ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se
présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur
scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay,
se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé
des martyrs.
La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle
pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement
par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques
austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été
l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui,
trente années durant, servit la France dans les plus difficiles
missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile
autre qu'Aristote et Papinien.
La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la
demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la
mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur
Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé
les Guises au profit de Montmorency.
Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le
parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le
mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite,
à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et
de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le
garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien
et siégeant là comme un espion.
Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves
personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne
changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des
hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation,
trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour
avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit
qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements
rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour.
Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés
spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses
hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose
légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent
le nom de Jésus-Christ?»
On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux,
révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le
démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui
troubles Israël.»
Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse,
puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les
opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna
ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au
connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner
les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du
roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était
utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son
neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny.
Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois,
qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II
le fit recors et archer.
Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit
les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes.
Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous
ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il
avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au
moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va
frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est
évanouie.
Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher
qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils
tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait
dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_
n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens.
L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le
compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.
Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de
Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des
Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se
célébrer.
Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc
d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de
Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des
prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des
tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui
vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des
gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort,
Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare
dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la
visière de son casque, et lui entra dans la cervelle.
Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la
nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie,
dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant.
Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans
doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait
laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une
tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il
entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton
Dieu?»
Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu
de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même
qui le firent: _la république réformée_.
Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait
eu lieu au faubourg Saint-Germain.
Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au
sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques
suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces,
vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent
leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie
religieuse.
D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève?
Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement
souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de
l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une
grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu
en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir,
d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut
envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?)
l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous
fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg
Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait
quelques retraites à la mystérieuse assemblée.
Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la
primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle
église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les
ministres, chacun amenant un ancien et un diacre.
Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est
présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition,
elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour
contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier
ce ministre.»
Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment
républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens
et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_.
Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat,
quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à
cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en
Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique!
Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école,
fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure,
sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!
La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir
durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de
l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il
suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée?
La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne
forceraient-ils pas de prendre un autre glaive?
La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée?
Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore
d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit
d'obéissance recommandé par le christianisme.
CHAPITRE X
ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II
1559-1560
C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante
jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le
permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises,
menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui
subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri
d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand
maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au
Louvre on réglait tout sans lui.
En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des
seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du
côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises
étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique,
populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se
groupait pas encore.
Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la
reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre,
Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si
fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux
Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une
file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la
noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à
l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral
Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de
l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité
produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de
tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot,
le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de
conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave,
sombrement résignée du héros, du futur martyr.
Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé
cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les
mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques,
inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue,
et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se
nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est
Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.»
Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes
sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on
les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que
les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et
seront effrayés.
Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les
deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la
mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part.
Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait
grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de
chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la
bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince?
elle écrase?...
François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris,
d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision
vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui
voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a
l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui
seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût
triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche
et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait,
contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous.
La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique
médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut
rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne
et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des
Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une
bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle
est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la
petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.
Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous
Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se
surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux
grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à
vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une
génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb
sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra
des Valois.
François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand
contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six
mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas.
Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un
nez camus complétait cette figure royale.
Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce
impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en
vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart
(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier.
Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il
n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les
contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les
portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine,
transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif,
mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les
livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle
gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme,
troublait tous les coeurs.
En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les
dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue,
avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les
panneaux.
Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu
bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on
en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du
second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises
parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se
faisait à l'idée d'en changer.
À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités
de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI,
avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La
fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut
toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre,
une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que
deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le
salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux
mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet
individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France.
Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et
l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le
connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le
garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge,
bref, le chassant avec honneur.
La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre,
premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le
connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses
enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire
couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle
recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle
laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de
leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter
Coligny.
Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur
guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de
la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme!
Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble,
commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut
d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors
on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en
grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers
importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il
afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.»
Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises.
Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur
brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins
pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les
chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout,
dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son
ascendant.
Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme
spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de
Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.)
Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre,
ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de
l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que,
sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir.
Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre.
Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait
sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un
grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son
zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie
du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de
femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune
évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses
ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne
mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les
Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre
espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme
crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la
Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il
offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il
aurait tenue d'eux en fief.
Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre
la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait
Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la
France.
Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La
république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher
pour chef un roi.
Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et
voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils
essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de
cette idée.
Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre
que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs
gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri,
balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II,
convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général,
régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu
aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de
Philippe II.
Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites
journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour
par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine
mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon
gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le
voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les
Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux.
Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les
Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui
laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route,
sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André
l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les
parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux
déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se
gardèrent bien d'aller à lui.
Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en
conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire
entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même,
s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on
le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant
pas même un regard.
Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile.
Sur tous, il lui suffisait de souffler.
Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux
pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse.
Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le
péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des
protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la
base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de
mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire,
eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand
établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet
réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le
29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise
de la régence.
Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à
la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en
Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui
les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la
victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi
d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter.
Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de
tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile
général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol.
Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe.
On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme
nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de
ses ministres sa misère et son impuissance.
Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de
l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la
France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de
ses débris. (Granv., VII, 281.)