devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le
voyage, très-long alors et pénible du Rhin. Ils le firent en corps de
famille, quatre frères, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal
de Guise et le duc d'Aumale.
Quel était leur but? Touchant, noble, chrétien: de travailler à leur
salut.
Le rendez-vous était à Saverne. Les Guises s'y arrêtèrent et prièrent
Christophe de venir, ayant le plus grand désir _de s'entretenir
amicalement avec lui et avec ses théologiens_.
Dès le lendemain de l'arrivée, au matin, le cardinal prêcha, devant
les Allemands, un sermon du luthéranisme le plus pur, puis conféra
avec les théologiens. Après midi, bonnement, Guise alla voir
Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion,
que, n'étant qu'un homme de guerre, il ne s'était guère enquis
jusqu'ici de religion, qu'il était fort ignorant, mais qu'il aimerait
à s'instruire et à assurer sa conscience. «J'ai été élevé dans la foi
de mes pères. Est-elle vraie?... Si elle était fausse, j'en serais
fâché...»
L'Allemand était un esprit trop sérieux pour ne pas voir où tendait
cette grande affectation de simplicité.
Dans sa réponse, il cacha peu ses motifs de défiance: «Comment se
fait-il qu'à Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul
point, la sainte Cène?» Cependant il ajouta que, si Guise voulait
s'instruire, les livres qu'il lui avait envoyés l'éclaireraient; qu'au
surplus, s'il avait quelque question à faire, _il y répondrait
volontiers_.
C'est ce mot que Guise attendait: «Les ministres à Poissy nous
appelaient _idolâtres_. Mais qu'est-ce qu'_idolâtrie_?
«C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre
salut que son Fils.
«Alors je ne suis pas idolâtre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu,
et je sais que je ne puis être sauvé que par son Fils, non par mes
propres mérites.»
Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatté, perdit la sagesse, et
crédulement: «J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persévérer!»
Sur la messe, le rusé disciple ne manqua pas également d'être d'accord
avec le maître. Christophe, entraîné par la douceur de dogmatiser, fit
cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une séduction qu'il
sentait, tout en y cédant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse
apparente qui couvre souvent la douceur intérieure de l'Allemand: «On
dit pourtant que c'est vous et votre frère le cardinal qui, sous le
dernier roi et après, avez fait périr nombre de personnes qui sont
mortes pour leur foi?»
Alors, avec de grands soupirs: «On nous accuse de cela et de bien
d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le départ,
nous vous expliquerons tout cela.»
Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec
bonheur Guise, vaincu par son éloquence, s'écrier: «S'il en est ainsi,
c'en est fait, je suis luthérien.»
Le cardinal de Lorraine, dont l'élément propre et naturel était le
mensonge, vint à bout bien plus aisément de se démêler des ministres.
Il leur disait hardiment que, dans ses Trois Évêchés, _il ne souffrait
plus de messe_, à moins qu'il n'y eût des communiants; qu'il allait
bientôt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais
_vénérer_ Jésus dans l'Eucharistie; qu'après tout _il suffisait de lui
faire la révérence_, etc., etc. Les Allemands étaient stupéfaits.
Mais ce qui était bien doux et consolant pour Christophe, c'était de
voir les progrès du néophyte François. Il luttait bien encore un peu,
avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empêchaient de
dormir la nuit. Mais sa conversion était sûre, et n'en était que plus
touchante.
La chose fut menée vivement, comme le siége de Calais. Du 15 au 18
février, tout était fini. Les deux partis étaient d'accord.
L'éloquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout
simplifié. Le théologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que
l'Écriture ne parle pas des cardinaux: «Eh! qu'importe cela? dit-il.
Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien
volontiers.»
Mais le point où il insista le plus avant de partir, ce fut le
reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indigné qu'on en
eût l'idée; il nia, repoussa la chose avec des serments épouvantables:
«Au nom de Dieu, mon Créateur, et sur le salut de mon âme, je n'ai pas
fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de là, quand il
s'agissait au Conseil de tels accusés, je m'excusais, je m'en allais,
je les laissais au bras séculier.»
Guise fit le même serment. Les Allemands en auraient pleuré de joie:
«Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous
voulez, j'en ferai part à tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous
en prie encore, ne persécutez pas ces pauvres chrétiens.»
Les Guises lui donnèrent la main, ils lui jurèrent, foi de princes et
sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux réformés publiquement
ni secrètement. De plus, ils lui proposèrent de ménager une conférence
des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente,
pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prêté pour balancer
l'influence de ce concile tout espagnol.
En gagnant du temps ainsi, on était sûr que Christophe, par lui et ses
gendres, les landgraves, empêcherait quelque temps tout mouvement
militaire et s'opposerait à l'embauchage que nos protestants menacés
essayeraient de faire sur le Rhin.
Cette très-longue comédie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces
faux serments prodigués, avaient aigri, fatigué Guise. Il revint fort
sombre à Joinville, séjour de sa vieille mère et de sa famille. Et il
n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Condé maître de Paris, le
parlement de Paris ébranlé et presque forcé à subir l'édit de
tolérance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-être
même il trouva l'ordre précis de l'Espagne pour tirer l'épée.
