Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de

son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue

pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche:

«Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux

amiral!»

Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur.

Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la

France, s'ils ont des armées étrangères, etc.

À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise

prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_,

de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire

générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles

querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme

les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet.

Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout

serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du

roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont

battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en

lave les mains.»

Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son

niveau.

Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après

ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par

Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et

consentit...

On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise

et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le

signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez

éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle

commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc

d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes,

si elle avait pu.»

«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le

jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la

basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes

pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la

conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray,

nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à

l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel

endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement

nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre

jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui

s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement

et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire

et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se

gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement

faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme

retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le

commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.»

CHAPITRE XXIV

MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE

22-26 Août 1572

Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on

peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas

sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup

étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait

encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel,

deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole

royale, par les promesses et les traités faits avec les princes

étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il

venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes.

La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où,

femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse

est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la

bénédiction du vieillard.

Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce

frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi

leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on

voudra.

Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille

peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il

avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt

encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée,

orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la

terre?

Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus

loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à

l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée

à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple

raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.

Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette

chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand

chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de

génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je

crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la

prière à l'heure dernière de Coligny.

Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle

Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques

serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.

C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche

24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite

rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins.

Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui

avait les clefs ouvre; il est poignardé.

L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au

ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta:

«Je remets mon âme au Sauveur.»

«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans

la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce

tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est

Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me

suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est

possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la

mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et

échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta

seul avec l'amiral. (_Relation._)

Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en

tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir

et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de

Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.

On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les

premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était

au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de

l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de

Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le

gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche

mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée

en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du

roi d'Espagne, mais finit misérablement.

Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du

Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour

constater sa foi de renégat.

Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si

extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les

yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs

jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.

L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et

qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que

les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait

très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?»

Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et

un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que,

malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des

hommes.

Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le

ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On

dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant

pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant,

lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un

goujat!...»

Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis,

vinrent lui donner chacun son coup.

Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême.

Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en

veut rien croire, s'il ne le voit.»

Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le

jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il

se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil

de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la

fenêtre; cependant il tomba.

Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à

travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage

bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands

seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder.

Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit:

«Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains

disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.

Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à

Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au

roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour

l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait

demandée.

Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et

toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la

paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps

après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au

coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre.

Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la

tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on

avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin.

Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans

barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et

hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les

soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent

ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre

chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les

mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la

sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta

dans Paris.

Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les

ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque

temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur

tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et

bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur

côté, flottant, ballant, le ventre en l'air.

D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon

d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme

un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes.

Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se

marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_)

Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_)

Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou.

La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures,

les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer

Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de

pistolet; Coligny tué.

Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle

dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut

commencer _entre cinq et six_.

Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au

Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de

Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un

moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent

voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard.

Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre,

sous le toit du roi? Grande et cruelle question.

Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider

Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils

l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible.

Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures

qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit

avaler.

C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé

Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des

entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous

s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient

trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de

chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours,

Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec

sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur

coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de

commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs,

officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux?

_La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au

bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la

sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses

armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la

France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en

venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes

et l'attente d'un combat sanglant.

Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où

personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine

de Navarre:

«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre

auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine

m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la

révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma

soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se

courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il

n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que,

sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur

moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse

coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire

autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue.

«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante

huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute

la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer

l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller

jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se

résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses

gentilshommes aussi.

«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du

sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir

dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un

homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre!

Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un

gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude

et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de

quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon

lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle,

et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne

connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour

m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous

criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin

Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me

trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put

tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion,

les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit,

lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût

guéri.

«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang.

M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari

étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant

jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où

j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un

gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à

trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les

bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous

deux.»

Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui

aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité

improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la

confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui

s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se

divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns

allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes

désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de

Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de

ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été

sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en

les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à

Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de

religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre

autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi.

Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon

quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la

bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua

à faire croire qu'il l'avait toujours médité.

Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les

archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour

qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la

cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient,

les achevaient.

Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant

toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là

rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit

pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un

Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps.

Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors

combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français,

étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du

protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de

boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des

gens désarmés, n'importe.

Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le

roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans

doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était

de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.

Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart

n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut

saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre,

Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces

malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les

plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans

ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré,

furieux, d'un misérable fou.

Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous

épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de

Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un

adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles

le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il

devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant

de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.

Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules

un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et

souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de

vengeance, il eût été tué à deux pas.

Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met

devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy.

CHAPITRE XXV

QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE

Août 1572

Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les

principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.

Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait

les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier.

Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était

espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la

saignée est bonne en août comme en mai.»

Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et

Gonzague en Italiens calculés et politiques.

D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au

dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et

resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de

poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.

Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un

jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il

s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait

ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de

manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre

agréable à beaucoup de gens.

Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait

promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu

marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable

et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir

au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à

sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade

du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en

demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on

l'égorgea.

Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi;

il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais

le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui

fuyait, et on le tira.

Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance,

qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et

envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement

quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi

qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un

sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient...

Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira.

Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait

manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait

plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de

clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les

suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort

l'Amaury.

À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le

massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le

prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la

nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait

prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de

tuer et piller.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 22 / 24 段