TOUCHANT LES DIFFÉRANTZ D'ENTRE L'ANGLETERRE ET LES PAYS BAS.

Eschiata, frère du Sr. Guydo Cavalcanty, estant naguières passé de

Flandres en ce pays, a demeuré quatre jours caché dans le logis du

secrétaire Cecille, pour luy fère veoir et considérer quatre articles

qu'il dict que le Sr. Chapin Vitelly a estimé convenables pour mettre

les dictz différantz en bons termes d'accord.

Le dict Cecille a heu très agréable que telle chose luy soit venue en

la main, et n'est sans apparance que luy mesmes ayt procuré de le fère

mettre en avant en Flandres, affin de se randre autheur du mesmes

bien, d'où l'on luy impute tout le mal, et, encor qu'il n'ayt accepté

le contenu des dictz articles, il a au moins accepté l'ouverture de

l'accord et l'a, premièrement, communiqué à milor Quiper, garde des

sceaux, puis au comte de Lestre, despuys au duc de Norfolc, et

finablement au comte d'Arondel.

Lesquelz duc [de Norfolc] et comte d'Arondel n'ont prins l'affaire de

la façon que le dict Cecille espéroit, car, de tant que ce sont eulx

qui ont fermement soubstenu qu'on ne debvoit venir à nulle ouverture

de guerre ny à nul mauvais exploict contre le Roy d'Espaigne, et qui

ont, contre les conseils du dict Cecille, faict prendre résolution à

ceste Royne de persévérer en bonne paix avec luy, ilz veulent

meintennant que le dict Roy Catholique leur en sache tout le gré, et

ne peuvent comporter que icelluy Cecille se rande autheur du dict

accord ny qu'il le conduyse sellon son opinion.

Et en sont les choses venues atant, parce qu'aulcuns de ce conseil

monstroient adhérer au dict Cecille, qu'iceulx deux seigneurs leur ont

ouvertement déclairé qu'ilz ne dellibéroient permettre, en façon du

monde, que le dict Cecille leur coupât ainsy l'herbe soubz le pied, et

que si eulx vouloient [se] joindre à luy, et porter ses opinions, et

suyvre ses entreprinses, qu'ilz estimoient estre temps de jouer à la

descouverte, chacun en droict soy, le mieulx qu'il pourroit s'en

suyvre.

Dont la plus part d'eulx, voyantz que ceulx cy, lesquelz sont les plus

nobles et authorisés du pays, se déterminoient en ceste sorte, leur

ont donné parolle de suyvre leur volonté et qu'ilz y procèderont

ainsy qu'ilz verroient estre bon de le fère.

Qui a esté cause que le dict comte d'Arondel a despuys fermement

remonstré au dict Cecille qu'il avoit trop entreprins de tenir quatre

jours Eschiata Cavalcanty et sa proposition cachez en son logis, sans

en venir faire part au conseil;

Et que le dict Cecille sçavoit bien que la volonté de la Royne estoit

d'accommoder ces différantz de Flandres, en dangier d'une prochaine

rebellion dans ce pays, si bien tost elle ne le faisoit, et que luy,

et ses semblables, principaulx seigneurs du pays entendoient mieulx

que nulz aultres l'importance de cella, et à quoy cella pouvoit

devenir; par ainsy, c'estoit à eulx d'y pourvoir et de remédier aulx

aultres désordres par les meilleurs moyens qu'ilz cognoistroient

convenir à l'honneur de ceste coronne et a l'utillité de leur Royne et

de son royaulme;

Que ces différans avec le Roy d'Espaigne, puysqu'il estoit cogneu

qu'il n'estoit honneste ny de les avoir ainsy commancez, ny utille de

les continuer, et que mesmes l'on n'avoit de quoy faire les premiers

aprestz pour luy commancer la guerre, oultre le dommaige,

qu'adviendroit à ceste coronne, de perdre une si ancienne alliance

comme celle de Bourgoigne, qu'il falloit nécessairement venir à ung

des deux poinctz;--ou de rejecter toute la coulpe de ce mal sur aulcun

petit nombre de particulliers de ce royaulme et en descharger la

Royne, le conseil et la noblesse du pays, et que contre ceulx là le

Roy d'Espagne et le duc d'Alve ayent réparation et justice;--ou bien

entrer en amyable tretté d'accord par des honnestes moyens, conduictz

par personnes confidantes, exemptes de toute souspeçon de mal,

aultres que le susdict Eschiata Cavalcanty, qui a faict banqueroute,

et duquel le frère, en d'aultres affaires, dont il s'est quelquefoys

meslé parmy les princes, ne s'en est sorty en bonne grâce d'eulx, et

pour tant que le Sr. Ridolfy luy sembloit très propre et de très bonne

et honneste qualité pour bien conduyre cest affaire, il vouloit en

toutes sortes qu'il luy fût commiz.