L'excessive pénurie de Philippe II aurait dû le retenir. Mais l'état
des Pays-Bas le poussait à la guerre. En attendant qu'il y pût mettre
l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept
évêques, gens à lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci
s'appuyaient sur un élément populaire, sur le flot montant du
protestantisme. Ils avaient envoyé en France consulter sur la légalité
du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que
nous avons vu dans cette grande revue des protestants à Popincourt. En
tout sens, la résistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France.
C'était en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses
sujets.
Voilà comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-même sans
doute se croyait un grand politique. En réalité, il était poussé par
derrière, instrument fatal du parti qui partout se sentait périr, qui
déjà avait donné sa démission de la polémique et ne comptait que sur
la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, «qui,
dit-il, nous réussit mal.»
Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de
l'aumône, des confréries et des écoles, la captation du peuple.
Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait
l'épée des Guises.
CHAPITRE XV
MASSACRE DE VASSY
1562
Nous avons indiqué, mais non expliqué l'outrage personnel que Guise
croyait avoir reçu des gens de Vassy.
Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite
ville champenoise était tout près de Joinville, érigée pour leur père
en principauté, quand il épousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui
était un siége royal, perdit à cette occasion une trentaine de
villages qui étaient de son ressort et qui formèrent celui de
Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville
elle-même en usufruit, comme douaire de leur nièce Marie Stuart, quand
elle épousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, étant du diocèse de
Châlons, relevait ecclésiastiquement de l'archevêché de Reims et du
cardinal de Lorraine.
Sous cette double sujétion, temporelle et spirituelle, les habitants
n'en restèrent pas moins fort indépendants, étant la plupart des
marchands ou des hommes de petits métiers, participant à l'esprit
industriel et démocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes.
Le 12 octobre, après le colloque de Poissy, les ministres de Troyes
entreprirent de créer une église à Vassy et y envoyèrent l'un d'eux.
Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il était sur terre des Guises,
qu'il y avait grand péril. Le ministre n'en agit pas moins, commençant
sa petite église dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt
personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille
âmes). Il fallut prêcher en plein air, dans la cour de l'Hôtel-Dieu.
Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques
soldats pour aider le prévôt de la ville à étouffer la petite église,
et ne réussit à rien. D'autre part, le cardinal-archevêque de Reims
envoya (17 décembre) l'évêque de Châlons, avec un moine ergoteur, fort
célèbre, armé jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'évêque
appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple à venir le
lendemain entendre son moine. À quoi ils répondirent doucement, mais
fermement, «que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux
prophète.» Ils le décidèrent à venir plutôt écouter leur ministre.
Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'évêque, le
prévôt, le procureur du roi, le prieur du couvent. Là, le ministre
étant en chaire, l'évêque voulut parler le premier. Le ministre,
rappelant son droit qu'il tenait de l'édit royal, dit qu'on pouvait
écouter le prélat comme homme, non comme évêque, et qu'il ne l'était
pas: «Pourquoi?»--«Vous ne prêchez pas; vous ne nourrissez pas votre
troupeau de la parole de Dieu. Votre élection n'a pas été confirmée
par le peuple.» Le prélat répondant par des risées, le ministre
ajouta: «J'ai souvent exposé ma vie pour le nom du Seigneur Jésus, et
je me sens encore prêt de la quitter à toute heure. Je scellerai de
mon sang la doctrine que je donne à ce pauvre peuple dont vous n'êtes
point pasteur.» L'évêque voulait dresser procès-verbal; mais le prévôt
était déjà parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'évêque
aussi partit, au milieu des cris populaires: «Au loup! au renard!»--et
d'autres: «À l'âne! à l'école! hors d'ici!»
Cette scène, révolutionnaire plus qu'évangélique, aigrit les choses.
L'évêque alla à Joinville, mortifié de sa déconvenue, et il y fut
accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mère des
Guises, Antoinette, fut exaspérée; Guise dit qu'il saccagerait tout.
On fit un procès-verbal qu'on envoya à la cour sans en tirer autre
réponse sinon que toute voie de fait était défendue par le roi. Le 25
décembre, malgré les avis qui venaient à Vassy, trois mille âmes de la
ville et des environs y confessèrent leur foi; neuf cents prirent la
Cène.
Tout enragés qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu'à ce
qu'ils fussent rassurés du côté du Rhin. Mais, au retour, ils se
lâchèrent; ils n'attendirent pas même qu'ils arrivassent chez eux. Dès
Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent étrangler en passant, à un
poteau de la halle, un épinglier qui avait fait baptiser son enfant à
la mode de Genève. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent,
comme devant un ouragan. Guise, arrivé à Joinville, instruit des
affaires de Vassy, «commença à marmonner et à se mordre la barbe.» Il
envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre à Vassy.
Cet homme si calculé eût pourtant ajourné le coup si la situation
générale ne l'eût elle-même poussé à donner cours à sa vengeance. Il
fallait relever Paris qui, depuis près de cinq mois, n'entendait plus
parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se
montrer en vie, fort et terrible, s'éveiller par un furieux coup de
tonnerre qui troublât ses ennemis.
