n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la
Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du
Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions
jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et
qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si
malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153,
195; juin 1560.)
«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble
ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.)
Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant
abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne,
_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau
règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana,
la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le
noir par économie.
En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à
Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un
grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI,
247.)
L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais
elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation
lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre
Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine
véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que
Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore
quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur
écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget
déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un
million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de
déficit_.
La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que
l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il
n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de
solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la
France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146,
156, 183.)
Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes
faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse
maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg,
que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550).
Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard,
Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible,
nul n'est tenu.» (Gr., 167.)
Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de
vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose
à Granvelle de publier un jubilé.
Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent
d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi
voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des
Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers
temps, payé par an deux ans d'impôt.
Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se
hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de
l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les
mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource
singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes
à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en
place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la
rente.
Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité
elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de
l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur
l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait
toujours?
Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La
première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait
l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour
la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le
désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés,
n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient
aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée
cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à
Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie!
de l'inquisition de Séville!
Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de
l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II
apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai
catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi
des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme
de tout autre petit prince.
Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait
la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux.
Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses
papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre
qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa
nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle,
allait se pervertir dans son épouvantable rôle.
La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée
d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore
maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes
s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le
peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle
qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup.
L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes,
transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques.
Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la
noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la
pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur
persévérance.
Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était
très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les
bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était
facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr.,
VII, 240.)
CHAPITRE XI
TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE
1560
Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en
Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet
d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la
surpasser, s'ils pouvaient.
Comment allait s'organiser la machine des persécutions?
On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons
sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les
confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers
tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et
plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des
pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les
prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible
la Terreur ecclésiastique.
Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et
les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin,
etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers,
sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre
part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue
redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse,
avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le
temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?
Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le
cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs
se composait ainsi.
Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur
habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au
cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les
tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu
difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le
lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui,
depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou
trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit,
se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que,
comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à
l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le
détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de
sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_
d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des
pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de
la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi
cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées.
Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à
la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font
déclarer tout.
L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons,
les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à
coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les
assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on
disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du
guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban
et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie.
L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans
s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps,
donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule
entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les
caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse
d'ivresse, de sang et de pillage.
On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne
voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne
pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce
qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort
l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à
travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés
crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux
bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur
vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les
enfants protestants.
Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en
faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de
l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui
avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses
collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés
du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre
lui.»
La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles
commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous
les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des
Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne
perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou
tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge,
pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux
luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla
s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de
maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement,
qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant
cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur
voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait
muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la
place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de
Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla
s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables,
confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse
couvrit la justice de honte.
La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme
gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même.
On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de
vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre
de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au
boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y
courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre?
Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement.
Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de
grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait
encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle
terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur
le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle
de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ,
pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une
part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne,
dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et
l'obligé.
Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel
de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de
fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile,
qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à
s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là
d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises,
qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un
gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour
un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même
contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et
savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut
plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au
Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce
n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des
pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était
donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un
beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre
de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le
garrot, à la mode espagnole.
La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à
Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des
saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas
de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il,
les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier.
On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que
d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu
les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de
toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs
remontrances à Stirling. La France allait en faire autant;
pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois.
Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la
porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de
gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la
révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la
Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un
petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à
lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on
appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les
histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de
Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent
et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande
révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux,
sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle
de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les
circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce
que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment
diverse, mais absolument spontanée.
L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être.
On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait
pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait
aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses
oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à
Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.
Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre
part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève
condamna cet événement.
Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité
monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le
roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle
prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.
Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu
en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument
étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de
Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans
quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable.
Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils
flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster
par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le
saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait
contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le
torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que
l'épée.
Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et
dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant
plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des
circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener
à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient
armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot
d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans
armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant
uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_
et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit
national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il
n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se
couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à
la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement
obscur de la Renaudie.
Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun
nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à
quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en
tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute
noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait
se plaindre au roi.
Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les
Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord
groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des
Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était
que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et
Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient
très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets,
enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort
éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils
ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule
mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal
noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché
quelques reîtres, nouvellement licenciés.
La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les
ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il
échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et
d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de
constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.
À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie
que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher
la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire
du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena
Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que
la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château
d'Amboise.
Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise
pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou
hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de
cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu
d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le
renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château,
sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux
jours.
Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait
donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec
prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les
autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on
attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.
Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de
voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec
eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par
leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance
de la révolution.
Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors,
était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale:
_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme.
Non, répond la Révolution.
Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de
Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.
Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient
assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le
passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre
avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny,
Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils
sauvèrent leurs ennemis.
La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de
guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de
cette crise pour la cause de la liberté religieuse.