X. DIOGENES. Chedienne, mon ami, mon enfant, beau fils, mon couillaud,
j'ai beau me torcher le cul; ma chemise est toujours breneuse.
CETTUI-CI. Que diantre veut dire ce rêveur, je gage qu'il nous fera
faire quelque sottise?
DIOGENES. Ce curé en fit assez: je venois ainsi à la traverse pour les
faire oublier; mais puisqu'il est destiné, achevez.
L'AUTRE. Sur l'après-dinée, on le pria de fiancer une belle fille; ainsi
qu'il étoit après, & que déja il tenoit sa main, il se souvint de son
valet & de son avertissement; parquoi, de peur de faillir, il demanda
tout haut: lui en a-t-on rien fait?
R. ESTIENNE. Non, monsieur. Cettui-ci est fat, & a un frere fort docte,
maître des requêtes, ce docte a force livres. Un jour qu'il délogeoit,
il les faisoit porter aux crocheteurs, depuis l'université, pour aller
loger vers le louvre, à cause du conseil. Le chemin est grand, si que
les crocheteurs étoient lassés: & lui, desirant faire un peu d'épargne,
chargeoit les porte-faix le plus qu'il pouvoit. Il y en eut un, sur
lequel il mit un peu trop de grands livres. Le crocheteur lui dit:
monsieur, je vous prie, choyez-moi; vous en mettez trop. O! ha, ha,
dit-il, te voilà bien gâté d'en porter sept ou huit! Et s'il te les
falloit tous porter en la tête, comme moi, & que ferois-tu? Adonc le
crocheteur se revire vers lui, & lui dit? par mananda, monsieur, vous y
avez donc de beaux crochets. Je suis pris; j'ai belle femme. C'est tout
un, il y a plus de quinze ans que j'ai chanté ma premiere messe.
LISET. Quoi! ce savant étoit-il prêtre?
R. ESTIENNE. Non; mais à l'usage de France, les prêtres se marient, &
les gens laïques disent messe.
LISET. Je ne puis entendre.
ESTIENNE. Vous n'avez donc guères vu de besogne parmi nous? Les Prêtres,
quand ils chantent leur premiere messe, ils disent qu'ils font leurs
noces, & ainsi les voilà mariés à un bréviaire: & les gens mariés, par
dépit, disent qu'ils chantent leur premiere messe sur l'autel velu, ou
le sera.
OECOLAMPADE. Cela ne se devroit pas endurer. Et que tous les mille
diables, pourquoi endurez-vous que l'on die la messe paresseuse, la
messe séche; &, ce qui est bien plus joli, que les prêtres aient des
amies sans fraude.
CUSA. Allez, monsieur, allez dormir, vous n'êtes pas assez sage pour
renverser nos bonnes coutumes. Apprenez que, durant la famine, les gueux
font les étrons plus gros; & vous diriez qu'ils se retiennent de chier,
plus qu'en bon temps. Faites vos affaires; & laissez les nonnains se
donner du goupillon à l'opposite des reins, parce que chacun veut vivre
à sa poste. Je prie dieu pour les marchands, qu'ils fassent si bien
leurs affaires qu'ils ne puissent gagner ni perdre; pour les
gentilshommes, qu'il n'aillent avant ni arriere; pour les gens de
justice, qu'ils ne fassent ni bien ni mal; pour les femmes grosses, que
l'enfant en sorte avec même plaisir qu'il est entré; & pour le reste du
monde, qu'il se puisse gratter où il se démange sans danger.
BEZE. Vous nous parliez d'un savant officier: je l'ai connu. Hors la
Table, il n'étoit guere qu'une bête vêtue; au reste, chiche en curé &
ribaud, il y paroissoit, d'autant qu'il ne faisoit chez soi plus grand
festin que de pâtés d'hermite.
NERON. Qu'est ce que cette viande?
APICIUS. Noix, amandes, noisettes.
QUELQU'UN. Qui le connoît mieux que moi. Ce fut lui qui vint consoler
madame du Bois, après la mort de son mari, qui étoit décédé à Paris,
s'étant fait tailler. Il vint vers elle, durant ses grands pleurs. Hé
bien, madame, combien vous devez vous consoler, & remercier dieu de ce
que monsieur votre mari est mort bon catholique, & qu'il a eu les droits
de l'église? Soyez joyeuse de cela, madame, ma chere dame. Or combien ce
vous est plus de joie qu'il soit ainsi mort, au prix que s'il eût été
rompu sur une route, ou empalé, ou tiré à quatre chevaux, comme tant de
bonnes gens. Adieu & bon soir: mais qu'il ne vous déplaise, ni à moi
aussi; bon vêpres, tant qu'à l'amander. Apprenez ici à prêcher,
messieurs les savans, sans tant user de propos.
