la Rochelle

pour aller secourir le dict Nyort, et fut adverty que à Frontenay

Labattu, distant de trois lieues du dict Nyort, les compaignies des

capitaines Richellieu et Lancereau estoient logées, lesquelles il

surprint si à propos qu'il en fut thué envyron trois cens et plus de

deux centz chevaulx prins.

Le jeudy VIIe, monsieur l'Admyral print par force Chabanois, où tout

fut miz en pièces, réservé le capitaine nommé La Planche. Luzignan est

meintennant assiégé et sur le poinct d'estre emporté, de là nous

espérons aller devant Poictiers.

Le comte de Mongommery, avec les Viscomtes, est party de Montauban et

a donné jusques dedans les portes de Thoulouse, et ruyné l'abbaye de

St. Jean Roch, qui est aulx faulx bourgs avec grand estonnement de

toute la ville.

Et pour ce que nous avons eu toutjour en singulière recommendation de

justiffier noz actions de plus en plus, et faire toucher au doict et à

l'oeil l'équité et justice de ceste cause, encore qu'elle doibve assés

estre cognue et manifeste à tout le monde, il fut advisé, quant nous

eusmes accordé avec noz reytres et faict leur payement, de dresser et

envoyer une remonstrance au Roy, meintennant que nous avons, avec

l'ayde et assistance divine, assés heureux succez et aparance

d'advantaige sur noz adversaires, pour estre aussi, cy après, publiée

par toute la chrestienté, affin qu'on cognoisse de quel pied nous

marchons en ce faict; et si nous sommes menez et poussez pour aultre

fin que pour la conservation de la liberté de noz consciences, de

nostre religion, de noz honneurs, et de noz vies, et de noz biens; et

s'il tient à nous qu'on ne paciffie les troubles qui sont en ce

royaulme. Ce qui servira pour ceulx, lesquelz mal advertys ou

passionnez, publient que nous voulons attempter à l'estat duquel nous

avons toutjours esté aultant zélateurs et desireulx que noz ennemys en

ont esté envyeulx et marrys, et [qu'ilz ont] troublé le repos et

tranquillité d'icelluy.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 58 / 189 题