François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant

occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux

succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense

parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en choeur, la

chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.

À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir

son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention

aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mém. de Guise_),

j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un

grand coeur ait battu.

C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et

qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme

_parvenus_. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand,

qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit.

Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir

les menus profits de la royauté. Leur soeur d'Écosse, et vraie soeur

en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part

et de ne voler que pour eux.

Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion

catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des

Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un

petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres

paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est

insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.)

Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité

d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre

eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane,

la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le

jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de

bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, _ces douze pieds

carrés qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_.

Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il

mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros,

très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude

d'un militaire étranger aux intrigues.

Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à

même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait.

Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu

le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir _douze

siéges, dont trois archevêchés_, les grands siéges archiépiscopaux de

Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques

de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest,

enfin, Luçon, Nantes.

Mais ce mot d'_évêché_ ne donne guère une idée de la réalité d'alors;

les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à

ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le

cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un

don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.)

CHAPITRE IV

L'INTRIGUE ESPAGNOLE

1547-1559

J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le

drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le

récit de l'imbroglio politique.

C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le

puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut

que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau

faire ensuite, il resterait toujours obscur.

Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons

nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les

grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires,

entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui

les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs

projets. Cette influence est l'espagnole.

Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil

historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances

contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.

Où donc sera mon ancre?

La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité

de la grande conspiration catholique. Unité nominale.

Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient

entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et,

politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre

folle à l'Espagne qui la défendait.

Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs

variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ

dont ce livre a besoin.

Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs

qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_.

Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec

toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de

Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un

élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.

Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par

toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose

inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!

Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement

espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols.

Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et

engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis

même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout

ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou

périr.

Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres:

la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.

L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au

roman, opposa la poésie.

La poésie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites

héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les

chants du bûcher.

Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la

grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en

Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre

Angleterre.

Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_.

* * * * *

L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur,

et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).

Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet

des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par

la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins

dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols,

dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la

servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes,

dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.

La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole,

le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus

en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait

occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés

intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est

encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis

1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper

l'esprit.

Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer

toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence

commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté

des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à

la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est

pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande

six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille.

L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par

une littérature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de

mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le _Lazarille de Tormes_.

L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté

native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du

fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du

capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.

Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles?

Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en

voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste

les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que

dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse

ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont

couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_.

Les _Amadis_, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne

jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des

_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astrée_.

Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie

espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux

classes dominantes de livres, les _Amadis_, littérature du monde, les

_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non

moins galante et souvent plus hardie.

Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent

le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une

chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée

au lit sans pouvoir se bouger.

Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur

elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de

romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des

paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un

matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir

d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don

Quichottes furent rattrapés à une lieue.

Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette

route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de

l'âme espagnole.

La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente,

nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la

vraie pensée de l'Espagne d'alors: _Défendre l'opprimé_.

La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le

doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du coeur,

etc., etc.

Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont

blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte

face en ses images; malheur aux luthériens!

Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la

croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du

Midi.

Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les

fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les

ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.

Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle

l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y

mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de

contrebandier.

La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le

monde au piége qui le prit le premier.

Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant

l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici

un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs

affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir,

un point de dévotion.

«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint

François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout

lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant,

Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.

Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.

L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez

pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile.

Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le

sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont

remises au développement facultatif du rêveur solitaire.

Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le

merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la

tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne

et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la

foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des _Exercitia_

d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination

et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures

probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.

Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son

instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps

simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et

coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, boeuf ou âne; il se

fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.

Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la

tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans

d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification

biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète.

Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses

plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse),

parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.

Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si

peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que

dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux

camarades, se fait parfois juge à son tour.

Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à

ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit

Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue,

disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel,

je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude

de tel petit bourgeois de telle petite ville.

Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe,

la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la

vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet

l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et

platement romanesque.

Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non

historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la

petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de

sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir

de l'individu.

Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces

bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la

discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il

faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail,

l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur

amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un

guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de

collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent

dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les _Exercitia_;

c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad

Parnassum_, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de

faire des sots.

Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver,

imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez

au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq

sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre

précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage

des objets spirituels!

Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la

sensation le criterium de l'esprit.

Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen

âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est

plus sûr que par le tact.

L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni

la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et

parfume, ne les essuie de ses cheveux.

Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle

devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être

accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible

puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait

les sens et faisait un devoir de les interroger.

N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans

le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est

là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force

d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose

de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs

d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les

religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté,

exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de

leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent

des confesseurs jésuites.

Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe.

Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans

le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément

amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, _créée_. Ce

dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.

Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de

l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et

silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec

l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait

parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les

dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais

l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de

celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que

plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son

avénement dans les choses religieuses.

Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de

terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque,

l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout

cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.

Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites

étendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de

l'homme, restreignant la _grâce_ de Dieu, adoptant sans difficulté

là-dessus les opinions des philosophes et des juristes.

Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de

Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il

fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante,

donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme,

augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout

au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour

s'en emparer en pratique.

L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une

netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre

qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre,

mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une

_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les

fils.

Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu

imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que

lui peut-être, écrivit les _Constitutions_.

À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il

n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme

_libre_ en théorie, _marionnette_ en réalité.

Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher

l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux

machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.

L'une, c'était la _méthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au

roman; l'autre, une _méthode de classes_, lente, forte, pesante, qui

tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire,

le rudiment, le fouet.

Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur,

prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui

dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par

la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son

cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui

aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la

seconde opération, celle du directeur jésuite.

Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même

la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites

et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que,

pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant

corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui

depuis a écrit sa vie.

Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté

de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des

romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale,

très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans

le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége.

Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.

Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide

et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide

dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la

direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images

sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant.

Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode

espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un

livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial

et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau

privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et,

au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_,

de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à

des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement

qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul

devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme

impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas

autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.

Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur

voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV

pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie

d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora

qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par

Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq

opérations des sens_.

On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie

du coeur sanglant.

Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.

Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape,

Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés

dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des

dominicains.

En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute

l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.

Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie

partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne,

moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action

souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout

pour aller aux enfants.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 3 / 24 段