NERON. Que pensa cette pauvre dame?
QUELQU'UN. Que ce prêtre fût insensé. Aussi ressembloit-il mieux à un
fou qu'à un moulin à vent. La pauvrette étoit en douleur extrême: &
encore plus, depuis qu'elle eut reconnu le grand amour que son mari lui
portoit, ce dont elle avoit été ignorante; & elle l'apprit un an devant
qu'elle l'en interrogeât. Une après-dînée qu'ils devisoient, son mari &
elle, elle s'avisa de lui dire: mon mignon, je te prie de me dire si tu
m'aimes bien. Oui vraiment ma mie. Comme quoi, mon coeur? Comme un bon
chier, ma chere soeur. Vraiment, vous ne faites gueres état de moi. Il
remarqua ce dédain, & délibéra y pourvoir. Un jour qu'il avoit affaire
aux champs, il dit à sa femme qu'il desiroit qu'ils allassent ensemble;
à quoi elle s'accorda: il la fit lever plus matin que de coutume, & que
nature n'avoit encore apprêté les matieres de l'élection, si qu'elle
n'alla point à ses affaires, joint aussi qu'il la hâta fort. Ils
monterent à cheval, lui sur son roussin, & elle sur le bon mallier, avec
le valet qui la guidoit en croupe, lequel valet étoit avisé de ce qu'il
devoit faire. Comme ils eurent passé deux lieues, la dame eut envie de
fianter; mais le valet lui dit qu'il n'osoit s'arrêter, & qu'il se
falloit hâter; si qu'elle se retint, & si bien qu'à l'arrivée elle se
sentoit assez pressée de faire ses affaires; & ce fut tout que d'aller
jusqu'au purgatoire, où elle s'évacua abondamment, & avec tant de
volupté, qu'elle se souvint de l'amitié que son mari lui portoit.
Parquoi, étant revenue, elle dit: a, a, mon ami, je connois bien
assurément que vous m'aimez beaucoup; je l'ai tantôt expérimenté, &
crois qu'il n'y a rien si bon qu'un bon chier. Même j'ai été en
grand'peine; je suis fort marrie que je n'avois du papier pour me
torcher le cul; je vous assure que je vous l'eusse bien gardé, tant cela
est bon.
L'AUTRE. Elle eût fait comme une demoiselle de Saumur, qui est si bonne
ménagere, qu'elle fait à deux fois d'un torche-cul; après que le premier
coup, elle s'est torché le cul, elle reploie le papier en sa pochette,
où il y a de la dragée pour les mignons, qui fouillent aux pochettes des
dames, pour avoir de la friandise, comme tu disois tantôt.
POSTEL. Fi! je crois que cette est l'occasion, pourquoi les Turcs ne se
torchent pas le cul de papier, d'autant qu'ils sont friponniers; & ils
enrageroient, s'ils trouvoient ainsi ès pochettes des dames des papiers
breneux.
SIMLER. Tu as dit vrai; tu t'y prends comme un moine à fouler vendanges;
tu l'entends comme une guenon à faire des fagots: si la tête vous fait
mal, ce ne sera pas de cela. Je vous dirai la raison, pourquoi les Turcs
ne se torchent point le cul de papier; c'est de peur que ce papier ne
soit une bulle du pape, ou quelque relation de consistoire, ou
conclusion de chapitre; de quoi si l'on s'étoit éflairé le fondement,
sans doute on auroit les hémorrhoïdes, ce que les Turcs craignent
beaucoup: d'autant qu'ils croient que l'ame est au sang, & que le sang
coulant ainsi par le cul, leur ame seroit toute breneuse.
CATON. Les pauvres Turcs avoient bien affaire que vous les tinssiez en
vos contes. Mais, puisque vous en parlez, à quoi connoîtriez-vous un
Turc d'un chrétien, s'ils étoient tous deux tout nuds?
GESNER. Et vous, à quoi connoîtriez-vous une vache au milieu d'un
troupeau de brebis?
CATON. A le voir. Çà, çà, répondez à ma question.
SIMLER. Je vous le dirai bien; c'est qu'il faut sentir au cul, celui qui
aura odeur de moust, sera le chrétien; d'autant que le Turc ne boit
point de vin.