On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il

n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la

Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du

Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions

jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et

qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si

malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153,

195; juin 1560.)

«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble

ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.)

Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant

abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne,

_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau

règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana,

la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le

noir par économie.

En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à

Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un

grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI,

247.)

L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais

elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation

lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre

Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine

véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que

Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore

quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur

écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget

déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un

million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de

déficit_.

La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que

l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il

n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de

solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la

France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146,

156, 183.)

Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes

faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse

maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg,

que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550).

Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard,

Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible,

nul n'est tenu.» (Gr., 167.)

Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de

vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose

à Granvelle de publier un jubilé.

Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent

d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi

voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des

Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers

temps, payé par an deux ans d'impôt.

Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se

hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de

l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les

mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource

singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes

à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en

place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la

rente.

Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité

elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de

l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur

l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait

toujours?

Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La

première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait

l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour

la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le

désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés,

n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient

aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée

cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à

Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie!

de l'inquisition de Séville!

Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de

l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II

apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai

catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi

des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme

de tout autre petit prince.

Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait

la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux.

Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses

papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre

qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa

nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle,

allait se pervertir dans son épouvantable rôle.

La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée

d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore

maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes

s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le

peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle

qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup.

L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes,

transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques.

Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la

noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la

pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur

persévérance.

Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était

très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les

bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était

facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr.,

VII, 240.)

CHAPITRE XI

TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE

1560

Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en

Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet

d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la

surpasser, s'ils pouvaient.

Comment allait s'organiser la machine des persécutions?

On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons

sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les

confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers

tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et

plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des

pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les

prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible

la Terreur ecclésiastique.

Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et

les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin,

etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers,

sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre

part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue

redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse,

avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le

temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?

Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le

cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs

se composait ainsi.

Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur

habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au

cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les

tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu

difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le

lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»

Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui,

depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou

trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit,

se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que,

comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à

l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le

détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.

Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de

sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_

d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des

pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de

la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi

cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.

Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées.

Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à

la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font

déclarer tout.

L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons,

les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à

coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les

assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on

disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.

Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du

guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban

et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie.

L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans

s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps,

donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule

entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les

caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse

d'ivresse, de sang et de pillage.

On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne

voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne

pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce

qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort

l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à

travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés

crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux

bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur

vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les

enfants protestants.

Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en

faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de

l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui

avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses

collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés

du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre

lui.»

La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles

commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous

les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des

Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne

perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou

tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge,

pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux

luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla

s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de

maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.

Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement,

qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant

cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur

voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait

muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la

place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de

Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla

s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables,

confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse

couvrit la justice de honte.

La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme

gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même.

On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de

vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre

de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au

boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y

courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.

Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre?

Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement.

Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de

grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait

encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle

terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur

le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle

de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ,

pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.

Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une

part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne,

dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et

l'obligé.

Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel

de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de

fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile,

qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à

s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là

d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises,

qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.

L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un

gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour

un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même

contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et

savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut

plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au

Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce

n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des

pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était

donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un

beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre

de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le

garrot, à la mode espagnole.

La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à

Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des

saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas

de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il,

les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier.

On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.

Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que

d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu

les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de

toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs

remontrances à Stirling. La France allait en faire autant;

pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois.

Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la

porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de

gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.

Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la

révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la

Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un

petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à

lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on

appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les

histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de

Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent

et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande

révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux,

sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle

de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!

Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les

circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce

que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment

diverse, mais absolument spontanée.

L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être.

On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait

pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait

aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses

oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à

Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.

Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre

part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève

condamna cet événement.

Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité

monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le

roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle

prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.

Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu

en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument

étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de

Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans

quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable.

Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils

flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster

par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le

saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait

contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le

torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que

l'épée.

Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et

dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant

plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des

circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener

à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient

armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot

d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans

armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant

uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_

et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit

national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il

n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se

couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à

la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement

obscur de la Renaudie.

Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun

nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à

quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en

tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute

noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait

se plaindre au roi.

Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les

Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord

groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des

Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était

que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et

Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient

très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets,

enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort

éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils

ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule

mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal

noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché

quelques reîtres, nouvellement licenciés.

La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les

ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il

échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et

d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de

constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.

À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie

que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher

la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire

du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena

Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que

la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château

d'Amboise.

Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise

pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou

hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de

cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu

d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le

renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château,

sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux

jours.

Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait

donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec

prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les

autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on

attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.

Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de

voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec

eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par

leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance

de la révolution.

Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors,

était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale:

_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme.

Non, répond la Révolution.

Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de

Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.

Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient

assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le

passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre

avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny,

Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils

sauvèrent leurs ennemis.

La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de

guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de

cette crise pour la cause de la liberté religieuse.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 10 / 24 段