Le dict Cecille, estimant n'estre son bien de contradire à cella, et

considérant combien le premier party de rejeter la coulpe sur aulcuns

particuliers torneroit à sa ruyne, a loué et aprouvé le segond, de

venir en tretté d'accord, promettant de fère tout ce qu'il luy seroit

possible envers la Royne à ce qu'elle eust agréable que le dict

Ridolphy s'en entremît;

Et cependant luy ayant prins grand peur de ce qu'on luy vouloit ainsy

imputer tout le mal de ceste guerre, tant odieuse à tout ce royaulme,

a heu recours au duc de Norfolc, et luy a requis sa protection, avec

promesse de suyvre dorsenavant son party, et de se porter en toutes

choses pour son certain et tout déclairé serviteur, et qu'il luy

playse le remettre en la bonne grâce du dict comte d'Arondel, lequel

monstre luy estre bien fort adversaire.

J'entendz que le dict duc luy a gracieusement remonstré qu'il estoit

temps qu'il se retirât d'une si périlleuse entreprinse, qu'il avoit

toutjour poursuyvye jusques icy, de randre la Royne, leur Mestresse,

contraire et oposante à ceulx de son conseil, et qu'il n'estoit pas

possible qu'il se peult tenir entre ces deux fers, sans estre oprimé

de l'ung ou de l'aultre, et que, possible, les deux concourroient à sa

ruyne.

Et, pour le regard du comte d'Arondel, que, à la vérité, il estoit

fort offancé contre luy de ce qu'estant le plus noble et ancien

seigneur du royaulme, personnaige de toute intégrité, il sçavoit que

le dict Cecille faisoit avoir à mespriz à la dicte Dame ses conseilz

et opinions, et faisoit résouldre les affaires tout au contraire

d'icelles; par ainsy, qu'il en uzât dorsenavant en toute aultre sorte,

et qu'il commançât, dez ceste heure, sur l'occasion des affaires du

Roy d'Espaigne, d'en faire commettre la matière à celluy que le dict

comte luy avoit nommé.

Et ainsy, le dict Cecille, ayant commencé de se démesler de ceste

prinse, s'est despuys si bien confirmé, pour ne luy avoir le comte de

Lestre vollu nuyre, qu'il semble qu'il n'est pour estre déboutté de

son lieu, et n'a layssé de renvoyer de sa part (mais croy que c'est

avec le sceu de la Royne) le susdict Eschiata et Paulo Fortigny en

Flandres, avec quelques additions et modérations sur les dictz quatre

articles pour veoir si le dict accord pourra réuscyr par son

entremise.

Et les dictz seigneurs qui sont à présent quatre concorans en une

opinion, sçavoir, le dict duc et les comtes d'Arondel, de Lestre et de

Pembrot, ont trouvé moyen, en absence du dict Cecille, d'envoyer le

dict Ridolfy devers l'ambassadeur d'Espaigne, pour luy mettre en

avant, comme de luy mesmes, aulcuns moyens d'accord, lesquelz despuys

ont esté réduictz en cinq articles qui contiennent en substance:

Que les deniers, personnes, navyres, merchandises et biens, arrestez

et prins, soyent, en ung mesmes jour, d'une part et d'aultre,

entièrement et sans fraulde randuz;--qu'il soit pourveu aulx

déprédations et à récompenser ceulx à qui elles ont esté faictes

sellon le contenu des trettez, et miz meilleur ordre pour

l'advenir;--que le commerce et traffic soyent restituez en la mesme

liberté et condicion qu'auparavant;--qu'il soit député commissaires,

et à iceulx assigné jour et lieu, pour renouveller les anciens trettez

d'entre l'Angleterre et la Mayson de Bourgoigne, et pourvoir à toutz

les différans qui restent à vuyder sur iceulx;--que tout ce que les

dictz commissaires accorderont ayt, par sèrement des deux princes à

estre ratiffié et aprouvé, et par eulx et leurs subjectz

inviolablement observé.

Lesquelz articles ont despuys esté monstrez au dict Cecille, qui y a

faict aulcunes difficultez, tantost de l'ordre d'iceulx, voulant qu'on

commançât par députer les commissaires et non par rendre, tantost pour

requérir qu'il y eust quelque chose plus à l'honneur et advantaige de

ceste coronne, et ainsy a prolongé l'affaire quelques jours, attandant

la responce de Flandres, laquelle ne venant poinct, par ce, à mon

adviz, que les dictz seigneurs ont miz ordre que le duc d'Alve

n'entende en aultre négociation qu'à celle qui partira de leur main,

le dict Cecille a esté contrainct de passer oultre.

Et j'entendz qu'il a, ce jourdhuy, baillé par escript aulcunes

considérations sur les dictz cinq derniers articles, lesquelles, si

elles sont telles qu'on me les a sommairement récitées, elles

n'empescheront, à mon adviz, l'effect de l'accord; mais bien le

pourront ung peu prolonger. Je mettray peyne de sçavoir plus

certainement ce qu'elles contiennent.

Cependant, il semble que les choses ont prins beaulcoup de modération

par la liberté qu'on a donné à ce nombre de marinyers espaignolz, dont

en ma précédante dépesche j'ay faict mencion, et que je suys adverty

que, dans deux jours, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, sous prétexte

de changer de logis, yra sans garde, avec ceulx de sa famille, seul

par la ville, et arrivé qu'il sera à l'aultre logis, ne sera plus tenu

resserré.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 25 / 189 题