A LA ROYNE.

Madame, se conduysant la Royne d'Angleterre et son conseil sellon

l'évènement des affères qu'elle entend de ses voysins, et non sellon

le fondement des siens propres, il advient qu'elle change, quasi

toutes les sepmaines, de delliberation, qui n'est sans que cella me

mette souvent en doubte si je doibz espérer paix ou guerre de son

cousté; ainsy qu'à présent elle monstre vouloir remettre quelque grand

équipage sur mer, comme je le mande en la lettre du Roy, là où il n'y

a que huict jours qu'elle a cassé celluy que Me. Oynter avoit ramené

de Hembourg, et n'y a que six jours qu'elle m'a tenu ung propos de

grande et bien asseurée paix avec toutz ses voysins; et je sçay que la

résolution en avoit auparavant esté prinse telle en son conseil,

mesmes pour le regard de Voz Majestez, après que, par plusieurs

paroles, m'a heu fort expressément asseuré de sa droicte intention

envers icelles, elle m'a monstré approuver grandement la vertu et

grandeur de cueur de Vostre Majesté en tout ce qu'elle faisoit pour

conserver l'estat et aucthorité du Roy, son filz, bien qu'elle me dict

avoir grand regrect que vous n'eussiez, du commancement, résisté aulx

conseilz et persuasions de ceulx qui, pour se mettre hors du dangier,

vous avoient faict entrer dans icelluy, mais que, de sa part, elle ne

seroit de si mauvaise conscience que de le vous acroistre, adjouxtant

plusieurs bonnes parolles de la grand espérance, qu'elle prenoit, de

l'establissement des affères du Roy, de la confirmation de sa grandeur

et d'une merveilleusement bonne opinion de sa magnanimité, bonté et

vertu, sellon ung discours, que son ambassadeur luy en avoit naguières

escript, et pareillement de la valleur et grand estime, que

Monseigneur vostre filz s'estoit acquise despuys ung an, qui avoit

randu si cellèbre son nom qu'elle n'en voyoit aulcun qui fût pour le

surpasser en l'Europe, et qu'il correspondroit au premier nom qu'il

avoit d'Allexandre; racomptant aussi les grandz forces qui estoient

meintennant en France, et me respondit, au reste, si conformément à la

paix sur toutes mes remonstrances, que j'ay eu occasion d'espérer

qu'aulmoins elle ne vous déclaireroit la guerre; et, bien que ce

nouvel armement, qu'elle a commandé despuys trois jours, soit ung

advertissement de ne s'y fyer que bien à poinct et d'inciter Vostre

Majesté à fère sonnieusement advertir les capitaines et gouverneurs

des places, qui sont sur la mer, de se tenir sur leurs gardes, si

espérè je qu'ilz ne pourront estre si soubdains en leurs

entreprinses, qu'on ne s'aperçoive assés à temps des aprestz qu'ilz

feront, s'ilz en veulent exécuter quelcune d'importance.

J'envoye exprès ce gentilhomme, Sr. de Sabran, pour vous aller donner

bon compte du tout et mesmes d'ung adviz, en particullier, sur les

choses que, cy devant, je vous ay mandées, où il semble qu'il fault

procéder fort considéréement, à tout le moins ne se haster de rien

pour encores; auquel me remettant, et vous priant luy donner foy, je

n'adjouxteray, pour le surplus, qu'une prière à Nostre Seigneur, etc.

De Londres ce XXIe de juing 1569.

L'on me vient, à toute heure, requérir de certitude sur les choses de

France, estant ce royaulme en grand suspens sur icelles, et sur ce

qu'exploictera le duc de Deux Pontz; il plairra à Vostre Majesté me

fère donner adviz comme il vous playt que j'en réponde.

MÉMOIRE BAILLÉ AU Sr. DE SABRAN.

POUR PLUS GRAND NOTICE de ce qui passe meintennant en Angleterre,

oultre le contenu de la dépesche, le dict Sr. de Sabran dira à

Leurs Majestez:

Que la Royne d'Angleterre et les siens ont grandement le cueur aulx

choses de France, et semble qu'ilz proposent de régler les leurs

sellon l'évènement que icelles prendront.

Mais ne se peuvent bien résouldre de ce qu'ilz en doibvent espérer, ny

si l'yssue de noz guerres sera un commancement à eulx d'y entrer, par

ce qu'ilz l'ont recherché, dont demeurent en suspens s'ilz s'y

doibvent présentement mesler ou non.