Toutefois, dans l'audace même, il gardait un esprit de ruse. Il
emmenait un équipage à la fois de guerre et de paix: d'une part, ses
domestiques armés et deux cents arquebusiers pour joindre à ceux qui
déjà étaient à Vassy; d'autre part, un prêtre, son frère, le cardinal
de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette
façon, il pouvait dire: «La chose a été fortuite; autrement, y
aurais-je mené ma femme?» En réalité, il ne la mena point; elle n'eut
point le spectacle de l'exécution, ayant attendu son mari dans la
campagne, hors des murs de la ville.
Peut-être aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de
Vassy craindraient de s'assembler, et que le prévôt prendrait et lui
livrerait quelques hommes à étrangler, comme on avait fait à
Saint-Nicolas. Mais la petite communauté, le 1er mars, jour de
dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prêche. Guise
prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il
feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les
huguenots sonnaient pour leur assemblée: «Marchons, dit-il, allons les
voir.» Ses gens se réjouirent fort, disant: «Ils vont être bien
huguenotés.» Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le
pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner.
Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève.
L'assemblée était de douze cents personnes; à juger par les noms qui
restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six
drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître
d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de
Vassy.
À l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez
lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure: «Es-tu ministre? où as-tu
étudié?--Nulle part; je ne suis pas ministre.» Alors on le laissa
aller. Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la
halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin; il
semblait fort agité. Enfin, il fit dire aux catholiques qui étaient à
la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens
de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les
suivit.
À vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups
d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la porte la voulurent fermer, ne
purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant: «Tue! tue!... À
mort!»
Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise.
Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres.
Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de
poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur
les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et
sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le
toit; le duc criait: «À bas, canailles!» Un seul de ses domestiques se
vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons.
La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces
horribles cris; elle fit dire à son mari: «Sauvez du moins les femmes
grosses.» Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées.
Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait
dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un
cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc
lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force
encore de dire: «Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché
l'Évangile.» Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui
s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent
par-dessus pour le tuer, disant: «Il est cause de tout.» Ce ne fut pas
sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son
procès.
Le jeune cardinal de Guise était resté appuyé contre le mur du
cimetière, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on
avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: «C'est la
Sainte Écriture.» Cinquante à soixante cadavres furent ramassés,
enterrés. Les blessés étaient innombrables.
L'événement se répandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le
monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment
populaires, d'un caractère fort et terrible qui, sur-le-champ, furent
calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença,
l'_illustration_ des légendes historiques, pamphlets en dessin, plus
puissants que tous les pamphlets écrits.
Guise, dès l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son
frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa
situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à
Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecté
à l'explosion de la haine publique, et d'écrire, et faire écrire le
cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui
pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être
parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger.
Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais
sanglante? Il vint. Guise était sauvé.
À la reine qui le priait de venir à Saint-Germain, il répondit
cyniquement qu'il _faisait une fête_ à Nanteuil pour traiter quelques
amis.
Le connétable, avec un monde immense de gentilshommes armés, conduisit
Guise à Paris. Condé y tenait encore, mais fort peut accompagné. Le
frère du prince de Condé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait
le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de
l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Condé partit, mais non Guise. Son
avocat, le connétable le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur
faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester.
Guise avait la tête très-basse. En arrivant dans la ville, il avait
trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors
d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui,
disaient _qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre_.
Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur
place vide, fui l'aspect de l'homme de sang.
Il dit assez piteusement «qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour
sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien
qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente
assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de
la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute
remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à
passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne.
S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité.»
Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces
dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait
près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi
d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frère du cardinal Granvelle,
l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout
respect de convenance, planta seul à Monceaux le petit Charles IX pour
suivre à Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile.
Dès ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche,
alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptèrent celle de
Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de
Vassy.
CHAPITRE XVI
PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION
1562-1563
Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois,
vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène
épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse
l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à
tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux
jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances,
n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de
carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu
et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561,
subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes
enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au
parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout
restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour
être fidèle, marcher dans le mépris des lois.
Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les
États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique
au profit des influences locales. Elle leur remet les élections,
l'administration des deniers des villes, etc.
Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de
quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la
chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque
partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De
sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il
favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le
gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions,
licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible
encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de
la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!»
Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois
tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour
tenir séparés les rangs, les conditions:
Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le
commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits,
dorures et autres luxes, etc.
Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises
prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de
Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère,
Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes.
Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut
alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris,
et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville
archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y
en avait eu que soixante à Vassy.
Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et
cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance.
Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient
point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme
écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des
prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler
la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges
et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient
d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose
fâcheuse pour la guerre civile.
On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa
conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux
épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde
mort morale.
Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite
minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques
mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus
protestants.
Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de
Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents.
Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des
chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.»
Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé
de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre
d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité,
et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement
(comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un
contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables,
crédules, prêts à tourner au vent de la passion.
Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et
cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la
monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an,
et mis au coeur de la patrie!