entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux
mots: _Amnistie, liberté_. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter
le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui
amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on
excepte _ceux qui conspirent sous prétexte de religion_. On excepte
les _ministres_ mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du
conseil, spécialement les Châtillon.
Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.
Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des
Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté
méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince
perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se
rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave,
il va se jeter dans Amboise.
Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec
le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront
vainqueurs sans combat.
Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de
l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il
rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes
de son parti; il se lave dans le sang des siens.
La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon,
l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises
ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à
six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore
que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en
dégarnissant le château.
Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme
d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.
Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui
ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute
noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande
du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq
cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie.
C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si
Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au
grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que
Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de
prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivât mal, _de lui faire
donner audience_, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans
combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de
prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il
fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.
La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les
Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés,
intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en
trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas
dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout
haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour
chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir,
tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au
milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme
d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs
yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.
Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort
bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma
mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en
sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que
vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à
lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi
pour les faire mourir _sans forme de procès_. Il avait mis au bas: _De
l'avis du conseil_, qu'il n'avait daigné consulter.
Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou
ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.
En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence,
trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un
prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les
protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils
prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un
temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se
prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et
les catholiques impuissants et les protestants dépassés.
Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les
Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les
vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux
pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable
(26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera _ces mauvaises et
pernicieuses volontés_; l'exécution des prisonniers _continue tous les
jours_. Il n'en écrit pas davantage.
Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer
des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du
chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et
les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie.
Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée
par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer
dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et
le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de
Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui
répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez
d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le
massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez
rejeté de Dieu.»
Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila
toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des
livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier,
comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il
menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci,
cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez
mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant
écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que
votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi
que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers
à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré,
qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il
ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son
lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son
lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était
épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût
décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal,
par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez
au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire
horrible. Il tourna le dos, et mourut.
Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant
qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant
sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un
chien, qu'on me le jette à la voirie!»
Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait
très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le
cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le
duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta
religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des
têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.
Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les
exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par
en rire.
Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise,
qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine
mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je
viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les
bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne
frappe bientôt notre maison!»
Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de
Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui
mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré
de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on
fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de
services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince
ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un
réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent,
et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient
voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup
de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne
tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger
Condé!
Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur
traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un
poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur
d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif
de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du
roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec
la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler
des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché,
dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans
les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu
s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui
se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il
emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais
il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte
bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de
belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des
fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.
Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de
ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers,
artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des
bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre
leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par
leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la
vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains
loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans
le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria
d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en
feras la vengeance!»
CHAPITRE XII
MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES
1560
Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux
apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre
au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier
un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri
II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui
tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit.
Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange
des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la
girouette tourna; la violence fit place à la peur.
Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices,
contre les Guises venait de se former le tiers parti.
Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se
trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon
spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement
par où l'on contiendrait les Guises.
Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été
d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant
toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»--Puis, entendant
les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la
remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement,
comme on le lui disait, dirigée contre lui.
Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la
disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il?
Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la
chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses
natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un
mot de Marie Stuart?
La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les
Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars.
Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que
le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendît quatre jours_ et
qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait
à enregistrer sans _attendre_.
Voilà la première et timide révolte de Catherine.
Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât
Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne
pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon,
prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de
caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot:
«Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.»
Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se
soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de
Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre
enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire,
montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite
sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien
fait de ce que voulés _faire justice_; ils en ont bon besoin.»
(Labanoff, I, 6.)
Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la
faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle
reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle
se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de
cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace
et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et
rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et
d'habitude.
Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de
voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût
voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas
instincts de police!
La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir,
pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.--D'autre part, les
Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi
contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine,
exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils.
Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et,
pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé,
égorgeait son propre parti!
Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette
Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait
heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils.
Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et
cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi
pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise
d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait
_attaqué que les Guises_, les désignant ainsi comme la pierre
d'achoppement, la cause de tous les embarras.
L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du
connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux
Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un
temps.
Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en
Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient
son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à
sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la
protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son
aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les
Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II.
Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti
commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en
devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils
avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux.
Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés
de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse.
On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les
menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se
relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable
et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises.
Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'était pas un prince_, indiquait
ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis
qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était
prêt _à mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant à son
niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et
canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés.
Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé,
laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux
couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il
dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait
droit_ d'être son second.
Voilà ce mot qu'on a défiguré.
Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises
sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient
à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart,
qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait
que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle
adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru
pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche,
l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura
qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant
les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle
cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle
l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il
sortît quatre jours après.
Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre
par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut
saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille
et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en
péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un
pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.--En attaquant
MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.»
Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine,
inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire
concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à
peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les
appelle, les accueille, dispute amicalement.
C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste,
homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile
des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu
de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne
devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il
était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable
de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil
l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était
admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement
favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait
son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une
infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux
conjurés d'Amboise.
Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une
part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et
d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le
parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà
chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le
bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère.
Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que
la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais,
d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant
être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à
craindre que les punitions canoniques.
Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au
connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux.
Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant
seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant
d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de
gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.)
Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur
l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en
rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par
qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous
voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire,
et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny.
En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi,
l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes
de finances et de guerre.
L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à
peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la
Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et
d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir
les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela,
disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.
C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts.
Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on
attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables
qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée
d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et
le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans
turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit
très-mauvaise contenance devant un vrai héros.
En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes
l'intrépide et cruel Montbrun.
Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre
une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de
prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de
ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par
conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire
périr ceux qui s'étaient tant avancés.
Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent
le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de
serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts
par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient
revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre
et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les
faire mourir comme hérétiques.