Et publient assés ouvertement qu'à la juste occasion qu'ilz en ont, il

se offre meintennant de beaulx moyens pour fère leur proffict,

lesquelz, pour estre notoires et les avoir desjà plusieurs foys mandé

par mes aultres dépesches, je n'en metz icy aultre chose sinon qu'ilz

sont fort instiguez et sollicitez par ceulx de la novelle religion,

Allemans, Françoys, Flamans et naturelz Anglois, de n'en différer

l'entreprinse.

Je me suys contre cella, jusques à ceste heure, servy de certaines

raysons et moyens pour les arrester, sellon l'inclination, que j'ay

cogneue en ceste princesse, de vouloir évitter affères et despence,

luy proposant l'utillité de la paix avecques le Roy, et les dommaiges

qui luy viendront de la rompre, et qu'elle n'y pourra rien gaigner,

sinon une mauvaise estime de l'infraction des trettez et de se

déclairer pour une cause, qui ne convient à nul Prince Souverain. Je

m'y suys aussi conduict sellon que j'ay veu qu'elle s'estoit attachée

ailleurs, et estoit venue en quelque deffiance des siens, me servant,

entre deux, pour le service du Roy, de l'une et l'aultre occasion, le

plus sagement que j'ay peu.

Et ay miz peyne que les opinions de ceulx de son conseil, qui en

aultres choses sont bien souvant différantes, se soyent toutjour unyes

et conformées ensemble à la continuation de la paix avecques le Roy.

Dont, encor que aulcuns, despuis que le duc de Deux Pontz a heu passé

la rivière de Loyre, se soyent volluz rétracter et proposer la

déclaration de la guerre comme très oportune, et bien fort utille à

ceste princesse et à son royaulme, il a esté donné ordre qu'il leur a

esté fermement contradict; et de tant que, dans le dict conseil, l'on

cognoit, ung à ung, ceulx qui sont pour la paix et ceulx qui tiennent

pour la guerre, et qu'il n'a encores mal prins à nul d'eulx, ny nul

n'a esté plus mal veu, pour avoir librement opiné ce qui luy en

sembloit, la partie s'y est trouvée si forte que, si les bien

affectionnés ne l'ont peu gaigner, les mal affectionnez aussi ne l'ont

emportée.

Mais pour aultant, qu'avec la déduction de la guerre contre la France,

il a esté besoing d'y mesler des choses, concernant les aultres estatz

voysins et l'estat aussi de leur propre pays, j'entendz qu'il a esté

advisé de mettre le tout en suspens et en surcéance jusques à ce que

le temps leur monstrera plus à clair ce qu'ilz auront à fère, qui est

signe qu'enfin ilz se gouverneront sellon le succez des choses de

France; desquelles ce que j'y espère de mieulx et de plus seur, pour

le regard de ceulx cy, ne dépend, certes, que de la propre prospérité

du Roy.

Cependant, voicy ce que, par prétexte de pourvoir à la seurté de ceste

princesse et de sa couronne, les dictz [seigneurs] du conseil, qui ne

s'y ozent monstrer contradisans, bien que souvant ilz employent le

mesmes prétexte à fère diversement réuscir les choses qu'ilz desirent

ou veulent évitter, et quelquefoys au préjudice les ungs des aultres,

ont présentement arresté:

C'est que ung armement et apareil de guerre sera tenu en estat pour

s'en pouvoir servir à toutes les heures qu'on vouldra;--qu'on se

pourvoirra de deniers;--que les pratiques et intelligences avec les

princes d'Allemaigne s'entretiendront;--que la fortiffication des

portz et de la frontière, despuys Germue viz à viz de Zélande, jusques

à Arondel, qui est au droict du Hâvre de Grâce, se continuera,

mesmement celle de Porsemue et de l'isle d'Ouyc, pour la craincte de

la France;--et que ung nombre de nouveaulx fortz se dressera en

Irlande pour craincte de l'Espaigne.

Il a esté expédié plusieurs commissions pour continuer à fère les

monstres par tout le royaulme, et se pourvoir d'armes, nomméement

d'hacquebuttes, à tout le moins d'une en chacune maison, et mandé très

expressément, à toutes les villes et principaulx lieux, de dresser des

buttes et jeux de priz pour la hacquebutte, et mesmes de fère

cuillette de deniers pour les entretenir.

Et de tant que ceulx, qui tiennent pour le party de la paix, font

trouver cella mauvais et onéreux, et procurent que le peuple crye

contre les gravesses et contre les désordres et manquemens qu'ilz

sentent en leurs biens et trafficz, et qu'ilz détestent la guerre

qu'on veult attirer en ce royaulme, les aultres ont soubdain faict

expédier lettres de la dicte Dame pour fère entendre partout que

l'ordonnance des monstres et de fère provision d'armes n'a esté en

intention de les mettre en guerre, ains seulement pour sçavoir quel

estat la dicte Dame pourra fère de forces en son royaulme, si, contre

tant d'armes qui sont prinses ez pays voysins, elle a besoing pour sa

deffance de s'ayder des siennes, et affin aussi que chacun s'acoustume

de s'ayder des mesmes armes que les aultres manyent aujourdhuy.

