Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout.

Tel accent connu et tels vers, souvent chantés dans les supplices (_À

toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prête-moi l'oreille_), ne

manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces

confesseurs du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser

voir de pleurs.

CHAPITRE VII

POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ

1548-1552

Maintenant que nous avons posé l'enclume «où vont s'user tous les

marteaux,» nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont

frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes

machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant

des résultats.

Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les

beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs,

aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre

dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et

Charles-Quint.

Nous simplifierons fort si, dès d'abord, en 1548, nous indiquons le

but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses

et de guerres, en douze années, vers 1560.

L'Espagne alors apparaîtra ruinée. À Granvelle éperdu qui lui expose

l'épuisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son

budget espagnol _en déficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI,

156.)

Et la France, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée.

Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de

faim dans leur royauté, sans une _razzia_ à la turque sur leur propre

parti, sur l'évêque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un

emprunt forcé avec contrainte par corps.

Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise

sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des

valeurs monétaires et l'enchérissement monstrueux de toutes choses,

dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe âprement

aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en

aspire-t-il? le néant.

Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait

parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un

demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut révolte. On ne

vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des

charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux

salaires les années suivantes et l'avenir.

Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France

d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de

Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence

d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un jeu

d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent la chance, et mettent

les enjeux sur la carte la moins probable.

Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome,

par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son

retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel

rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison,

toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de

folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir

Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les

Deux-Siciles.

Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour

recommencer ce roman? sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur

les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se

dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie était

morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représenta Rabelais

dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur

mépris. (Granv., VII, 284.)

Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire:

L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui

prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à

défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant,

du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du

protestantisme.

L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant,

c'était de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'était la

secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe,

Granv., VII, 281) foncièrement espagnol, _et que l'Espagne tâcha

toujours de maintenir au gouvernement de la France_.

Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, était le courtisan des

courtisans. La folie étant en faveur, il suivit le parti des fous.

Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol,

et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et

combattre son propre principe.

Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils

tenaient l'Écosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une

Écosse française, de mettre en France la royauté d'Écosse en livrant

au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin.

Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548.

Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre.

Une garantie, mais trois dangers:

1º On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée,

lui mettant la France même dans son île, une grande colonie française

«des seigneuries pour un millier de gentilshommes.»

2º Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Écosse,

ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces

incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national?

3º Comme on ne tenait l'Écosse que par une intime alliance avec les

violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants,

l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur

(et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases

variables, incertaines, de la révolution religieuse.

Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis

de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus

contradictoires, papiste pour l'Écosse et pour le roman d'Italie, et

d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la

France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se

fierait personne.

Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Écosse,

vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne,

l'oppression de l'Empire.

Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour

implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la

faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne,

que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.

Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il

ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila,

Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa

jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la

retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur

sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon

leur vieil usage, s'étaient loués en France (_Mém. de Guise_), et

l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.

Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas

toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire

les _instructions_ qu'il écrit lui-même _pour son fils_. Elles

indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît

point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt

le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité

plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles

choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne

sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur

(Granv., III, 267, 1548).

Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L.

Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut

plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux

abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne.

Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du

siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au

jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis

Marignan.

Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents

canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats

espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces

spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une

chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes

barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de

fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers,

l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une

ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son

parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un

faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le

traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis

d'élargir.

Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens

présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques

districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des

prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de

l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela

l'_intérim_. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter

personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie

l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les

protestants mêmes. La séance est levée.

Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà

pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette

monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien:

conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint

peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se

trouverait bien mieux du climat d'Italie.

Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son

gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils

du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la

dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint,

par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire

épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui

déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas

moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses

petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la

France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille

s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut

de désespoir.

Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya.

Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa

modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi,

à qui il devait la Hongrie.

Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville,

Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son

maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut

une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce

vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la

nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552).

Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait

pris Metz en avril; en mai il était en Alsace.

Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout

le royaume. «Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la

levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère

pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides

d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire

la rivière du Rhin!» Cette cohue immense de gens de pied, rapidement

levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest,

sous le maître des maîtres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de

Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de

mener la cavalerie.

À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du

règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la

liberté religieuse (donnant au délateur _le tiers des biens_ du

condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la

liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté,

aux devises du Brutus antique!

Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en

pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de

sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le

peuple, la noblesse, s'étaient précipités.

Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si

grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de

maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit

dans un sot orgueil: «Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas

Empereur?»

Le grand point était dès le premier pas de rassurer l'Allemagne de

réfuter la défiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les

appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri

lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans

les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser.

L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de

doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut

très-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre

_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000

passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de

dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre

Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui

voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille

du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de

canon (3 mai).

Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur.

Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les

libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses

remercîments. Il ne restait qu'à revenir.

Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de

l'Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après.

Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec

soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France

elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel

d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du

sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise,

s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait

l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé

à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée

d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel

enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les

assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se

désespérait. On lui prête des mots contre lui-même: «La Fortune est

femme, elle n'aime pas les vieux.» Et un autre plus grave: «Hélas! je

n'ai plus d'_hommes_!»

Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de

là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français

(comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs.

Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire.

Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de

l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour

toujours. C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France

reste seule en Europe.

Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen

désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution:

Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens

de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.

Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrés_ de

Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen,

leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des

marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété,

achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents

siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de

chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville

eut son _présidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois

innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent

cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort.

On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était

cotée fort au-dessous de cent écus.

Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier,

des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit

étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la

cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la

liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs

qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les

grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de

gagner.

Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir

civil devant le clergé. On lui rend ses justices.

Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande

miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un

prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester

prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé

les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait

été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques.

Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui

ne sait où donner de la tête, il offre _trois millions d'écus d'or_.

Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de

François Ier, l'ordonnance appelée la _Guillelmine_ (de Guillaume

Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce

pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve

cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt

livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de

terre.

Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi

contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les

évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur

les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don

d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable,

persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.

De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous

resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent

admirables, devint la gloire d'un seul.

François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes

et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de

commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des

Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et

j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement

utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps,

groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur

conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et

dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires,

guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence,

d'humanité même.

Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela

qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: «Il

est _heureux_.» Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en

possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner

toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt

d'avoir fait un dieu du succès.

CHAPITRE VIII

RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN

1553-1558

Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour

chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand

poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès.

L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était

impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du

château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque,

enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard,

ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les

ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des

dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans

lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus

solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et

soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de

haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre

langue française.

Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté

charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans

Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas

eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe

justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette

langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots.

La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au _style

soutenu_.

Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant

maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui.

Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque.

Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de

génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue

de si barbares opérations.

L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens,

_des caffards et des chats fourrés_, parvint à condamner Rabelais au

silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune

cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le

cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village.

Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris,

se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de

Meudon.

La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières

pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son

noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en

français, qui, dans sa toge, fièrement _déambule par l'inclyte cité

qu'on vocite Lutèce_, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la

nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut

pindariser, courtiser les _Camènes_, chanter la chanson

_chasse-ennui_.

Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de

Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des

rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais,

éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau

dieu Ronsard.

Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa

haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un

châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De

tels dons préparaient ce héros de la mode.

Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids,

Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois.

Il lança à la fois et l'homme et la doctrine.

Dans son _Illustration de la langue française_, cette langue naît, à

l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence;

elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique,

qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue

et surpassée.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 6 / 24 段