demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et
d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans
leurs maisons.
On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire
l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au
massacre? c'est ce qui restera fort obscur.
Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur
contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la
milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de
décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le
fond.
Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai
fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en
partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient
pas leurs affaires.
Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents
hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un
marchand qu'il reçut dans son ermitage.
Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces
capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir
arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les
émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends,
dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent
alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui
arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas.
Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la
palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et
professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré,
qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux
révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur
insolent Pierre Ramus, ou la Ramée.
Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les
mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un
porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.»
Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait
Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une
chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication
d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre
solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_.
Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement,
qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était
si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen,
et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la
chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik
qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être
dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de
fermer solidement cette porte des sciences.
Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége
de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de
plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse.
Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique,
et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des
sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien
plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était
un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire
attention.
Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans
l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il
se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux
camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit
intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis
longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en
péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée
de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants
pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne
pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa
chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le
collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent.
De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait
les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de
Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses
doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par
Milton.
Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des
cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée:
«Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent
autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge,
combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous
vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez
pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne
songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...»
Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée
des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle
n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit
à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler
l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât
de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme,
n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage.
Il resta, et il périt.
Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand
les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait
ici et là, chacun cherchant ses ennemis.
Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_,
c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens
payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à
l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au
cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail.
Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si
mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une
épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il
vivait encore.
Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le
traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta
la tête (sans doute pour Charpentier).
Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des
bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des
bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui
donnèrent le fouet.
Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il
a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui
conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve
qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_.
Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que
Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait
aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.
Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde
regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de
plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au
cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui
a éclairé la France au mois d'août.»
Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur
auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende
durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.»
Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant
qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et
Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme
maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.»
Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il
avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du
Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours.
Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez
Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se
trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur
son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre
homme mourut, et probablement de chagrin.
CHAPITRE XXVI
SUITE DU MASSACRE
Août, Septembre et Octobre 1572
Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant
dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait,
mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible
exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les
mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait
écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait
assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien
de rompu dans l'édit de pacification.
Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour
_vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner
contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout
retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la
reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises,
puis les Guises par les Châtillons.
Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche
soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on
avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents
gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui
directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la
ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché,
les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée
des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec
sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous
ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui
les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient
gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste
nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la
_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands,
épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers,
orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces
libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands
clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de
l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier,
et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que
l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents
de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y
avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait
pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre;
peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont
s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau,
très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on
appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une
aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle?
La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée;
car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre
de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à
distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il
l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans
tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles
auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette
épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande
ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort.
Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des
Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un
tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé,
en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise
déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait;
ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise,
c'était la justice de Dieu.
Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier
d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se
connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les
enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles,
couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien
on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait
l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y
mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût
ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient
après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous
ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison
déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les
bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats,
et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un
nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix
ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses
bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui
peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et
le jeta.
Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par
les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de
pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les
sifflets.
Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le
faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un
pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous
l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle
n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des
affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux
charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les
héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en
possession.
Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire
du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès
qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout
donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant,
l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que
Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est
poignardé.
L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu
les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa
maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on
ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais
caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.»
Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans
l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et
pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui
quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur
d'être un riche héritier. Sa soeur et son beau-frère étaient
désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La soeur donna ce
spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer
pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle.
Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra
tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de
ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de
gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts.
Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups,
si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais
l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui
levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira
cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce
mot: «Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à
l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.»
Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés.
Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef
renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme
damnée. «Pour son corps, il donna son âme.»
Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi,
qui n'osait sauver personne, et força même Fervacques à tuer son
intime ami.
Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables,
firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique
Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de
Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté
de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut
réservé et porté à l'hôtel de Guise.
L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir,
avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait
le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du
dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille écus.
De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander
telle charge: «Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est
mort.» On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient
là pour faire prix.
C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le
célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du
roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers,
il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il
était attendu au Louvre_. Il se déroba de chez lui, frappa à trois
portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour
mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et
leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il
se décida, dit adieu aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa
mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.
Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de
désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui
craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi, et
livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait
mieux prendre la chose sur lui, déclarer _que c'était lui qui avait
fait le massacre_, mais pour se défendre d'un complot qu'aurait tramé
Coligny.
Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir.
Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec
son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait
_Sainte-Geneviève_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les
morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce
mensonge au Parlement: «Que c'était lui qui faisait tout.»
Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse
du roi, et dit le mot de Louis XI: «Qui nescit dissimulare, nescit
regnare.»
Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc il est obéi, c'est pour lui obéir
qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.
Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: «Il y a ici un
huguenot.» Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé.
Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que
donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si
c'était le dernier huguenot!»
Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI,
siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la
France n'avait été plus bas.
Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres
écrits de massacre. C'est méconnaître étrangement la prudence de la
reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes
villes, elle donna à des _quidam_, à des aventuriers qui sollicitaient
ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les
gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les
protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui,
en réalité, constituaient ces drôles chefs de l'exécution et
dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l'emprisonnement
et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le
pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et
des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de
gentilshommes. Ils échappèrent apparemment.
Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante,
et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très-sanglante
ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille,
mais qu'on exagère.
La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de
manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils
tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux
apothicaires.
La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était
comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des
premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle
la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin.
Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la
tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en
chargèrent, et la justice se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora.
À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. À
Orléans, il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du
roi. À Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement même; les
membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les
étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du
massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.
En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque
rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres
écrits. Le dernier, allié de Montmorency, dit que, même avec ordre, il
ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés,
leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient,
Gordes dit: «Montbrun vit encore.»
Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à
Rouen, où on versa beaucoup de sang.
Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre.
On y fit si peu d'attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la
garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'exécution.
Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthélemy n'est pas
une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de
septembre et d'octobre.
À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collége de Paris,
annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre,
et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un
homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les
jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à
laisser faire l'exécution.
On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas
arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au
Château-Trompette.
Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de
protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans
doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait.