un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots:
«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai
autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien
respectée.
Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait
été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques
détestèrent la Saint-Barthélemy.
Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir,
disant qu'ils ne tuaient qu'en justice.
À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne
savaient tuer qu'en guerre.
Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de
Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les
assassins.
Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par
l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet
acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause
de ceux de la Religion.»
Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible,
que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir
l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou
furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de
replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le
demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à
salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre
l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on
attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna
quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable
vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne,
intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de
Coligny.
On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa
grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait,
tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus,
longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme
conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit
mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les
prenez, l'Angleterre va les prendre.»
En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre
l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux.
Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en
détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.
Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit
trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour
elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à
l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait
l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.»
Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait
fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où
allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à
Dieu.
Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession
annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy.
Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant
des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à
être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son
corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de
mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral
avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps
qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville
voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement
Charles IX regardait derrière un rideau.
Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur
protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à
l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne
sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait
être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour
et la foule des bonnes gens de Paris.
On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux
supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser
et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit
à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les
propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à
crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom,
regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera
dans l'avenir.
FIN DU TOME ONZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
PRÉFACE I
CHAPITRE PREMIER
HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9
Esprit romanesque du temps 9
Diane persécute la duchesse d'Étampes 13
CHAPITRE II
LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21
Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23
Montmorency et Coligny 26
Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29
CHAPITRE III
DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36
Anet et la Diane de Goujon 37
Pourquoi Diane aimait Catherine 44
La curée, les dévorants 46
Les Guises et leurs quinze évêchés 49
CHAPITRE IV
L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55
Les Jésuites sont un ordre espagnol 56
Combien l'Espagne est romanesque 58
Manuel pour faire des romans 61
Matérialité et verbalité 64
Charles-Quint cède à la réaction 64
CHAPITRE V
LES MARTYRS 74
Moeurs réformées, élan musical 75
Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77
Lois épouvantables de Charles-Quint 82
Les amitiés des martyrs 86
CHAPITRE VI
L'ÉCOLE DES MARTYRS 89
La mission de Calvin 90
Esprit de Genève anticalviniste 93
Génie légiste de Calvin 94
La Genève de Calvin, les Psaumes 98
CHAPITRE VII
POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103
Folie de leur politique 104
L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107
Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent
Charles-Quint (1552) 112
CHAPITRE VIII
RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117
Ronsard contre Rabelais 119
Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121
Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127
Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128
CHAPITRE IX
PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135
Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136
L'Église de Paris (1555) 140
Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142
Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143
Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149
Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154
CHAPITRE X
ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159
Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160
Le roi de Navarre trahit les protestants 165
Influence de l'Espagne en France 168
Le budget de Philippe II 169
CHAPITRE XI
TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174
Puissance du clergé sur le peuple 175
Esprit général de résistance (mars) 178
Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184
Mort de la Renaudie et supplices 187
CHAPITRE XII
MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193
Catherine espionnée par Marie Stuart 195
Le chancelier de L'Hôpital 198
Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200
Navarre et Condé se livrent 203
Mort de François II (3 décembre) 205
CHAPITRE XIII
CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207
États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208
Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214
Colloque de Poissy (septembre) 218
Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224
CHAPITRE XIV
INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232
Leur conversion simulée au protestantisme 236
CHAPITRE XV
MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240
CHAPITRE XVI
PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249
Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250
Coligny refuse d'appeler l'étranger 251
Le parti de l'étranger 252
La Saint-Barthélemy de 1562 260
Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265
Guise assassiné (18 février 1563) 271
CHAPITRE XVII
LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274
L'Espagne domine Catherine 275
La balance était impossible 277
Les protestants assassinés partout 280
CHAPITRE XVIII
LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284
Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287
Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288
Coligny propose de s'emparer du roi 289
Le _Contr'un_ de la Boétie 289
Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290
CHAPITRE XIX
SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294
Débâcle morale du vieux parti 295
Henri d'Anjou, général à seize ans 298
Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302
Montcontour (3 octobre) 304
Coligny impose la paix (8 août 1570) 307
CHAPITRE XX
CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309
Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312
Jalousie de Charles IX 314
Ses vers, sa violence, son amour 316
Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317
Il agit pour les Turcs 321
CHAPITRE XXI
COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324
Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327
Devait-il venir à Paris? 334
Incertitudes de Catherine 340
Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341
CHAPITRE XXII
LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343
Coligny devait rester à Paris 345
Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347
Mariage de Navarre (18 août) 349
Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354
CHAPITRE XXIII
BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT.
22-23 août 1572 358
Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362
La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365
CHAPITRE XXIV
MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372
CHAPITRE XXV
QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385
Douceur de quelques capitaines 388
Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389
CHAPITRE XXVI
SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394
Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395
Massacre des marchands protestants 396
Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401
La Saint-Barthélemy des provinces 403
Le Parlement condamne Coligny 405
PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.