Ilz ont faict aussi mander partout que ceulx, qui ont office ou

gaiges, ou qui sont en l'estat et au prévillège de ceste princesse,

l'ayent de nouveau à recognoistre pour suprême chef de l'églize de ce

royaulme, et luy en prester le sèrement, et que toutz gens de justice

ayent à se réconsilier aux évesques, touchant la confession de leur

foy, ou aultrement estre suspenduz de leurs charges et offices, et

mesmes les advocatz interdictz de ne playder ou consulter pour les

parties.

Qui n'est sans que les catholiques en sentent une grande offance dans

le cueur, mais pourtant ilz n'entreprennent encores d'y fère aultre

chose que de continuer ceste ordinaire remonstrance à la dicte Dame,

qu'elle n'a aulcun plus seur moyen de se meintenir, ny d'asseurer son

estat, que de garder droictement la paix et ses promesses aulx princes

alliez et confédérez de sa couronne, et de bien tretter ses propres

subjectz, sans les grever ny leur empescher les trafficz et commerce

qui les font riches et qui leur donnent occasion de luy vouloir bien

et ne murmurer de rien contre elle, par où ils pensent, de tant que

cella est agréable à la dicte Dame, renverser les conseilz des

aultres.

Et impriment aussi à la dicte Dame quelque peur, du costé de France,

d'Espaigne et de Portugal, pour les choses que les Anglois ont mal

exploicté, ceste année, contre les subjectz de ces troys royaulmes,

luy représentant combien, par la détermination, que naguières Vostre

Majesté print, de vouloir sçavoir ce que debvez espérer de paix ou de

guerre, de son costé, les choses estoient venues prez de ropture;

Et par les nouvelles proclamations, que le Roy d'Espaigne et le Roy de

Portugal ont freschement faictes, semblables à celle du duc d'Alve, de

toute excluzion de traffic et de commerce de leurs royaulmes et

subjectz avec les Anglois, en quelle indignation ilz sont contre

l'Angleterre.

Lesquelles remonstrances, estant apuyées de la voix et faveur du

peuple, ont bien toutjour quelque effect envers la dicte Dame, mais

les aultres ne layssent pourtant de tenir en vigueur la recordation

des exploictz et offences, qu'ilz prétendent que le duc d'Alve a

commiz contre elle, et font aller en avant les lettres de marque

qu'elle a octroyé contre les Portugoys, et ne permettent que nous nous

puyssions si clairement esclarcyr avec la dicte Dame qu'ilz ne la

facent estre réservée en plusieurs choses à l'intelligence de ceulx

qui mènent la guerre en France.

Ce que j'ay clairement cogneu en mes dernières audiences, ès quelles

ayant miz peyne de luy oster ceste impression qu'on luy a donnée de la

ligue des catholiques, elle m'a ouvertement respondu qu'elle sçayt

bien que, de long temps, il a esté commancé par le feu pape de tramer

la ruyne d'elle et de son estat, ayant sollicité l'Empereur, le Roy,

et le Roy d'Espaigne à la conqueste d'Angleterre;

Leur usant de ces propres, ou peu dissemblables, argumens que, s'ilz

estoient catholiques, et estimoient leur religion estre la bonne, et

saincte, et celle de Dieu, qu'ilz s'employassent à bon escient au

meintennement, protection et restablissement d'icelle, sans s'y

monstrer si tièdes qu'ilz faisoient, que certes Dieu les vomyroit; par

ainsy, qu'ilz ne devoient plus différer ceste chrestienne entreprinse

contre ung pays si rebelle et contumax à la religion catholique, comme

l'Angleterre, qui estoit le suport, retrette et principal bolevart de

toutz les hérétiques.

De quoy l'Empereur, qui procuroit lors le party d'elle avec l'archiduc

son frère, l'en avoit advertye, et que luy mesmes ne s'estoit peu

excuzer, envers le pape, de luy donner là dessus bonnes parolles, mais

qu'il n'avoit garde de luy nuyre.

