Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont

innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox,

etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui

traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins

douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je

les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus

isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient

maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et

leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute

l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques

qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il

faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en

Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée

haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa

vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu

dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle,

soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse

et veuve glorifiée d'un martyr.

L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont

l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.

Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de

Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux

martyrs et deux amis.

Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde

léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes

pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le

plus aimés.

Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il

fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la

chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante

pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien

petite grâce!... Mais je le veux bien.»

Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa

meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune

coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un

homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité

extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une

épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni,

dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds,

et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on

avait du peuple.

Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune

saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte,

profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il

croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses

compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de

son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se

préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe,

j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»

Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la

force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles

dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il

étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.

Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même

n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un

charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier

la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il

était, un saint, un héros, un martyr.

«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre

frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant

de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que

nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé

de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point

par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre

frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse

l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain,

dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien

éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous

contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»

Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas

seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux

portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande

lumière et une inexprimable joie.»

CHAPITRE VI

L'ÉCOLE DES MARTYRS

1547-1559

Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans

son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les

_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a

fait mourir pour cela trente mille personnes.»

Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy

juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait

indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et

qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.

Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de

religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le

mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en

France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les

idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à

extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les

armes.

Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin,

Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils

pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir

est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève

d'Alciat, Calvin.

Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de

l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un

greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices,

ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans

le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure

cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de

Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa

mort.

C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une

constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne

distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec

surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant,

ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il

fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence

du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.

C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des

hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de

l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une

pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants

non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient

contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.

Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond,

sincère, de la vérité et de la loi.

Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère

obscurité, et changea sa vie sans retour.

Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le

gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était

une courte apologie.

Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une

langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines,

trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.

C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après

l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand,

pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte,

étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.

Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême

lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui

tranche.

On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience,

d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent

qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à

l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un

solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il

meurt.

Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois

naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme

révolution!

Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les

livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.

Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit

où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin

lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et

qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.

Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du

Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil

flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une

opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré

la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le

frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se

relevait riant, prêchant de plus belle.

Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les

points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des

églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait

justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement

le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait

transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il

saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le

fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la

peine.

Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de

commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie.

Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand

miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux

fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre

routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe.

Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages

nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à

l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des

seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient

jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et

satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie

girouette et le nez au vent.

Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à

Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le

duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas

moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La

première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.

Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves

du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté

intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers

prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi

colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes

génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au

Rhône.

Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le

coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis

sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que

grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une

conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la

rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre

humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le

choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il

avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.

Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il

l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux

tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais,

d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il

le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans

un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on

le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de

Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à

l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.

Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en

supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut

comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort

décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination

de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.

Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa

Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même.

Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront

insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y

contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour

croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république

subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est

effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite

banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États,

ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il

est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger

Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le

péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents

lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en

effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année

suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être

emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des

populations allemandes.

Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard

pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les

protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la

seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis,

veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la

Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la

grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait

qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât

elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de

commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre

forge où se forgeassent les élus de la mort.

L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une

ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à

son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève,

irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les

_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France.

C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la

Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de

conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du

Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût

pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et

lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire,

un jeune protestant!

La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet.

Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé

de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la

question.

Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements

une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève

réformée.

Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du

martyre.

Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.

L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un

dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui

est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire

soi-même.

Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie

habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication,

les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec

toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et

veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne

réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit

de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui

désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est

morte; il faut la pleurer...»

Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre

même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation,

un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans

remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs

lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes.

Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux

qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous

pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut

étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché

surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans

leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec

eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins

pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient,

lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son

coeur!

Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On

comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet

homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque

jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de

sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.

Crime du temps plus que de l'homme même!

N'importe! il fut des nôtres!...

Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je

m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et

l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de

ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le

grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du

passé nous ont préparé l'avenir.

Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue,

l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre

d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient

cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait

cordonnier.

Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail,

austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir

la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous

ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon,

suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre

de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à

Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé,

cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y

apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit

années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les

chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats

d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de

Calvin.

Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.

Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les

livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer

en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles!

Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un

Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que

l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume,

un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la

musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces

vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui

souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et

soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits

livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté

religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose

reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela

passer dans le nôtre!»

Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais

les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est

restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est

l'histoire de quelques martyrs.

J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et

dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord

fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a

fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur

pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir.

On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est

spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève

leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les

livres, le désir de les répandre et de les interpréter.

Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient

cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la

réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M.

Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin,

barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici

l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir

et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il

obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de

Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés.

Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus

haut.)

Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est

que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par

le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent

imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on

se les transmettait oralement dans les églises de Genève.

Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il

continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à

Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À

sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en

1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante,

profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri

II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique

fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de

l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles.

Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle

donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua

jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices

énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps.

L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte

Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en

fit la lumière de l'Europe.

Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et

pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant

d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties.

Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante

inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont

soutenus!

Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente

années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois

Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au

souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et

se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces

psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux

osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église

était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait

un ciel.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 5 / 24 段