Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le

considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait.

Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize

millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi

révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens.

Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe)

parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul

possible.

L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation

réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui

la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion

publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien

que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que

les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti.

On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient

gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et

amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait

longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant

de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le

Rhin.

Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je

l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion,

ils n'auraient pu la décliner.

Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne

pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats

catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes

séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que

celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius.

Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les

malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à

Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans

une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence

des reîtres et lansquenets du Rhin.

L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi

d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine;

et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II

répliqua que, pour la foi, il donnerait secours _à quiconque le

demanderait_.

Ce _quiconque_ était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui

avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors

du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet

personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart

épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en

croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II _vînt en

personne_ en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été

en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le

sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui

connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa

table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.

Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et

que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade,

que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas

perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire.

La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et

redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée,

tarissante.

Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât

l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un

faux jour, les fît méconnaître par les luthériens.

C'est à quoi servit le colloque.

Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux,

Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par

article, on fait tout porter sur un seul, la _présence réelle_, le

seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne.

Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu

le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils

puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la

tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup

s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les

docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui,

repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges.

Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des

ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis

une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de

l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent

les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et

des singes.

Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu

des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de

Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami

du jésuite Lainez.

Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II

était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il

n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à

tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre

était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur,

Courteville, «pour _découvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son

côté, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pût faire

fondement et qui le premier voulût _montrer les dents_ à Vendôme (au

roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.)

Courteville _découvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par

le massacre de Vassy.

La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce

budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou,

et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle

on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire

épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé.

Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint

et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui

s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par

les Guises, _à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et

pour les libertés de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_;

ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc.

1561.)

Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre

donné dès lors dans tout le parti catholique: _Liberté_, résistance à

l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de

crier _pour la liberté du concile de Trente_, contre les conciles où

jadis la _liberté_ était étouffée par les Ariens. On a vu que plus

haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la

_liberté_.

En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses

premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène

à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés

hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les

portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et

des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier;

les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont

tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus

maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc.

Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain,

où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle

venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui

prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à

Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui

lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant

de lui, et le ramenèrent à sa chaire.

Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande

attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils

comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des

villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de

leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de

gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient

confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour,

faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils

s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en

public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient

aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des _diacres_ chargés

de la distribution.

C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence.

Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses priviléges, celui

dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain

distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques,

les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout,

l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si

l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par

ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté,

la royauté du ventre!

On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait

recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands

faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement

que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à

s'assembler.

Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un

lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé

par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine

de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche

abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de

Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux

revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines

seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les

Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe,

distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne

pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient

faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau.

D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant

unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle

comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois

beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre,

avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs

familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme

une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée;

mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter.

On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande

occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer,

beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et

commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là

n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette

foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en

fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles

Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être.

Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la

gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril

évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable,

chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des

mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du

reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes).

Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil,

les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des

derniers édits.

Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de

Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner

toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se

faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de

l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion,

légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir

sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les

huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.»

Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup.

Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à

Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé

s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers,

chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les

deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du

Parlement, le premier président, le président Saint-André et le

procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.

On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible

mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces

avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs

assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes;

leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas;

ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les

prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte:

«Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était

Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée.

On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et

l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais

à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en

branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus

qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture

du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches

et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg

et l'armée des deux abbayes.

Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à

toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul

vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé

de revenir.

Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils

n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à

cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de

noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques,

venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que

l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans

qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu.

Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur

homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient

le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes.

Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une

effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant,

et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre.

L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et

cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix;

les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme

ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour

s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus

d'autres armes.

Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente

ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent

dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils

pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on

tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son

devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.»

Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de

vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt

les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi

de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un

quartier hostile.

Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la

première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons

pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils

n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le

prévôt mit les prisonniers.

Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561).

Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se

fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance.

Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de

la force.

Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en

faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces.

Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au

galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens

qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de

justice.

La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les

blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots _au Dieu de

pâte_. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des

huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent

tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on

n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de

douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le

précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il

avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses

exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une

femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui

des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux

cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire

cent fois que la captivité de Babylone.

Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la

police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire

leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade;

le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé

les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu

peuple, arrachent et traînent leurs cadavres.

Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au

Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se

prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces

fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang.

Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au

parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés,

choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours,

fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux

catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part

assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des

villes.

Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen,

de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais

après un combat), enregistrent successivement.

Dijon seul et Paris résistent.

Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France,

Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon,

quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers,

tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un

esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le

parlement.

L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que

Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement

que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu

de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars.

Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la

guerre civile.

Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à

la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes

moyens.

Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère

de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était

gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout

naïvement à sa mère.

La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de

violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant,

n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce

qu'on voulut éviter.

CHAPITRE XIV

INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE

1562

Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe siècle, qui fut le

livre usuel de Pie VII à Fontainebleau, parmi des miniatures

délicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais

adorablement naïve, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit

reculer, comme eût fait une tache de sang. C'était ce mot ajouté,

d'une grande, belle et forte écriture du XVIe siècle: _Parvenir ou

mourir_. Puis le funèbre millésime de la Saint-Barthélemy: 1572.

Quel main écrivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu

qu'à des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je

sais bien que dans la sinistre effigie de François de Guise, dont j'ai

parlé, j'ai cru lire les mêmes mots, en terribles caractères, datés de

1562 ou du massacre de Vassy.

_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du

caractère, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie.

Fut-il mené là par son frère, son mauvais ange et son démon, le lâche

cardinal de Lorraine? ou s'y précipita-t-il par la furieuse violence

de sa nature, par le besoin absolu et désespéré qu'il avait de

réussir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables également.

La fortune lui avait joué un tour qu'elle fait à peu d'hommes; elle

l'avait lancé d'abord d'une manière inouïe, puis arrêté court, heurté

sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son âme,

son salut de chrétien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout

le soin de sa mémoire.

Le hasard nous a conservé l'acte irrécusable sur lequel sa mémoire est

jugée.

Acte écrit au moment même, et d'un homme tenu pour hautement estimable

et véridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant,

dont les catholiques mêmes font un éloge illimité, Christophe, duc de

Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne,

longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succéda à

son père, le violent Ulrich, que pour en différer en tout.

Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrèrent les

libertés religieuses dans l'empire, mais il travailla à donner au

Wurtemberg un bien non moins précieux, l'accord et l'unité des lois.

L'égalité des poids et mesures, l'aménagement des forêts, la

protection du commerce, signalèrent sa prévoyance paternelle. Il

avait l'autorité la plus haute, et son désintéressement connu

augmentait encore son autorité. Quoiqu'il eût un fils, il décida son

oncle à se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comté et dans

l'Alsace.

Sa mère était Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles

épousèrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il était

fort apparenté au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il

était l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractère le

premier.

L'opinion qu'en avait la France est assez constatée par un acte. Après

la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Médicis

offrit la lieutenance du royaume à Christophe, qui refusa (25 mars

1563).

L'offre était-elle sérieuse? Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait

faire cet hommage à l'Allemagne dans son plus honorable prince, se

concilier la grande nation militaire d'où venaient nos meilleurs

soldats.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 13 / 24 段