Et que, freschement, il avoit esté interceu trois lettres sur ung

gentilhomme qui alloit au camp de Monseigneur, frère du Roy, qui avoit

esté prins par ceulx de la Rochelle, lesquelles lettres elle avoit

devers elle, et cognoissoit aussi bien l'escripture comme celle de sa

propre main, mais ne vouloit nommer celluy qui l'avoit faicte, lequel

mandoit, entre aultres choses, qu'il estoit temps de mettre à

exécution les propoz, qui avoient esté tenuz à la Royne Très

Chrestienne en ung lieu qu'il expéciffie, où Mr. d'Aluye estoit

présent, et qu'à bon droict l'on pourroit, à ceste heure, entreprendre

de passer en armes en Angleterre, soubz le tiltre de la cession, que

la Royne d'Escoce en a faicte à Monsieur, frère du Roy.

En quoy, encor que, sur la responce que je luy ay faicte que c'estoit

une malicieuse invention, pour empescher la restitution de la Royne

d'Escoce, et altérer la paix qu'elle a avecques la France, et qu'il ne

se trouvera, despuys le dernier tretté de paix, que le Roy, ny la

Royne, ny Monsieur ayent, par un prétexte, ny aultre, entendu en nulle

pratique contre elle, et qu'elle m'ayt là dessus asseuré que, pour

cella, elle ne se mouvera contre Leurs Majestez en faveur de ceste

cause, qu'elle a odieuse, des subjectz contre leur Roy, ny

n'entreprendra rien que pour la conservation de sa religion et de son

estat, à quoy elle dict qu'elle a très bien pourveu;

Si est ce qu'on luy a miz tant de deffiance dans le cueur qu'elle

estime sa conservation ne dépendre de rien tant que des armes et de la

continuation de la guerre: dont, encores que j'aye plusieurs aparances

qu'elle propose de persévérer en la paix, comme est sa parolle, et

celle des seigneurs de son conseil; la retrette de ces cinq grandz

navyres de guerre dans Gelingan, avec le renvoy des hommes qui

estoient dessus; les ordonnances contre ceulx qui couroient la mer; la

révocation d'une partie des payemens qui se debvoient fère en

Allemaigne; le rabays de l'emprunct qu'elle avoit miz sus, par ses

lettres de son privé scel; la commission qu'elle a baillée à deux

merchans de ceste ville pour aller à Roan pourchasser amyablement la

dellivrance des biens des Anglois, avec promesse de fère le semblable

aulx Françoys par deçà; l'absence de Mr. le cardinal de Chatillon qui

ne vient plus, si souvant qu'il faisoit, en ceste court (ny le vydame

de Chartres n'y a encores compareu); et les ataches qu'ilz ont

avecques le duc d'Alve, qui ne sont encores accomodées:

Si, veoy je d'aultres choses qui me sont assés suspectes, comme la

facillité de ceste princesse et la naturelle inclination des siens à

la guerre de France; le recouvrement de Callais, qu'ils disent avoir

meintennant moyen de l'entreprendre; la pratique avec ceulx qui sont

en armes en France, ausquelz ilz ont advancé quelque argent;

l'irrésolution de ceulx de ce conseil, desquelz ceulx, qui aspirent à

la guerre, ont trop plus de vivacité et d'entreprinse que les aultres;

l'armement et équipage de mer, qu'ilz tiennent prest; le transport

qu'ilz font d'artillerye et de monitions de guerre, d'icy à Porsemue,

comme pour les avoir toutes préparées, et hors de ceste rivière, pour

une soubdaine entreprinse; les monstres et provisions d'armes par tout

ce royaulme; et la levée des Flamans, laquelle on remect en termes au

nom de Dolovyn, agent du prince d'Orange, qui faict semblant de les

vouloir passer en Endem, et les tenir là jusques à ce que les gens de

cheval et le reste de l'armée du dict prince d'Orange seront prestz à

marcher, ce qui n'a tant d'apparence par ce qu'on n'entend aulcun

apprest du dict prince d'Orange, comme je crains qu'ilz les veuillent

employer à quelque entreprinse en France, et se servir de l'occasion

de nos troubles présens.

Joinct que ceulx, qui ont miz en fraiz ceste princesse, vouldroient

bien qu'il se fyst quelque exploict à son proffict, avant que les

armes viennent à se poser, affin de monstrer que l'argent n'a esté mal

employé, ny leur desseing n'est mal venu, sans toutesfoys qu'elle le

commande, affin d'avoir le désadveu plus prest si les choses

succédoient mal.

Et pour garder que la dicte Dame ne s'aperçoyve de la grande despence,

qui va en cella, et à soubstenir en partie ceulx de la Rochelle, ilz y

font courir, toutz premiers, les deniers casuelz et extraordinaires de

ce royaulme, desquelz donnent entendre à la dicte Dame que ce n'est

chose de quoy elle puisse fère estat, et s'en sont si bien emparez

qu'ilz en disposent à leur playsir, lesquelz reviennent à bonne somme

toutz les ans.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 24 / 189 题