Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais,

maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée

aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère,

et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet,

improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non

loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure,

fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et

terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du

reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres

fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout

ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin

modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées

principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et

consacrait tout.

L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout

cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les

forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé

les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit

donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers,

qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).

Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait

d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne

fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en

tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint

fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet

ce mystère et ce tout-puissant talisman?

C'était peut-être la question du règne.

Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison

sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais

quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui

donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut

supprimer le temps.

Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant

raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et

entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon.

Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé,

déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe!

J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le

maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et

l'avenir.

En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et

sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors,

dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du

mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air

d'écouter.

Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une

Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et

légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est

restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux;

ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise

elle-même à son enchantement.

Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau

cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet

négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle

enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et

si charmante.

L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle,

ou ne serait-elle pas un portrait?

Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue

dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans

celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une

fugitive et lointaine ressemblance.

Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une

autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les

cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une

résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si

vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.

Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée

et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et

sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du

monde est dans sa chevelure.

Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère.

Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une

femme? Cette idée vient et trouble.

L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée

des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel

étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La

feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle

là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la

main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard,

dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour,

surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?

L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai

fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure

est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté,

d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.

La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son

bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif

que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui

trouve un air d'Henri II.

L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté

shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un

sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art

exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance

un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude,

brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle

le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de

mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable,

et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de

grondeuse fidélité.

Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant,

l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les

trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle

jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous.

Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la

réalité.

Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux

souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du

pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le

Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut

changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui

qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et

qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa

destinée.

Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en

elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_,

en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de

quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce

de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du

sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires

féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté

du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la

justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don

qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.

Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit

inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le

Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par

l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.

Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir

de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder

seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans

orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu

par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir,

disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui

achèvent la digestion.

Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.

Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés,

comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer;

mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la

vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne

heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames

d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait

ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit,

lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni

nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de

vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui

contait tous les scandales.

Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa

maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme.

Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.

Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec

la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait;

Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa

femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment

où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le

connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il

fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour

en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait

le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour

constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans

influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le

matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut

changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité.

Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François

Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment?

Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le

faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites,

écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut

être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son

ennemie, la duchesse d'Étampes.

Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir

institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles.

Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de

Diane, ses oreilles et ses yeux.

Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et

dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit

troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une

pareille, si servile et si corrompue?

«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point

donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait

contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.

Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que

le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant

qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans,

donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup

d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement

antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis?

Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux?

Non, pour un point physique.

Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari

instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de

l'Italie.

Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du

siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au

bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme

le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la

médecine défend spécialement d'en avoir.

On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à

sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait

sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait

horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne

fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En

avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué,

il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder

cette femme et lui faire ses adieux d'époux.

Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit

François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre

civile.

Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy.

Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.

Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même

vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.

Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était

fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une

seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna.

Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de

vérité.

Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle

trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc.

Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère

reine, pour la toujours voir.

Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve,

d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers

militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France

et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui

recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et

la seconde aux Guises.

Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à

l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un

honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises

entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée

d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de

la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.

Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi,

Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de

bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en

gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne,

etc.).

La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale.

Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante.

La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et

Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle

avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour

renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût

payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait

le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de

France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri

II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on

n'alla jamais au fond.

On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que

les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville,

des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges,

les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des

_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.

Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices:

1º Les confiscations sur les protestants;

2º Les procès pour les terres vacantes;

3º La punition des révoltes que produirait le désespoir.

Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et

du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur

poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se

soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide

d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les

supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le

mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en

dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la

révocation de l'édit de Nantes.

Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent

au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et

à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de

Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première

appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que

chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en

donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa

dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son

nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.

Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours,

qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique

collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et

on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur,

prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui,

d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé,

sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en

pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent

à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le

brûler.

La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand

par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit

que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé,

puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre.

Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du

procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des

massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au

tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation

singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a

d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les

voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.

Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un

individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que

Diane a pesé cruellement dans nos destinées.

Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous

Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au

jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit

tout remède impossible.

Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha

plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par

abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.

À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse

chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de

sanglantes farces.

En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on

prit le roman.

L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant

cette influence, le roman avait commencé.

Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants

d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils

dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le

nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II.

Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la

Table ronde.

Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui

ruine la France pour manquer l'Italie.

Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue,

souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré

par sa femme, etc., etc.

Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie

d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des

Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient

là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur

furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs

chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au

delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal

passé dont ils faisaient leur point de départ.

Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de

France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des

chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de

Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance,

des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes.

On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La

Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le

bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette

de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux

connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait

le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants.

C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.

Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative

que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de

lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de

l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume,

traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de

Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un

témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de

l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on

rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que

poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non

moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux

Pays-Bas.

Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de

zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui

aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en

souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.

Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla

pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François

Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et

ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres

d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des

Guises.

Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se

trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants

par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et

qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut

courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse.

Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire!

N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri,

se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette

alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit

promettre à ce simple Henri _de lui restituer la Provence_!

Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François

Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors,

malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent

plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang,

Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.

La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre.

Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par

alliance, et peu à peu les étouffant.

Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout

mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le

suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun

solide mérite, disant toujours: Est-il _heureux_?

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 2 / 24 段