Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit,

discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la

Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la

place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir

_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant

quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne

virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur

leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne

résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris,

pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple.

Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple

qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose

montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple

libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les

Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils

volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine

mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour

l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les

Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique.

Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la

grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny

arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi

d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins

écrasé partout.

En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant

des concessions.

Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur

flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un

membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux

si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le

lendemain.»

Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons

dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son

argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent

mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires,

Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_,

qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent

Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe

le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29,

l'alliance anglaise.

L'Espagne était bafouée de deux côtés.

En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de

Marie Stuart.

En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol,

et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.)

Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des

racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou.

Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny,

ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée.

Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs

gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne

veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge»

(c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd,

se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait

querelle pour le tuer.

Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc

d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et

les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de

justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par

jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le

meurtre de l'amiral.

Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par

deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. _Il

se remit à lui entièrement_:

1º Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis,

Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais

l'Angleterre_, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours

se défier.

Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny

certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait

dit la substance.

Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un

aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans

doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la

plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance

anglaise, disant, la larme à l'oeil (à Walsingham), que sans elle ils

étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France

et au roi.

2º Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les

défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les

mains.

Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit

n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour

acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie.

Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Français,

renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe,

s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du

protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement

sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive.

L'agent français déclara de sa part _qu'il protestait_ contre la

tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impôt du

dixième, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon à Granvelle, 15

avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui

équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les

insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait

Philippe II (_Ibidem_).

L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui

n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le

soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous

Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le

bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec

nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai).

Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le

mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute

opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et

d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit

pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée,

dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien

arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit

le 18 août.

Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon

avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les

présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour

nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il

y avait bonne foi et une volonté sérieuse.

Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant

de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.

La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.

Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse;

d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses.

Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des

dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente

pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où

elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri

épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par

Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se

trouverait son fils adoptif!

Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue

également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire

qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont

tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie

Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant à

ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un

refus?

Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous

révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre

d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas;

mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée

Anjou.

Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup

sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour

qu'Alençon en ait des enfants.

Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes

et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou,

toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que

trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La

reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce

qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait _contre

les Turcs_, mais qui ne partait pas.

On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir

Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint

déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait

à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi

était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi

d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à

entrer dans la ville (9 juillet).

Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats.

Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler

avec Élisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fénelon, VII, 301), écrit

bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon côté_. Du

reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul

obstacle.»

De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se

marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge.

Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais

et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les

rappeler.

Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion

favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure,

gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle

voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh

bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle

part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais

rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout

écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un

tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène.

CHAPITRE XXII

LES NOCES VERMEILLES

Août 1572

Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où

il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le

dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il

couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en

août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti.

S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux

sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait

d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange

eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie

en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille

arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande

et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les

Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi.

Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait,

donnaient une force énorme au parti protestant.

Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il

triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.

Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui

saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du

grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les

nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince

d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français.

Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à

Paris, à peu près seul.

Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait

gardé à Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des

domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient

leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient

près de Coligny.

L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à

Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui

écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe,

_qu'il ne ferait finement de se tant désarmer_. Finement? Non, sans

doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre

Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour

d'eux.

On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent

que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous

avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français_.»

Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du

Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres

faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient

faire un massacre général des catholiques.

Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille

en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent

intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances

désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors,

cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans.

Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la

Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments

s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément

français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force

hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la

Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut

du genre humain.

Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été

perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet

et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit

l'espérance même, l'audace et l'élan du parti.

Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite

encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la

situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et

très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule

à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur,

il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les

circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.

En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons

paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en

avait pas moins été secourue.

Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire

le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait

un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août):

«On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces

d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a

personne.»

Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait;

c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses

Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi

le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant

des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou

il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le

prince d'Orange.

Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés,

retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et

haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement

parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les

princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se

contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande.

Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à

quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.»

Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham:

«Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par

d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral

lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons

pas.»

Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny

faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait

l'_alter ego_ de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend

dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant

leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les

commodités et occasions.»

Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son

corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile,

l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis

d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans

un assassinat.

Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez

clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son

secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on

dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute

les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par

enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.»

Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez

le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette _merveille_.

On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement!

Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines,

l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes

nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et

dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait

et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert

et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse

étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés,

que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille,

Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs

dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de

serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps

de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM.

de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux

Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou

trente épées.

Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns

chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois;

les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des

abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport

avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries.

Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la

population.

Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient

où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la

grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au

faubourg Saint-Germain.

Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son

jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui

marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le

_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle

reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre,

l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan

béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui

affichait très-haut son mépris, son dégoût?

Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la

lui fit tenir.

Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans

Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée

dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet

exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on

verrait des torrents de sang.

Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première

place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque

Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le

vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la

Saint-Barthélemy de Bordeaux.

Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein

de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le

cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune

Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort

sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de

Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au

massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu

Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la

chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il

l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner;

sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang.

Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des

choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient

Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre?

Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de

Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus

riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait

légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la

force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait

par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe

et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août.

(_Morillon, lettre du 10._)

Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait

les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son

droit d'aînesse pour le transférer à Jacob.

D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur

lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant

rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était

gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.

On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant

cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai

affaire qu'à MM. de Guise.»

Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri

de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se

réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en

cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait

tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva

ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia.

On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,»

qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles

se firent paisiblement à Notre-Dame.

Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait

arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie

se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au

Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère

Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX

qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en

apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à

l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant,

vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de

Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la

place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols.

Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du

pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son

exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à

Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez

bientôt malgré vous.»

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 20 / 24 段