non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme
tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle
devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On
leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi,
qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant
saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre
leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils
tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés
et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs
frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)
Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le
clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les
reliques.
Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes,
donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour
subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats
définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût
commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le
Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les
Vaudois.
Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur
honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient
manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci?
La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs
femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la
princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser
accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie
protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges;
elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se
payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de
leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers
le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère
dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne
d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait
hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement,
suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui
faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la
reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons,
nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle.
Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on
se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe
qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent
dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement
obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour
les sauver.
Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût
voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises
les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La
route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils
avançaient toujours vers l'abattoir.
Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie,
cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et
féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et
d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette
époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes,
sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc,
homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter
leurs crimes.
Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces
soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage
à l'exécution.
On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.
Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le
pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre
reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et
observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à
fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en
deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui
montrent la gueule à trois rues.
Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié,
livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût
abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas
aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût
tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius.
Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort
déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés.
Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il
s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir,
s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus
sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en
faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une
mort commune.
La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue.
Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa
vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était
lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François
avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt.
C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal,
qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut
que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante,
devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de
Marie Stuart.»
Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de
faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande
douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille
survint, puis la gorge parut gangrenée.
Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et
pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de
la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et
eux-mêmes n'avaient pas signé.
Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent
d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout,
pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.
Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu,
espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux.
L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux.
Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises
aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé
de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper
la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans
et leur petite armée?
Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le
fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il
était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il
leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la
laisser à Catherine.
Et que lui donnait-on à cette dupe?
Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la
restitution de Philippe II.
De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot
jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila.
CHAPITRE XIII
CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE
1561
Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le
lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la
nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est
gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable
de France.
Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière.
Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme
grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les
finances, l'argent, c'est dire à peu près tout.
Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir,
découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible
gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les
dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses
successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été
réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des
contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait
eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris.
Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient
travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux
protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États,
et la plupart des autres députés sont des protestants politiques.
On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se
réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il
fut respectueusement, mais positivement écarté.
La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta
quatre cahiers.
Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes,
l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_.
La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie
institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le
servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les
hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale,
plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures.
L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux.
C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France.
Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du
clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange,
avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le
lurent, lui seul parla.
Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans
lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le
toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes
qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait
réformer.
Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les
honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où
trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait
pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols.
Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille,
des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa
part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût
été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés.
Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient
que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_
noble et un du Tiers, pour apporter réponse.
Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la
France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les
réformes.
La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la
mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance,
sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il
rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections
ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire
l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il
rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le
Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale
des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha
du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_,
repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance,
garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu
des États Généraux.
La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux,
si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de
l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des
vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient
_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant
général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).
Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que
tout était perdu.
Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle
eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les
mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de
Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé,
fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli
sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les
mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé?
Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes
et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le
sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent;
l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier
de revenir.
Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa
beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats,
se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins
effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre
avec MM. de Guise.
Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses
neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et
commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules
augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage
avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait
vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II,
reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de
connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis
longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon
conseiller de la couronne d'Espagne.
Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se
déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément
contre.
En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de
l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine
ignorée de sa permanente fortune.
Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si
masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le
dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous
avons déjà citée.
Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un
rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la
basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de
là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait
égorger.
Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un
édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois
déclaration des biens et revenus des bénéfices_.
Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile
du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un
grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle,
Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir
dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de
théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent
enlevés par le grand et réel orage.
Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit
massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des
impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se
fait contre l'évêque, le frère de Coligny.
Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les
bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le
noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par
les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à
Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le
peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité,
s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même,
l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux
protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut,
soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas
un n'y manque. La maison était riche.
Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet,
fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de
faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont
le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.
En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la
jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent
la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué
d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des
épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui
revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue
hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une
épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique
seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il
prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou
non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et
ils couraient encore aux Mathurins.
Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un
ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le
réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du
meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans
doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec
des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les
brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille.
Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une
contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits
tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le
Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a
l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi.
Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le
Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait
la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner.
Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non
pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où
l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à
plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification.
Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à
l'étranger_.
Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le
chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_.
Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne.
On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux
Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre
Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans).
Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette
description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, _contre les
libertés_ du royaume, cessât, selon le voeu du droit commun qui
l'estime dure et inhumaine _aux républiques libres_, où chacun
_également_ jouit du sien en pleine _liberté_, pour ne découvrir la
vilité des uns et faire envier les facultés des autres.»
La _liberté_! l'_égalité_!... Les amis des formules seront ravis ici.
Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la
vraie foi révolutionnaire... La _fraternité_ manque, il est vrai, au
symbole.
Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun
le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne
évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux
révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le
commentaire.
Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été
publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque
lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises,
marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes,
flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et
(d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but.
La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un
quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart,
protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment
fanatique, prêt à donner sa vie.
De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit
peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et
d'intérêts, très-froids dans les commencements.
Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que
Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands
luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur
politique.
Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de
François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile
national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de
Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs
intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son
ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières.
D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre,
l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie
Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec
le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans
nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur
pensée.
Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les
deux faits qui suivent:
Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein,
déclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_.
Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises;
l'_interdiction des assemblées protestantes_. Énorme reculade, et
bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561).
L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger,
c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques
fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le
rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps.
«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait.
Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre
menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du
terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi
avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au
Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits,
indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine
dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les
lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables,
et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet).
Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain,
était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le
clergé.
Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis
que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize
députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et
treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun
(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les
biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en
payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme
plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État.