À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à

tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les

jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de

ses respects l'Homère patenté d'Henri II.

On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de

Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se

dédommagea; elle enfanta son roi de poésie.

S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine

origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée

gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui crée cet illustre fief.

Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même,

ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux;

tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est

passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être

entendue de tous:

Odi profanum vulgus, et arceo.

À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double

son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après

lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le

genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le

genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus

habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y

soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces

tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à

crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est

enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla

jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis

XIV.

* * * * *

Revenons au XVIe siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois

après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup.

Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de

l'Europe. La mort d'Édouard VI met sur le trône d'Angleterre la

catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à

Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant.

L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur

de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort

(1554).

Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est

le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa

contradiction. Violemment catholique chez elle et en Écosse, il lui

faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations

protestantes.

Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette

révolution dans les dépêches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui

conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu.

Le grand bouleversement économique et social qui changeait

l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence

religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six

mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique.

Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premières

années d'Henri VIII.

Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne

sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique.

Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, âcre de

passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans

avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage.

Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres.

Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes.

Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Et

elle est bien près de tuer sa soeur Élisabeth. Sans souci des Anglais,

elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal

personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de

Banco, séducteur et irrésistible: «Il est maigre, petit, de jambes

grêles, mais fort velu de corps, donc, porté à l'oeuvre de chair.»

Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe

de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une

table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb,

quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le

vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate,

méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une oeuvre

personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pédantesque et

tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri

II. (Granvelle, V, 81.)

Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants,

écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom

d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en

Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie

et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique

de chef d'une religion.

Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le

vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en

Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour

lui que les jésuites et les moines travaillaient partout.

Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux

pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis

longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul

III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux

luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour

faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent

inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines

d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un

brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait

rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre

l'Empereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en

vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique.

La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit

deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une

ligue de guerre (déc. 1555), par le connétable un traité de paix

(février 1556).

Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la

guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane,

et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation

nouvelle.

Cette fidélité tant chantée par les poètes _du style soutenu_ ennuyait

le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais

comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui

l'affranchît de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En

1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite

mascarade maternelle, déguisant ses filles en sybilles, avec la jeune

Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize

ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus

âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse,

hardie.

L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre

jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les

choses allèrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi.

Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrépide,

qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant

trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde.

Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une

guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de

Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre

européenne.

Les Guises y avaient hâte, non-seulement pour leur roman de Naples,

mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère,

et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin

être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal

de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi

de Naples, tous deux maîtres de l'Italie.

En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape

Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des

heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles,

disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des

Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! À ce seul

mot de paix, regardant de travers les deux Français: «Prenez-y garde!

si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous

coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines!

le roi ne s'en souciera guère.» Il continua jusqu'à ce qu'il ne put

plus parler.

Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les

luthériens. Le duc d'Albe fut obligé de le mettre à la raison.

Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain

(novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire

grand'chose en Italie. À la première place qu'il prit, les habitants

furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel

exemple, fit une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La

nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le

rappelait en France, lui vint fort à propos. «Partez, lui dit le pape.

Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'Église, et

rien pour votre honneur.» Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant,

en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne.

Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la face des

choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et

sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait,

entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane,

toutes les deux reculaient dans l'ombre, en présence du soleil

naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine,

inquiètes, s'étaient liguées pour l'ajourner.

Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse.

Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant

Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant,

plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille.

Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se

sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de

voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour

son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait

fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si

loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance

complète et sans réserve qui irrita fort Catherine.

Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari

l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce

moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame

fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de

Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la

reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne

(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir

un enfant.

Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en

vérité, sauf la bâtarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_.

On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que

c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir

devant Civitella.

Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux

faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son armée était

à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise qu'en 1521.

On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières!

Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneur de

Picardie, avait vu, avait dit, que le péril n'était pas sur la Meuse.

Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en

effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les

Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se

jeta vers Saint-Quentin.

S'arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? c'était le seul espoir. En

1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel

serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua.

Grand, très-grand sacrifice.

C'était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se

faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore

plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui

tue: Bon officier, mais _malheureux_.

La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple

capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny,

grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et

bientôt de l'Île de France, neveu favorisé du tout-puissant ministre,

jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite,

croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée.

C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a

nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si

la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais,

d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très-hostiles, ne

l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé

de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus

ferme, plus suivi, jamais démenti.

Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle

d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple,

son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues,

donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine.

Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier

mépris, et le reproche de son triste et hautain regard.

Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit

dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de

l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant

d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux,

des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny.

Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré

si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on

découvre ce qu'il a fait.

Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle

charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut

se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement,

catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant

qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles,

qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny

mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main,

il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit

de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea.

* * * * *

Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant:

«_Nous_ avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot

dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se

réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux,

cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre

froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul

vainqueur.

Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se

sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez

pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...»

Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais

depuis ils furent ennemis.

Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y

jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France,

désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde

fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y

menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être

secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les

Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné,

éperdu, ahuri dans les préparatifs.

Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant

cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la

situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus

qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en

arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans

parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les

Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On

pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées

avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui

pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une

brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un

moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde

y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne

travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne

voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda

tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint,

mais avec peu de monde.

Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du

connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en

Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille.

S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et

plus que l'Espagnol.

Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée,

médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort

et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de

sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il

fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu.

Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il

triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il

avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière.

Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut

pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré

de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et

tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que

pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls

voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la

brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le

sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier.

Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si

sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut

peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point

faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier

nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence

fit notre salut.

Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On

lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny.

Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un

habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans

la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que

c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y

rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait

Calais, il voulait en avoir l'honneur.

Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi,

nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni

vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay,

fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de

la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était

arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait

pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied

à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer

(2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle

emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans

moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu

depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est

ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet

heureux coup de main a fait tout oublier.

Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti

catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie,

avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la

Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait

impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du

protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le _roi velu_,

et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si

bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible

coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une

pierre sur le coeur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du

peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la

protestante Élisabeth (novembre 1558).

Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand

chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on

appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement

populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui

avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa

subite grandeur faisait ombre à la royauté.

Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune,

cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.

Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme

en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à

Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à

charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la

messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le

siége, _sa présence ferait tout manquer_.

C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi

n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge

de colonel de l'infanterie.

CHAPITRE IX

PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II

1558-1559

Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et

avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un

parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette

vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le

monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité.

Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la

Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes

comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois

allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens,

s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la

liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle.

Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au

nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer.

La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la

fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre

vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.»

L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur

succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église

établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de

l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à

recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion

contre Luther.

Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol

des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour

eux.

Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse,

catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée

de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.)

Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_,

continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de

souffrir.»

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 7 / 24 段