Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives.

Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la

grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine

Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de

Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante.

L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit

taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des

sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur

tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les

hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.»

Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait

à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de

mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la

France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son

cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources,

par les adieux de la famille.

Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si

haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein,

madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer

les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le

succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants,

la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois

semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta

tête les morts de trois semaines!»

Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous

le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il

le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni

savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères

et sa maison.

Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait

été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second,

qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef,

l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces

deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent

ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en

parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours

étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu,

qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi.

Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et

injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici.

Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi

d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement.

En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui

achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de

Navarre.

En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens,

sollicita l'appui du roi d'Espagne.

En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la

protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge.

Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le

parti de l'étranger_.

On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression

épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte

et ce malheur.

Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand

galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les

fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire

des ministres qui y vinrent après.

Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le

royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre.

Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour

protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de

s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois,

Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers,

la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et

de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était

catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise.

La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon,

Mâcon, Autun.

Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi,

plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par

Sancerre au centre.

Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes

terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de

Sens et de Vassy.

Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols

n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils

n'arrivèrent qu'en août.

Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que

lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé:

1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur

peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt

les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave,

très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva

leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que

moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des

soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau,

catholique et agent des Guises).

L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie

royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une

excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui

avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse

et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant,

pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire

quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la

France de sang.

Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents,

que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce

néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris

d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par

la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première

année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier,

elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église.

Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises

l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son

cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa

bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur,

l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus

qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite

en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait,

de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa

jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du

temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de

Guise.

Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après

l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée

était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé.

Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce

prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie

française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les

bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange:

Ce petit homme tant joli,

Qui toujours chante, toujours rit,

Et toujours baise sa mignonne,

Dieu gard' de mal le petit homme.

Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa

nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui

professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours

_trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de

Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y

sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante,

et la réforme était perdue.

Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin,

Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine

mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà,

qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection

protestante.

La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à

l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua

pas de s'y prendre.

L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se

reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent.

Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces

gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se

risque pour eux!»

Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter

cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des

Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui,

reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa

et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait,

que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit

pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.

Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était

prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le

roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté,

flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté

catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait

le protestantisme.

La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa

bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la

première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de

l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains

protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée

enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les

catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en

sont au Vatican (_V._ les notes).

Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine

une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est

fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les

amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes

rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et

son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie

Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils,

espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une

mer.

Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de

la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André.

Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur

l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa

bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne

tolérera pas les réformés.

La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de

vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils

commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs,

à regretter leur femme et leur famille.

Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni

filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le

fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme

protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur

elle. Voilà le commencement.

Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien

faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols.

Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants

par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils

commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu.

Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice

lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués

pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques

appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à

l'oeuvre.

Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de

celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais

celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en

ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais:

1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des

fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne

suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices

commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et

là deux cents roués.

Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles

du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été

violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le

tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux

violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut

le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les

pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants

d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses,

qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un

nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on

venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir,

traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations

confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de

princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les

vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au

nom du roi_ captif des Guises!

Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je

m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les

massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable

malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent

massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce

n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on

le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les

vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui

purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement

qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme

hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté.

Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos

amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient

nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient

à démembrer la France, que tous les protestants étaient des

gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris

et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises

représentent la Convention.

Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi,

sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison

bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue

fanatique qui la livra à l'étranger.

Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille

de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs

petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes,

et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois,

alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les

villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des

protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez

aristocrates.

Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve

des infortunés qui périrent à la première répétition de la

Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa

le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent

que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur,

orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.

On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable

fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en

Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les

frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises,

revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite

ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un

premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le

Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant

désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer.

Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette

scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises,

qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que

c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit

marchand.

On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la

chair crue, et mangèrent le coeur des enfants.

Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus

féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante

d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces

noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les

houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour

tuer les _petits luthériens_.

Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les

protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles.

Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était

obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la

France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les

protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs

maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères

de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en

Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux

Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on

avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes

allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de

France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos

protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans

les rangs catholiques.

Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée.

Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle

de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces.

Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait

ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient

point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis

des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près

de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore

_vingt-quatre enfants_!

La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de

septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot

ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut

passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur

fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui

y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit

jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat.

Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6

novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi.

Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui

n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment,

la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère,

souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent.

Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd

trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.

Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un

mot: «_Geld._» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la

mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques

marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les

protestants eussent joint les troupes anglaises.

Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de

passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la

bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux

(19 décembre 1562).

Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille),

étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze

mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total,

Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Condé _douze mille_.

Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une

prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre

du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur

pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui

faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua

et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante):

«Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne

veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.»

Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses

catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que

l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât,

resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des

trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes

françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait

pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage

(on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser

la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du

combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.

La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on

voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou

féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du

temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le

connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement

abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea

les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette

infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva,

combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny,

s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques,

mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande.

Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui

depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis,

s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles

bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé.

Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci

malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze

cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les

vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des

voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses

prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet.

Guise n'en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il

avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu'à le faire coucher avec

lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la défiance contre lui,

de faire dire, comme disaient déjà les Allemands: «Ces girouettes

françaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prêtes à s'embrasser

demain.»

Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus

de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine,

qui n'avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve

lieutenant général du royaume.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 15 / 24 段