innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox,
etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui
traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins
douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je
les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus
isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient
maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et
leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute
l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques
qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il
faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en
Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée
haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa
vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu
dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle,
soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse
et veuve glorifiée d'un martyr.
L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont
l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.
Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de
Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux
martyrs et deux amis.
Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde
léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes
pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le
plus aimés.
Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il
fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la
chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante
pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien
petite grâce!... Mais je le veux bien.»
Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa
meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune
coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un
homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité
extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une
épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni,
dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds,
et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on
avait du peuple.
Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune
saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte,
profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il
croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses
compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de
son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se
préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe,
j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»
Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la
force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles
dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il
étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.
Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même
n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un
charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier
la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il
était, un saint, un héros, un martyr.
«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre
frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant
de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que
nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé
de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point
par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre
frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse
l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain,
dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien
éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous
contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»
Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas
seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux
portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande
lumière et une inexprimable joie.»
CHAPITRE VI
L'ÉCOLE DES MARTYRS
1547-1559
Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans
son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les
_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a
fait mourir pour cela trente mille personnes.»
Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy
juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait
indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et
qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.
Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de
religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le
mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en
France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les
idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à
extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les
armes.
Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin,
Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils
pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir
est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève
d'Alciat, Calvin.
Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de
l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un
greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices,
ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans
le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure
cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de
Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa
mort.
C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une
constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne
distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec
surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant,
ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il
fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence
du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.
C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des
hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de
l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une
pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants
non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient
contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.
Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond,
sincère, de la vérité et de la loi.
Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère
obscurité, et changea sa vie sans retour.
Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le
gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était
une courte apologie.
Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une
langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines,
trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.
C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après
l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand,
pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte,
étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.
Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême
lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui
tranche.
On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience,
d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent
qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à
l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un
solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il
meurt.
Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois
naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme
révolution!
Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les
livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.
Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit
où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin
lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et
qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.
Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du
Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil
flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une
opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré
la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le
frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se
relevait riant, prêchant de plus belle.
Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les
points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des
églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait
justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement
le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait
transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il
saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le
fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la
peine.
Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de
commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie.
Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand
miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux
fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre
routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe.
Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages
nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à
l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des
seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient
jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et
satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie
girouette et le nez au vent.
Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à
Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le
duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas
moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La
première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.
Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves
du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté
intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers
prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi
colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes
génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au
Rhône.
Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le
coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis
sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que
grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une
conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la
rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre
humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le
choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il
avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.
Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il
l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux
tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais,
d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il
le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans
un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on
le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de
Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à
l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.
Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en
supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut
comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort
décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination
de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.
Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa
Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même.
Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront
insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y
contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour
croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république
subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est
effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite
banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États,
ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il
est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger
Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le
péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents
lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en
effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année
suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être
emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des
populations allemandes.
Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard
pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les
protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la
seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis,
veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la
Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la
grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait
qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât
elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de
commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre
forge où se forgeassent les élus de la mort.
L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une
ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à
son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève,
irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les
_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France.
C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la
Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de
conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du
Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût
pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et
lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire,
un jeune protestant!
La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet.
Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé
de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la
question.
Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements
une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève
réformée.
Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du
martyre.
Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.
L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un
dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui
est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire
soi-même.
Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie
habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication,
les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec
toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et
veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne
réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit
de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui
désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est
morte; il faut la pleurer...»
Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre
même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation,
un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans
remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs
lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes.
Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux
qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous
pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut
étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché
surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans
leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec
eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins
pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient,
lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son
coeur!
Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On
comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet
homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque
jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de
sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.
Crime du temps plus que de l'homme même!
N'importe! il fut des nôtres!...
Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je
m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et
l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de
ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le
grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du
passé nous ont préparé l'avenir.
Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue,
l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre
d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient
cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait
cordonnier.
Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail,
austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir
la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous
ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon,
suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre
de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à
Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé,
cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y
apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit
années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les
chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats
d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de
Calvin.
Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.
Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les
livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer
en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles!
Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un
Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que
l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume,
un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la
musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces
vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui
souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et
soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits
livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté
religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose
reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela
passer dans le nôtre!»
Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais
les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est
restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est
l'histoire de quelques martyrs.
J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et
dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord
fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a
fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur
pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir.
On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est
spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève
leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les
livres, le désir de les répandre et de les interpréter.
Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient
cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la
réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M.
Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin,
barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici
l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir
et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il
obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de
Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés.
Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus
haut.)
Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est
que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par
le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent
imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on
se les transmettait oralement dans les églises de Genève.
Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il
continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à
Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À
sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en
1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante,
profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri
II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique
fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de
l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles.
Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle
donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua
jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices
énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps.
L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte
Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en
fit la lumière de l'Europe.
Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et
pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant
d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties.
Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante
inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont
soutenus!
Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente
années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois
Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au
souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et
se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces
psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux
osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église
était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait
un ciel.