Sire, sur quelque soubdaine résolution, que despuys trois jours ceste
Royne et ceulx de son conseil ont prinse, ilz ont envoyé leur admyral
à Gelingan radresser l'armement et équipage des navyres de guerre,
qu'ilz avoient desjà cassé, et encores ung plus grand, à ce qu'on
dict, qu'ilz n'en ont heu de ceste année, et font lever à dilligence
des marinyers, et s'entend que Me. Ouynter est desjà commandé se tenir
prest pour se remettre, du premier jour, en mer.
Je n'ay peu encores au vray descouvrir à quoy tend leur entreprinse;
car, d'une part, l'on me dict que c'est contre les Portugois, de tant
qu'ayant le Roy de Portugal naguières faict proclamer en son royaulme
une généralle exclusion de tout commerce avecques les Anglois, à cause
d'une lettre de marque que ceste Royne a baillée contre ses subjectz,
et ayant nécessairement à envoyer ung grand nombre d'espices et
aultres merchandises de Lisbonne en Envers, pour lesquelles plus
seurement conduyre ceulx cy entendent qu'il faict équiper en guerre
bon nombre de vaysseaulx, nomméement contre eulx; eulx, de leur part,
se dellibèrent, en toutes sortes, de luy empescher le passaige de
ceste mer estroicte. Aultres disent que c'est contre le duc d'Alve,
lequel, s'aprestant d'envoyer de Flandres en Espaigne une flotte bien
riche, et en attendant une aultre semblable d'Espaigne pour Flandres,
et voulant, pour la conserve de toutes deux, mettre bon équipage sur
mer, ceulx cy veulent opiniastrément s'oposer à toute sa navigation
jusques à ce que leurs différans seront accommodez.
Mais, parce que j'ay trop plus à cueur les choses de France que celles
là, je crains toutjour que les mouvemens et aprestz, que ceulx cy
font, soyent pour s'y adresser, et j'ay quelques ocasions de le
souspeçonner à ceste heure, qu'ilz voyent Vostre Majesté empeschée
ailleurs, et que ceulx de la nouvelle religion, Allemans et Françoys,
mènent plus vifvement leurs pratiques en ceste court qu'ilz n'ont
encores faict, et qu'on a avallé ces jours passez de l'artillerye hors
de ceste rivière vers Porsemue, comme pour l'avoir plus preste pour
quelque entreprinse sur la coste de France, et qu'il est à croyre que
mal ayséement se sont ceulx cy miz à advancer ce qu'ilz ont desjà
baillé d'argent aux dictz Allemans et à ceulx de la Rochelle, sans
avoir merchandé quelque chose pour eulx. Ce que je suplie très
humblement Vostre Majesté prendre pour ung advertissement de tenir les
capitaines et gouverneurs de vostre frontière, qui regarde ce
royaulme, aperceuz de se tenir sur leurs gardes, tant qu'on sera ainsy
en armes, comme l'on est par deçà, et à Mr. le maréchal de Cossé de
fère toutjour quelque démonstration qu'il a assés de forces pour
secourir les places, et pour garder le pays de s'eslever, et ceulx cy
d'y rien entreprendre, comme certes, Sire, il n'est besoing qu'il en
soit desgarny, non que pour cella je vous veuille encores si tost
mettre en doubte d'une ouverture de guerre de ce costé; car les
parolles et promesses, que ceste Royne et ceulx de son conseil me
donnent toutz les jours, sont bien fort au contraire: mesmes l'on m'a
asseuré que certaine entreprinse, qu'on avoit miz en avant à la dicte
Dame, de lever quatre mille reytres et six mille Allemans, pour les
fère marcher, à tiltre d'une armée, en son nom, pour la deffance de sa
religion, a esté interrompue ou au moins différée; mais leurs secretz
aprestz, et les propos que j'entendz qu'aulcuns d'eulx tiennent,
monstrent qu'ilz desireroient bien que quelque exploict se peult fère
au proffict de ce royaulme, avant que les armes se viennent à poser,
affin de fère veoir que l'argent, qu'ilz ont faict débourcer pour
ceste guerre, n'a esté mal employé, ny leurs desseings mal venuz, sans
toutesfoys que leur Mestresse en commande rien, affin d'avoir le
désadveu plus prest, si l'entreprinse ne succède bien. A quoy je
prendray garde, du plus prez que je pourray, et de vous advertir à
temps, nonobstant leur soubdain aprest, de ce qui sortira de ce
royaulme; mais, affin de vous donner plus grand notice de toutes
choses qui passent icy meintennant concernant vostre service, je vous
envoye ung des miens, le Sr. de Sabran, présent pourteur, pour les
vous réciter fidellement, mesmement celles qu'il est meilleur entendre
de parolle que les mettre par escript; auquel, s'il vous playt, donrez
entière foy, dont m'en remettant à luy, je prieray pour le surplus le
Créateur, etc.
De Londres ce XXIe de juing 1569.