Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était

un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots:

«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai

autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien

respectée.

Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait

été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques

détestèrent la Saint-Barthélemy.

Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir,

disant qu'ils ne tuaient qu'en justice.

À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne

savaient tuer qu'en guerre.

Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de

Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les

assassins.

Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par

l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet

acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause

de ceux de la Religion.»

Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible,

que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir

l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou

furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de

replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le

demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à

salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre

l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on

attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna

quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable

vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne,

intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de

Coligny.

On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa

grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait,

tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus,

longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme

conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit

mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les

prenez, l'Angleterre va les prendre.»

En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre

l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux.

Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en

détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.

Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit

trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour

elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à

l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait

l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.»

Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait

fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où

allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à

Dieu.

Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession

annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy.

Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant

des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à

être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son

corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de

mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral

avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps

qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville

voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement

Charles IX regardait derrière un rideau.

Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur

protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à

l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne

sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait

être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour

et la foule des bonnes gens de Paris.

On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux

supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser

et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit

à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les

propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à

crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom,

regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera

dans l'avenir.

FIN DU TOME ONZIÈME

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

PRÉFACE I

CHAPITRE PREMIER

HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9

Esprit romanesque du temps 9

Diane persécute la duchesse d'Étampes 13

CHAPITRE II

LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21

Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23

Montmorency et Coligny 26

Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29

CHAPITRE III

DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36

Anet et la Diane de Goujon 37

Pourquoi Diane aimait Catherine 44

La curée, les dévorants 46

Les Guises et leurs quinze évêchés 49

CHAPITRE IV

L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55

Les Jésuites sont un ordre espagnol 56

Combien l'Espagne est romanesque 58

Manuel pour faire des romans 61

Matérialité et verbalité 64

Charles-Quint cède à la réaction 64

CHAPITRE V

LES MARTYRS 74

Moeurs réformées, élan musical 75

Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77

Lois épouvantables de Charles-Quint 82

Les amitiés des martyrs 86

CHAPITRE VI

L'ÉCOLE DES MARTYRS 89

La mission de Calvin 90

Esprit de Genève anticalviniste 93

Génie légiste de Calvin 94

La Genève de Calvin, les Psaumes 98

CHAPITRE VII

POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103

Folie de leur politique 104

L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107

Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent

Charles-Quint (1552) 112

CHAPITRE VIII

RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117

Ronsard contre Rabelais 119

Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121

Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127

Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128

CHAPITRE IX

PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135

Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136

L'Église de Paris (1555) 140

Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142

Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143

Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149

Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154

CHAPITRE X

ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159

Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160

Le roi de Navarre trahit les protestants 165

Influence de l'Espagne en France 168

Le budget de Philippe II 169

CHAPITRE XI

TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174

Puissance du clergé sur le peuple 175

Esprit général de résistance (mars) 178

Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184

Mort de la Renaudie et supplices 187

CHAPITRE XII

MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193

Catherine espionnée par Marie Stuart 195

Le chancelier de L'Hôpital 198

Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200

Navarre et Condé se livrent 203

Mort de François II (3 décembre) 205

CHAPITRE XIII

CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207

États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208

Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214

Colloque de Poissy (septembre) 218

Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224

CHAPITRE XIV

INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232

Leur conversion simulée au protestantisme 236

CHAPITRE XV

MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240

CHAPITRE XVI

PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249

Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250

Coligny refuse d'appeler l'étranger 251

Le parti de l'étranger 252

La Saint-Barthélemy de 1562 260

Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265

Guise assassiné (18 février 1563) 271

CHAPITRE XVII

LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274

L'Espagne domine Catherine 275

La balance était impossible 277

Les protestants assassinés partout 280

CHAPITRE XVIII

LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284

Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287

Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288

Coligny propose de s'emparer du roi 289

Le _Contr'un_ de la Boétie 289

Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290

CHAPITRE XIX

SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294

Débâcle morale du vieux parti 295

Henri d'Anjou, général à seize ans 298

Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302

Montcontour (3 octobre) 304

Coligny impose la paix (8 août 1570) 307

CHAPITRE XX

CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309

Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312

Jalousie de Charles IX 314

Ses vers, sa violence, son amour 316

Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317

Il agit pour les Turcs 321

CHAPITRE XXI

COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324

Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327

Devait-il venir à Paris? 334

Incertitudes de Catherine 340

Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341

CHAPITRE XXII

LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343

Coligny devait rester à Paris 345

Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347

Mariage de Navarre (18 août) 349

Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354

CHAPITRE XXIII

BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT.

22-23 août 1572 358

Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362

La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365

CHAPITRE XXIV

MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372

CHAPITRE XXV

QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385

Douceur de quelques capitaines 388

Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389

CHAPITRE XXVI

SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394

Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395

Massacre des marchands protestants 396

Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401

La Saint-Barthélemy des provinces 403

Le Parlement condamne Coligny 405

PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 24 / 24 段