attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la
lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.»
Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes.
_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans
résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens
pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans
dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission
excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu,
trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la
tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des
faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir.
On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par
l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_;
une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête,
l'épée de Constantin.
Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la
Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de
s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de
s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de
l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire
des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du
livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de
Montaigne!
Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont
pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est
devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le
Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de
Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île
déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même
jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la
création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens
aussi.
Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus
un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des
îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les
vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot
de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le
jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon,
ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis
Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux.
Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés
humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur
religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le
sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le
monde contre Philippe II, contre Louis XIV.
Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la
pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini
dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de
la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au
foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure
les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée
du Louvre.)
Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le
combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le
protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent
égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la
noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de
la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs,
de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des
aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils
aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour.
Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française,
rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une
nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les
corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en
France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.
Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté,
vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce
qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et
qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de
noblesse, et il montait au rang de plébéien.
Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au
prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux
des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?»
La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait
se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs,
devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille.
Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la
juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de
l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique.
Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se
poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le
grand, l'infortuné Servet. (V. la note.)
Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le
rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À
l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555),
Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas
protestants.
Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît
hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution
divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel
est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes
tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et
méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a
institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa
crainte.»
Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du
parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en
faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des
puissances.
Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante,
sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève.
Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de
Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille.
Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les
moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné
lui apparut dans Coligny.
D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_
organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia
de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système
d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois.
Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et
touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un
baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne
voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait
idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de
l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et
tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555).
C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu,
ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur
mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à
Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient
trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le
luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main
basse sur eux; on en purgerait le royaume.»
Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année
même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers,
Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta.
Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis
organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels
étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la
belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves
harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des
nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne
pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient
rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les
autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était
déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au
Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour
l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel.
C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre
parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule
fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient
le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura
peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit
ces réunions. La ville rentra dans le silence.
Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla
puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la
prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout,
on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le
châtiment de Dieu, irrité contre les impies.
La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de
Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.
À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de
s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir
arriver l'ennemi.
Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du
Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques
aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent
de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs?
non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font
ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens.
Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce
n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour
prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières
aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames
effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la
chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles;
vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens,
redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre.
C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui
s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du
Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute
condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un
procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à
Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux
_surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une
école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa
veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher
et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée
des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de
maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de
Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque
toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_.
Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y
en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent
pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à
travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De
ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se
jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas
forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du
jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles
crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le
procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait
les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les
brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux
premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis
minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit,
mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À
grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les
basses-fosses.
Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas
de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on
avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les
restes de la ripaille.
On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice,
parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune,
fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina
jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne
plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue
davantage?
Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le
président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus!
dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler
pour rien?»
L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient
à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il
devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la
création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce
quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!»
Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde
d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour
le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas
Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde
de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour
et nuit.
Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée.
Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de
l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux,
et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée;
un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième
bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains
du clergé.
La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la
paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près
la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se
convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne
savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit.
Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à
celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive.
Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les
églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple,
hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et
n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de
ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.
Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume,
on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les
reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant,
l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri
dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il
était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après,
on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux
rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la
foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets.
C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux
bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions.
Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait
brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes,
et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de
magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les
supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une
farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils
aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient
dans les prisons.
Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent
amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4
mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents,
un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il
fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les
grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à
flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant
cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel,
l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra
dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait
un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant
dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il
intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui
qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent
sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous
deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le
chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il
a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on
frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les
plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le
sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang
d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là,
assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand
on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils
tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559).
Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même
du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix
et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises.
Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe
devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista
moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois
à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le
Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la
Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva
avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons
au nord, mais pour nous ouvrir au midi.
Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de
cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux
cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une
autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au
milieu de l'Europe.
Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent
laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse,
abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine
qui fit souvenir de la grande Italie.
On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et
Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse
rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus.
Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord
avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis
que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au
cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques.
Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci
épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas,
partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des
ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait
instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se
le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son
Apologie.
Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu:
sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24
avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son
maître notre princesse Élisabeth.
Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau
du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle
mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même,
_la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce
qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les
lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes
et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire
prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth
hostile, implacable, et jusqu'à la mort.
Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux
et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur
voulut qu'ils mourussent peu de jours après.
Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas
loin de renvoyer les Guises.
Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la
persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de
Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à
rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse
du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table
quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_
qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre
choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe;
la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au
Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère
Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son
épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse,
nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la
tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté,
dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les
choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée.
Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice,
entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au
parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce
corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on
appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien
de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.
Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire.
L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La
Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière,
et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait
les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre
horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la
fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre
protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile
interrogatoire les innocenta malgré eux.