reformer ses reîtres à deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il
leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait
recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui
montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. Il était resté
huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu'on
ne vainquait jamais Coligny.
La difficulté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n'étant pas
payés et n'ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur,
regardaient du côté du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils
avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller
chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin.
La difficulté était d'empêcher ces soldats nomades, qui traînaient
tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils
serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes.
Ils y tenaient plus qu'à la vie. Coligny mit ces chariots dans le
choeur même de Sainte-Croix d'Orléans. À ce prix, il les emmena,
laissant pour défendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot
malade et des fuyards allemands.
Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'épidémie, se joignant aux
misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans.
Quatre-vingt mille, dit-on, étaient morts à l'Hôtel-Dieu de Paris.
Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chassés, n'osaient rentrer,
couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu
leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les reîtres
murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus
d'un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité
terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut
l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui
faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophée, tout ce
qu'il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc.
À la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux
qui sortaient après la capitulation, lui fouilla dans la poche.
L'amiral l'envoie au gibet. Il était sur l'échelle, quand les Anglais,
qui venaient d'arriver, intercédèrent pour lui.
Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent
rapides; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir
chercher en France un service si dur.
Il en était de même dans Orléans. Le parti protestant s'exterminait
par la vertu. Deux notables furent surpris en adultère. Les ministres
leur firent leur procès, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre
la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France étaient
positivement au-dessous de la Réforme. Celle-ci se faisait le désert.
Désertion, découragement, épidémie. Il n'y avait presque plus personne
dans Orléans. Dandelot, avec la fièvre, courait partout et faisait
tout. Chaque matin, les ministres, à six heures, rassemblant soldats,
habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tête,
travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer guère. Guise
était furieux de n'avoir pas encore sa proie; «j'en mords mes doigts,»
dit-il dans une lettre. Il avait écrit à la reine qu'elle trouvât bon
qu'il n'y eût plus d'Orléans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait
tout, jusqu'aux chats.
C'est lui qui fut tué (18 février 1563).
L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune
gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut
pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique,
Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux
auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne.
Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et
de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à
ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son
seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à
l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même
chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait
pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval
d'Espagne.
Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée
l'_Espagnolet_. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise,
qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans
la ville et faire sauter les poudres.»
Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il
fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un
mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers
le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il
devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle,
juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme,
très-juste et l'abattit.
Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un
saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent
fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa
femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce
qu'elle avait pu faire.
Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin
Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront
que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir
furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la
main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul,
les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou.
Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant
les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la
question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort
douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne
manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À
quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il
n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en
propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se
défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné
ceux qui parlaient de tuer Guise.
Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois
un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices,
jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant
d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut
souffrir sans mourir.
Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux
Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot
derrière la Grève.
Le procès-verbal avoue qu'il dit deux fières paroles: «Avec tout cela,
il est bien mort, et ne ressuscitera pas.» Et encore: «La persécution
des fidèles...» La populace hurla, l'arrêta un moment, mais il reprit:
«Si la persécution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et
déjà les vengeurs y sont.»
Quand il fut lié au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha
la chair de chaque cuisse, et ensuite décharna ses bras.
Les quatre membres, ou les quatre os, devaient être tirés à quatre
chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piquèrent et
tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres.
Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se fît apporter
un gros hachoir, et à grands coups détaillât la viande d'en haut et
d'en bas. Les chevaux alors en vinrent à bout; les muscles crièrent,
craquèrent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant
tomba à terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir à la
longue, il fallut bien alors que le bourreau coupât la tête.
Un juge et les greffiers, pendant toute la cérémonie, étaient là
écrivant les cris de cette tête, dans les entr'actes, ses prétendues
dépositions, dont on fit le prétexte de la Saint-Barthélemy.
CHAPITRE XVII
LA PAIX, ET POINT DE PAIX
1563-1564
«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et
désarmés.» Conseil du nonce au pape.
Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des
Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.)
Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire.
On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens
Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment
douter maintenant devant les lettres originales?
Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine
mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe
nous le dit encore (_Ibidem_, 280): «Votre ambassadeur doit faire
entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, _V. M. peut
lui faire connaître l'état réel de ses affaires_.» C'était toute la
peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né
violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la
griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre.
Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un
plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange.
L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à
l'aumône, vivait d'expédients fortuits. _La dépense était de dix-sept
millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'eût pas dîné.
On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise
lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En
retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de
tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour
toujours.
Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et
serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse
la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous.
Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des
Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort
de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux
de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand
maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était
grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères.
Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par
un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient
dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages
vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.
Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui
n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace,
l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des
Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le
lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et
son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant
le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien
dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes
femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit
seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince
de carrefour, un héros de l'assassinat.
* * * * *
Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui
les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien
gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein
hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le
prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour
négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la
paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563).
Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la
lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les
seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une
ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on
n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un
voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.
Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré
eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous
êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez
ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la
noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes
lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches,
et leur avaient montré le chemin.»
Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les
seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas;
que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement
cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises
eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.
C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue,
égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les
égare encore:
_La balance était impossible_, dans la violence de ces temps,
l'équilibre était impossible; un milieu politique, _un parti
politique_, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible,
mais après la Saint-Barthélemy.
Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent.
Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés
et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais
inclinait au duc d'Albe.
Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha
aux Guises.
Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une
certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de
Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la
victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant
Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au
concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands
pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout
cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant.
Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion
espagnole.
Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas
aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de
l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire.
Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire
croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur
la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change
non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et
l'éducation de ses enfants.
Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier
L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne
trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa
barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas
comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de
cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne
comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un
mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier,
faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes
choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas!
si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il
faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des
confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de
la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se
groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former
la Ligue.
Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous
les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du
gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle
pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait
neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle
voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal
moyen, s'il faut le dire, c'étaient les _filles de la reine_, cent
cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et
étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement
confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle
qui devenait grosse.
Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour
reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et
force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de
Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à
irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au
retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais
celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un
discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur
lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle
accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser
accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti,
ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la
reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au
mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser
Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de
Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de
Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent.
L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète,
et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait
les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir,
lui faisait part sur cet argent.
Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre
eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la
guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre
pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des
morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on
arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies
de fureur.
Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une
part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et
livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme
d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la
seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand
coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour,
et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la
chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit
qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais
il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre.
Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un
fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante
hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il
frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin
dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry
chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le
pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit
le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry
dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans
alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le
long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.
L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la
chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien
savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en
ayant vu bien d'autres.»
Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut
très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La
reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour
expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du
protestantisme.
Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et
l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des
coups violents qui envenimaient encore les haines.
Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère
de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et
veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que
Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en
vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de
Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises,
elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien
ne la détourna.
Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi,
prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les
Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui
refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le
faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand
bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous
tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises,
qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs
en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze
ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...»
Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie,
plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis
madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu
à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre
civile.
CHAPITRE XVIII
LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE
1564-1567
À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître,
lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en
règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la
tête_).
Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux
modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.»
Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits
et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai
Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre
génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des
vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des
demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle
est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.»
Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident.
Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le
pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il
n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en
un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France):
«_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat
d'Élisabeth.
Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de
police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des
inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond
politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police
contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des
hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le
premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst,
plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si
fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand
seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.
Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le
plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve
furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination
malade par cent contes insensés.