J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II

(Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux,

prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le

monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de

défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il

ira loin! On lui fera tout croire.

Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564,

Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse

enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de

révoquer les grâces octroyées aux rebelles.

Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route

pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la

route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles

pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits

(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir

personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire

des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et

comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui

armaient.

La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux

envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour

amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était

plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à

Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit

à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les

Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui

sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de

l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial.

Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril

1565).

Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner

Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent

grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la

tête aux grands.»

La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux

Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard,

charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des

bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc

d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy.

La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas

assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le

montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi

ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom

de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains.

Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois

sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance

est réservée.

La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est

obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12

août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus

illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la

_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai,

mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi

rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par

le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la

mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à

l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille

hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure

de joie.

Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux

espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et

côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants

couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses

pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord;

ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire

servir contre les protestants (août 1567).

Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation

de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur

des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les

châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc,

dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames

délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces

rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie,

neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de

foyer, de toit, que le manteau des mères?

Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral.

Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois

encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et

perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus

audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_.

On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny

racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure

devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi

contre le roi.

Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent

voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles,

avec ce mot: _Roi des fidèles_.

Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des

leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le

droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient,

fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée

par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les

Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui

semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres,

croissait la pensée du _Contr'un_.

Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu

importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les

plus graves y marchaient.

L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du

temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit

vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait

partout.

La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses

Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander

d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut

avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le

trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le

connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on

fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait

gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable

avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné

rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors

refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le

temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances.

Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher,

tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur

incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le

poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants

pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le

connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le

mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée:

_qu'il avait fui_!

Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille

déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme

ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille

eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant

les arrivages.

Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que,

recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les

garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils

étaient, pour affamer la ville de l'autre côté.

Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les

Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les

conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans

distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois,

la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États

généraux.

Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre,

elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au

peuple.

Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne

soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du

culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils

s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10

novembre 1567).

Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir

l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents

cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille

hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats

suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures

compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient

généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures,

«suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la

casaque blanche et le pistolet.»

Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de

combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois

galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu

sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il

mit derrière.

Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu

nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait

ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant

elle.»

Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents

arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et

par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis,

chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien

et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de

Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il

encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son

pays.

Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se

retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le

lendemain à la même place et brûla La Chapelle.

Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut

l'audace des protestants et l'immobilité de Paris.

La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par

le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.»

C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi

rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté

n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses

adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.»

Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que,

revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique

manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui,

réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de

Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les

désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.»

CHAPITRE XIX

--SUITE--

CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE

1568-1570

Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique,

l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce

que présente ce moment mémorable (1568).

La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe,

et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe

effrayée le supplice inconnu de don Carlos.

Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées

dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son

maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si

j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.»

Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre.

Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant.

Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits

de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et

sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les

historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_.

Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour,

ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne

communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait,

sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches.

Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de

mélancolie.

Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un

paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des

rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi

d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit

s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres

étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà

étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en

1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc

d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut

bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir

du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il

écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on

n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour

commencer (Gach. Phil. II, p. 23).

Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père,

cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don

Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre

immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy

Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout

est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore,

j'en serai éclairé.

La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole,

nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre

Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune

Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le

bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il

disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers

sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque

roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de

là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui

poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.

Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints

commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la

bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est

le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI.

Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent

l'épouvantable chute.

La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard,

l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup

ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied

par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en

Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en

part.

Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée

en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à

l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait

ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même.

Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière

obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la

sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la

faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à

son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance,

celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à

lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir.

Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce

dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire.

Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable

Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage

président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague,

fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers.

Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils.

Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui

ressemble.

Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né

furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se

reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme,

avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord,

il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui

plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il

passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des

niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans

les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini

à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours

au lit.

À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce,

d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide

chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin,

l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la

Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de

Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le

trône passa à Henri de Navarre.

La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir

qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on

travaillait.

Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme

officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis.

Qui leur succéderait?

Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion,

échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne

contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut

fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en

armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas

moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le

sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.

La reine mère à ce héros se hâtait d'opposer le sien. À seize ans,

elle lui fait remplacer le vieux connétable comme lieutenant du roi.

Elle le montre et le présente comme chef au parti catholique. Elle lui

donne, pour conduire les armées, deux mentors. Tavannes et Strozzi,

hommes d'énergie, d'exécution, qui, avec les secours d'Espagne, vont

lui arranger des victoires.

Plan redoutable. À qui surtout? aux Guises, mais encore plus à Charles

IX. Il objecte, il résiste. Mais on l'entoure habilement. La majesté

du trône le contraint de se réserver.

C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mère contre le

fils, qui fit croire à la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon

nous, elle a fait bien plus!

L'héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1567,

suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre

d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans

repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de

contributions forcées. Les luthériens allemands étaient pour

Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les

reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n'ont suivi le

palatin que sur promesse de toucher, dès l'entrée, trois cent mille

écus d'or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de

leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe;

les valets mêmes furent admirables de générosité.

Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant

l'armée catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont

pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à

coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec

elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur

l'Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les

galions de Philippe II.

Placés audacieusement entre Chartres qu'ils assiégent et la masse

catholique, n'étant que trente mille contre quarante cinq mille, les

protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal.

C'était les dissoudre.

Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'armée protestante. Ces

pauvres gens, à l'idée seule de la maison, du toit et du foyer,

vaincus de coeur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité.

Toute promesse et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense,

sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de

les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau).

Pie V et Philippe II furent indignés. À tort. Le conseil italien et

Catherine suivaient le mot du nonce: «Les prendre désarmés.»

Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui

l'apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve

moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens,

cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc.

Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le

tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi.

Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise?

Condé et Coligny étaient à Noyers en Bourgogne pour conférer de leurs

dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les

saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoyé de Birague.

On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda

bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe

du jour (24 août 1568).

Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un

coeur plein de pitié. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en

avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame Dandelot

portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une

centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante

lieues.

Fuir de Bourgogne à l'Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et

les villes, c'était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La

Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui

les poursuivaient.

Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens,

n'avaient rien préparé. L'Ouest se déclare protestant, et bientôt le

Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Mouvans et de

Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il

tire d'Élisabeth de l'argent, des canons. Il établit le droit des

_prises_; les corsaires donneront le dixième _à la cause_. Il

entreprend la vente des biens ecclésiastiques. Il crée des

commissaires des vivres. C'est par là, dit la Noue, qu'il commençait

toujours l'armée, disant cette parole originale: «Formons ce monstre

par le ventre.»

Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire,

l'eût rapproché en même temps et des Allemands qui lui venaient de

l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à

Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant

au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à

peine de cette rencontre si Condé n'y avait péri.

Le matin, le duc d'Anjou, ayant communié, recommanda l'assassinat.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 17 / 24 段