Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non.

Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des

noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter

_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six

jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les

gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles

IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan

d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait,

ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas.

Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace

des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on

pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait

peu de monde, six cents épées, le reste des valets.

Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui

avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine

avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme

italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante

certainement par instinct maternel.

Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder

l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du

roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou.

Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut

Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir.

Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que

le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de

Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps,

fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de

Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny

qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à

l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui

n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de

la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut

pas sortir de France_.»

Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX,

de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_

qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_

futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire

du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère

éternel et de le mettre à Saint-Denis.

Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de

Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et

senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet,

docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était

trop vrai en effet.

Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit:

«Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il

se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers

et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je

m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se

promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que

j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut

quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite

qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus

l'avoir échappé belle.»

Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que

j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla

jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la

plus antipathique, une alliance avec les Guises.

Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce

que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre,

il leur fallait un coup pour se relever.

Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve

de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de

Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement

Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne

voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance

dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.

Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri

de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou

de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le

fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il

insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par

l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En

d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.

Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs

bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à

soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny;

ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses

royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent

contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de

bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.

Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils

fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval

qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla

chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur,

ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut

des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé,

bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière.

Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux

drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles

de cuivre, appuyée et couchant en joue.

Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi,

continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes,

remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire

ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire;

protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant,

dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou

et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul

doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan

béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes

mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.

Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit

jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes,

voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé

par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la

pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où

les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent

chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure,

longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester

en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite,

et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le

palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute

l'assistance.

Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour

suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs

venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en

mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs,

avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux

femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.

La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais

plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait

dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies

les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).

CHAPITRE XXIII

BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT

22-23 Août 1572

Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le

mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment

tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation

et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent

échanger dans ce monde.

Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître

Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises

nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on

portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère.

Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.

Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une

des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la

nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois

avant de tirer l'épée.

Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à

sa sûreté.

Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé,

il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux

plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du

prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il

avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui,

c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à

Paris, cela valait encore mieux.

Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul

appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le

voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où

l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de

l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance

l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon

et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre

Douvres, Boulogne et Calais.»

On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de

Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience

un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des

Pays-Bas.

Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe,

surtout ses prétendus amis.

Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du

conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il

est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre

traverse le bras gauche.

Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme,

lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait

tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la

main du coquin trembla.

Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit:

«Avertissez le roi.»

Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette,

parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui

prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux

bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous

les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on

pût y concentrer des protestants.

On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait

pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue

de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir

ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus

difficile, préparer un combat à mort.

Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut

lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de

sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il

n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il

n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre

un capitaine ennemi de l'amiral.

L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et

fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient.

Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de

Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné

la tête et l'entendement.»

Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois,

qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince

d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne

penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.»

Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux

choses:

Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en

trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point

et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que

Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.

D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et

d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables,

il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme

point qu'ils aient fait le coup.»

Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les

Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.

Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le

trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis

que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos

sûretés.»

Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint

à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son

ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent,

inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le

petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de

travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect,

croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins.

Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour

vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai

telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec

fureur le plus terrible serment.

Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les

plaintes des Églises, il articula deux accusations.

«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc

d'Albe n'en soit averti au moment même?»

Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect

pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements

que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre

Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.»

«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de

faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul

Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge,

resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il

assassinait.

Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut

en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant

l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il

refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit,

madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est

écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et

s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou,

qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.»

Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé

en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec

quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit:

«Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter,

et Téligny répondait de la sincérité du roi.»

Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les

protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre;

qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un

pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur

qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien

messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute

aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de

venger l'attentat fait sur Coligny.

Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle

lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le

pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les

capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait

prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce

qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le

clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).

Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour

lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son

importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et

de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans

Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui

son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place

d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville,

trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent

habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les

massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants,

que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour

tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur

des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il

fallait se hâter d'égorger les protestants.

Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à

l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur

avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du

mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi

surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait

débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.

Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les

petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici

inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises,

étant en réalité plutôt dans leurs mains.

Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique

des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles

IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils

demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez

partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils

se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.

C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif

près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit

régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des

renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes,

s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine

général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.

Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous

retirer.

Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de

lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la

situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et

Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes

(homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante

pour le fils et la mère.

Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la

Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils

et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et

dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le

décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz

(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.

Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en

corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le

roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni

voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des

catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre

de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou,

lieutenant général du royaume.

Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.

Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer

Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son

dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et

violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine,

menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce

coup, repris le chemin de Florence.

Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la

mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner

le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite:

«Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de

Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.»

Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de

Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à

Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme,

ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr.

À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout

doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de

faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque

sa famille était accusée.»

Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait:

«Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient

non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils

croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de

recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté

dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des

catholiques_ par M. de Guise.»

C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit.

Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un

moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans

remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à

partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans

l'exécration éternelle!

La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce

lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement,

gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au

retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits

l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment

impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout

d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus

redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France,

tout concourut à la terreur.

Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux

récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources

catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et

comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné

que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que

personne prît les armes_.

Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_

protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville.

D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la

_Relation_ contre son propre système, et dément la longue

préméditation qu'il attribue à Charles IX.

Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas

par quel moyen décisif il gagna sa cause.

Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien

peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en

atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les

massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_,

mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit,

saignée immense, vastes ruisseaux de sang...

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 21 / 24 段