Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte,

disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait

prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris

que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils

saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où

ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.

On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec

laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des

princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se

rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune

Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a

jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard

du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles

guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La

gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et

attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes

encore.

Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les

Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à

étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris.

Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les

Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de

Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se

donner à lui.

Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été

conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le

mettre hors de France.

Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait

une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au

duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme,

et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce

et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques

poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y

contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après

tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français,

moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour

servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être,

pour épouser Marie Stuart.»

Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne

disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien

plus fort que vous ne pensez.»

Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient

peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour

l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille

écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que

notre clergé est si riche.»

L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec

Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue

de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de

Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant

d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête

de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud.

En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement,

sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout

prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait

la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils

firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la

grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571).

Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants,

firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les

Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des

Pays-Bas (Charrière, III, 232).

Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui

publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne.

Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans

sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le

duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi

d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux

d'Élisabeth et chef des protestants.

Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le

mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny,

pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage

mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais

en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il

ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord

donné aveuglément dans cette idée.

Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le

petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au

protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement

disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant.

La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II,

celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles

IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était

Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le

tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre

femme le lendemain.

La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant

lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs

furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques

catholiques. C'était la première répression sérieuse.

Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut

Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi

sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt

visible de la couronne de France.

Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous

avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.)

* * * * *

Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre,

cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en

plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le

roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à

faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le

leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à

constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le

roi.

Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme

comme Charles IX, et prophétisait l'avenir.

CHAPITRE XXI

COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY

1572

Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois

je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!»

Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes

les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe

conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes

ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt),

confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour

indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de

l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy.

Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans

les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même?

Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet

amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont

nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix

à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes,

par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?

De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu

seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son

ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face

étonnamment austère.

Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains;

elles mettent en pleine lumière la chose essentielle:

_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait

tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se

hasarder, livrer sa personne à la chance.

L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents

ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation

épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance,

non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son

maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il

n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait

l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.»

Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à

Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui

(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par

Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.

Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre

dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX

ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait

oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du

mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux.

(Lettre d'avril 1571.)

L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement

de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même

une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la

dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et

inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on

célébrait même en Turquie.

Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait

partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en

Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si

elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la

fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de

Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux.

C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas

des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour

qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa

vie, de la jouer sur cette carte.

J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.

Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite,

il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son

parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.

Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:

1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui

ne voulait pas de réforme morale.

2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On

verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II

et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre

lui.

3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans

l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé

le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses

desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en

1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il

désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des

Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de

Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de

Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.

Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme

tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient

les fous et les héros.

Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné

si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.

Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins

cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité

d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux,

il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut

coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta

plus. Il lui fallut sécher.

Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à

elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le

protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan

féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris

en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme

Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé.

Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la

justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y

faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit

sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car

c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller.

Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut

vivre_. Il faut nourrir l'armée.

Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir

l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux,

qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait

tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour

voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se

livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement

national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses,

d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui

ordonnaient tout cela.

«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni

s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre.

Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand

on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante.

Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un

peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les

calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à

goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur,

absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne

comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du

temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite

de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans,

chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur,

quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui

venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils

démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres

protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se

jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la

sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de

chanter.

Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils

traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie

image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée,

coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569,

l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques

nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère,

Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque

les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour

l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres,

meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de

tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la

Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle

trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite.

Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.

Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait

succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi

vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable,

mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort.

Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste

rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme

à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que

ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au

front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un

amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un

homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital

ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même.

_Eripitur persona, manet res._

Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre

de Coligny.

L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce

qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il

l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux

détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé

à mort les misères et la honte de son propre parti.

Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure,

la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour

la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre

monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.

Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un

principe. Une chose éternelle est en lui.

C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe

regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une

résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des

siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera.

Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il

en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné

et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à

pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son

complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent

tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu

prononcer.

Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un

Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est

extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais

résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences,

résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu.

Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en

plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la

révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par

un peuple mêlé, sans nom...

Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen,

affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances

génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les

ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les

autres conseillant la défiance.

Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis

primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y

rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même?

Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le

nouvel état des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi

et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que

l'on maintînt la démocratie de l'Église.

Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il

avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572)

nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses,

foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure

philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la

_substance_ divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir.

Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels

déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie

antique. Si Coligny en vint là, son coeur en dut saigner. Il lui

fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les

docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu,

souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort,

il n'eut plus d'appui que son propre coeur.

Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout

cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame

d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un

héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en

moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un

tel dévouement?

C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous,

d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât.

Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en

Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des

positions redoutables qui pouvaient servir le parti.

Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima

fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.

Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.

Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les

persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante

qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui

montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a

d'amour dans le coeur sacré des héros.

C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un

bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le

trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son

sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en

effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de

son frère; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la

Saint-Barthélemy_.

Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale.

Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait

pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville

celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à

s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie,

depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait

pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour

le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et

tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de

Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel

allait crouler, et la foudre écraser la ville.

Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son

premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais.

En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un

monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la

place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé

par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de

bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité

récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand

embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas

manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix

parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la

croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des

Innocents (décembre 1571).

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 19 / 24 段