personnels. L'assassin de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes
du duc d'Anjou. Condé, blessé la veille d'une chute, et le jour même
ayant la jambe brisée d'un coup de pied de cheval (l'os lui perçait la
botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé
intrépidement, avec la belle parole que portait son drapeau: «Doux le
péril pour Christ et le pays!» Enveloppé dans les masses profondes de
la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou
vint par derrière qui lui cassa la tête.
On vit alors ce que c'était que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de
dix-sept ans que l'habileté de Tavannes avait pu masquer d'héroïsme,
parut déjà ce qu'il était, la boue, la lie du temps. Il montra cette
joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lâches. Il fit porter
le corps par une ânesse, tête et jambes pendantes. Tout le jour, sur
une pierre, devant l'église de Jarnac, resta exposé aux risées le
corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais léger, toujours fatal
aux siens... Et pourtant ce fut un Français.
Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par
Coligny, s'il n'eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les
habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena à point son petit Henri
de Navarre. La sainteté enthousiaste, l'émotion héroïque de la mère,
enleva tous les coeurs et les donna au fils.
L'interrègne n'a pas été long. La république protestante épouse le
petit Béarnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mère était fixe,
qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, et fera de la foi
des saints son moyen et son marchepied.
La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui
travaillaient les deux partis.
La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Condé, pour laquelle
Rome, Paris, Madrid, avaient chanté des _Te Deum_, voulait être payée
comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son
frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C'était la
pensée de Catherine.
Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer décidément et
faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils à
Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prétendaient qu'Anjou s'entendait
avec Coligny. Il en résulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul
obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait à
Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D'autre part, Charles
IX, faisant contre sa mère un premier acte d'indépendance, refusa les
canons de siége que demandait son frère. Il s'avança même de sa
personne jusqu'à Orléans. Il allait prendre le commandement de
l'armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains
aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le
cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intérêts opposés, lui pour
Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'accélérer la
guerre.
La guerre s'arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye
d'agir, compromet l'armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on
agisse et divise les troupes, jusqu'à ce que son duc d'Anjou ait reçu
les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui
faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques.
Coligny, d'autre part, fut condamné tout l'été par la noblesse
poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s'était réfugié.
Fatigués et usés par ce siége inutile, les protestants se trouvent en
octobre en face de la grosse armée du duc d'Anjou (Montcontour, 3
octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement
sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrêtèrent court en demandant
leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper
les positions fortes qu'avait désignées Coligny. Ils en furent bien
punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de métier,
s'acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu'au dernier. La
cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie légère,
qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux
de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée.
Louis de Nassau y chargea avec l'élan aveugle de Condé. L'amiral même,
malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa
main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les
protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brûlât la
cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de
Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et
l'étouffait l'arracha du champ de bataille.
Le malheur était grand; la perte pour les protestants était de cinq ou
six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus
grand, c'était l'apothéose du faux héros, Henri d'Anjou. Une charge
excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au
fond de l'armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval
tué sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La
reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l'avoir pour mari.
Ce héros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer
Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de
Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d'Anjou.
«L'amiral, dit d'Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux
capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses
mérites, un reste d'armée qui même avant le désastre désespéroit
déjà... ce vieillard, pressé de la fièvre, enduroit ces pointures qui
lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on
le portoit en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en
même équipage et blessé, fit avancer sa litière au front de l'autre,
et puis, passant la tête à la portière, regarde fixement son chef, et
se sépare la larme à l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est
très-doux_. Là-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pensée, sans
pouvoir dire davantage.»
Rien ne put briser Coligny. De sa litière, il mène la retraite en bon
ordre. Si bien que Tavannes lui-même, le mentor du duc d'Anjou, voyant
cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: «Il faut
faire la paix.»
Cette situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu
par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable,
l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti.
Il changea le théâtre de la guerre, s'enfonça dans le Midi, s'y
promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre armée,
d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent
et se consument au siége de Saint-Jean-d'Angély. Le roi y est venu;
son frère Anjou s'est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et
Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer
la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. Il
les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il
entend marcher sur Paris.
Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'étonne
personne. Il se fût accompli, si Coligny n'eût succombé à l'excès des
fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce
torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence à
tarir peu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n'être
quitté, Coligny les quitte; il déclare qu'il ne garde que sa
cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la
Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. On essayera en
vain de lui couper la route.
Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrêter, ni même le
combattre dans les positions qu'il choisit.
Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques.
Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest,
pouvait tenir parole et marcher sur Paris.
La reine mère désirait fort la paix. On en comprend les causes.
Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrêtant là, elle
avait juste ce qu'elle désirait. Son fils chéri restait glorieux,
Charles IX effacé. Sa présence à l'armée, son séjour de trois mois au
siége de Saint-Jean-d'Angély, semblaient avoir tué le parti
catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un échec. Le
bien-aimé Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le héros
de Jarnac et de Montcontour.
Mais Catherine n'obtint cette paix qu'à des conditions très-sévères.
Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la
liberté du culte pour les villes déjà protestantes, pour les châteaux
des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une
reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre
étaient ses très-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la
honte de rayer leurs arrêts.
Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre
places de sûreté_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charité_, la clef du
centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de
Saint-Germain, 8 août 1570).
Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté
religieuse.
Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne,
faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait à dire,
en se soumettant à la paix, qu'elle y était contrainte, l'Espagne
l'ayant abandonnée.
CHAPITRE XX
CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II
1570-1572
L'écrivain distingué auquel nous devons la publication des
_Négociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de
Catherine de Médicis donnent l'idée d'un femme «_simple, bonne et
presque naïve_, qui eut surtout le génie de l'amour maternel et lui
dut ses hautes qualités politiques.»
Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en
remettre uniquement à ce qu'elle écrit elle-même. La naïveté apparente
de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme
propre à la langue de cour, vers la fin du XVIe siècle. Tandis que les
provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d'Aubigné,
fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'époque,
Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de
la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu'on
trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne
un faux air de vieille franchise.
Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes,
quand il ajoute: «On admire la pensée infatigable _qui dirige_ tout le
mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme
l'âme de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de
Philippe II_,» etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de
Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est
unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner
devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mépris.
Ce n'est pas que ces politiques soient tombés dans l'erreur des
écrivains protestants qui ont accumulé sur elle tous les crimes de
l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle
avait très-peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle
suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence
morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait
prévaloir. Ainsi, quoiqu'à la suite, elle influa infiniment. Seule
elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête,
toujours taillée. À la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy,
et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et
autres secrétaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe
femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a
pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de
politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples
particuliers; elle sollicite des progrès; elle écrit pour ses
bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut
faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit
palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses
gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand
siècle.
Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste
à la mesure des petites principautés italiennes.
Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le
costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles,
d'autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à
elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la
vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à
l'élévation de ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne
satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait
les côtes. «Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre
dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant
rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne
................ Et ils maugréyoent de la chienne, tant elle leur
faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour
aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: «Hé! que vous
a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez l'oye.» Puis, se
tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: «Mon cousin, il ne
faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier.»
Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en
ce sens qu'à toute chose elle fut insensible.
Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes,
qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue
le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la
mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui
attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda.
Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de tempérament. Comme
mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle
aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et
hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus
chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille
Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
roi Charles.
Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette
digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements
particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle
ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande
flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie,
comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils
fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il
est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!»
Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux
époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était
Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son
parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune
de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de
l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement
de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle
correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de
Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est
qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le
pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes
d'Italie.
Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même,
quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde
corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi,
confiés jadis aux Écossais.
Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort
craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle
trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la
Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches
confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos
ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne
songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le
courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en
1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par
Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura
deux ans.
Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils
Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent
Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé,
compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les
généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers,
il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se
réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc
étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de
chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.
La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX.
Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un
frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de
l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait
fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux
catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il
pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait
perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au
contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon
toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine
d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy;
le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents
femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins
de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et,
comme tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru
régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de
bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut
blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme
pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa
naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une
femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant.
Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers
et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de
Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même
à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque,
aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux,
les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure
contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi
parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes
(relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on
peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait
la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des
torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur,
qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il
s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et
ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.
On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux
vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles
IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est
quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une
lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour
d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les
sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps.
Elle t'en rend le maître et te sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Tous deux également nous portons des couronnes,
Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa
mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri.
Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que
lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un
médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme
Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus
terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le
désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre.
Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la
Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide,
et s'extermina par l'amour.
Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX,
quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se
maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du
royaume.
En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de
Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait
l'aînée.
En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le
duc d'Anjou.
Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2
février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en
voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth,
qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change.
Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment
elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand
danger.
Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé
d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de
les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:
«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour
eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter
au mariage des obstacles insurmontables.
Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse,
et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des
Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins,
avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires,
n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la
Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par
vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines
du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions,
attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée,
contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de
Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient
le naufrage de l'_Armada_.
Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans
une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie,
le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.
Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des
Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au
désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de
leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi
d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient
leur immuable plan de conquérir la Méditerranée.
De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut
la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les
princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire
entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.