Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux cho

HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME ONZIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1876

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je

dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent

si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant.

Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même,

sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art

et de littérature était sorti de mon esprit.

Mon coeur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse,

attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau,

suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher.

Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces

saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à

l'art, quelle oeuvre opposerait-il à la grande construction morale que

bâtit le XVIe siècle?

La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du

peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée

hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts.

Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre

une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la

grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y

tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au

sommet?

Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et

pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point

rouge, la Saint-Barthélemy.

Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun

contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables

mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux.

Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de

part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour

par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur

incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le

duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier

pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait

un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut

promis pour le 24.

Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps

voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins,

par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du

courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui,

lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est

trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui,

d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome,

d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer.

Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense,

implacable et terrible.

Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la

grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où

ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils

heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles

qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au

hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.

Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces

majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent,

s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne

resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet

n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et

grave d'un grand homme et d'un vrai héros.

Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes

livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience.

J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit

toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci,

qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le

regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut

traversé, pâlit devant ce coeur, où rien, au dernier jour, ne restait

que Dieu et Patrie.

«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez

ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout

ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en

cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil,

triste jusqu'à la mort.»

Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait

le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en

étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire,

que lui-même n'en reste blessé!

Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair

par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière

supérieure.

Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés,

les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment

raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien,

quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait

s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment

d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla

nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie.

Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe,

indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la

Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après

avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570),

mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre

coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans,

suivit la voie de Coligny.

Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle,

que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait

s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas,

c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement.

Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt.

Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui

l'avaient tué.

C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque

les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés

d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en

faillit périr.

Sa netteté, son admirable coeur, apparurent à sa mort, quand on lut

ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au

roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne

catholique.

Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature

humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi

l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la

conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions,

rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,--qui semble

perdre, mais sauve au contraire son parti.

Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera

Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde,

engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des

meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce

jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la

Religion.»

De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort

triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait.

* * * * *

Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité

aussi à nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donné

quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de

leurs torrents!

Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver

l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire,

l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans

le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié

devant elle: «Tu ressembles à ton père!...

--Dieu m'en fasse la grâce!»

1er mars 1856.

Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux

sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une _Critique

générale des sources historiques_, de ce grand siècle si fécond,

mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais

aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne

jusque-là.

Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources

manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les

causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy:

_Lettres de Morillon à Granvelle_ (c'est, jour par jour,

l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de

Paris).--_Lettres inédites de Catherine de Médicis._--_Extraits

des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du

Vatican (en 1810)_, etc.

HISTOIRE DE FRANCE

AU XVIe SIÈCLE

CHAPITRE PREMIER

HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC

1547

Plus ferme foy jamais ne fut jurée

À nouveau prince (ô ma seule princesse!)

Que mon amour, qui vous sera sans cesse

Contre le temps et la mort assurée.

De fosse creuse ou de tour bien murée

N'a pas besoin de ma foy la fort'resse,

Dont je vous fis dame, reine et maîtresse,

Parce qu'elle est d'éternelle durée!

Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout

récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque.

L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action.

Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du

roi Périon, c'est le _Beau Ténébreux_. La réalité et l'histoire sont

enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays

des fées.

Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et

devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est

assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier

effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le

dire.

À la salamandre éternelle qui régna trente années, au _soleil_ de

François Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succède,

la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en

son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la

Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile

influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et

parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le

secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le

calembour sublime: «Donec totum impleat _orbem_.» (Il remplira _son

disque_; ou, remplira _le monde_.)

Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit!

C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à

Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière;

ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la

fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis

espagnol s'éclaire du reflet des bûchers.

Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un

enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de

théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui

mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de

la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence

incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de

tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des

princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir,

troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens,

ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque,

espagnole, les remerciera de ses pertes.

Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent

abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de

l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on

jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi

comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de

Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est

invitée.

En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la

vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et

par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le

prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais

Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares,

d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux

fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa

divinité.

Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait

son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa

mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait

dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie,

de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un

saut au roi Arthur, à Charlemagne.

Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande

oeuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier,

avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit

romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette

révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui

sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut

rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il

réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse

des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il

peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la

jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les

lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller,

les bons combattants!

Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans

signature, au bas d'un chiffon de défi.

Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin_

(le nom du secrétaire d'État).

Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la

maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane,

présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout

en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné.

L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la

loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire

de la Châtaigneraie.

Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en

va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels,

un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II.

La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans

durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant _la

vieille_. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets

privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la

maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre

fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à

coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus

que reine, et le leur rendre à coups d'épée.

Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle

avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay,

favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une soeur

protestante, connue pour telle, et exaltée.

Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe

et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit,

répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que

sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené

l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du

Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y

trouvait consolation.

Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés

sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison.

Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château

aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout.

Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la

désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il

valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents,

qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères

et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci.

La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle

avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil,

comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un

gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela,

vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue,

éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux

époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi.

Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux

juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour

assommer une femme qui se noyait déjà.

Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer

l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement.

Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade,

elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait

que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme,

élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours

près d'elle, avait donné pour mari à sa soeur. Jarnac faisait beaucoup

de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié,

ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui

fournissait.

Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son

ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait

lui percer le coeur.

On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou

deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile,

lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se

fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une

telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut

habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait

agréable, disant que sa belle-mère l'_entretenait_, ne lui refusait

rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait

l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père.

Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans

ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.»

Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac,

du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant

tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi

menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche.

Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince.

Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent

guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait,

et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il

choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la

dextérité du bretteur.

Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré

d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _à jeter par terre

les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était

signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était

brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait

tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans

fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné,

le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du

Dauphin) une meute de gens comme lui.

Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il

entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était

à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent

fois, et lui défendit de dire autrement.

Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était

beaucoup plus grand, long, délicat et faible. _L'autre, même sans

armes_, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait,

anéanti.

Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait

fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François

Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire

fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les

gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12

décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au

roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais.

François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la

monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours

promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire.

Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la

mort de Jarnac, la vengeance de femme.

Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac,

alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit

l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il

essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné.

Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du

côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des

Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être

à cette damnable fabrique d'épigrammes _contre la vieille_, dont nous

avons parlé.

La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente,

qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le

boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement

était en jeu _et qu'il ne céderait jamais_.

Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir

l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester

le plastron du roi et l'amusement de la cour.

Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était

arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait

fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.

Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de

Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique,

même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été

un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où

la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris

y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et

compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et

l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le

plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril

au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de

toutes les provinces.

Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces

figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints

dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout,

couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de

pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral

banquet.

On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort,

déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce

grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au

dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui),

avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière

attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le

souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique

hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la

scène était vide.

Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances,

avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la

royauté moderne sous un roi chevalier_.

Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on

opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de

la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les

victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée,

secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux

_clercs du secret_. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un

vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la

cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout enduré. Lui

mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.

Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution

s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent

multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers

et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre

coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps

auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs

ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les

cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à

la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la

domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient

de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers

encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils

mouraient de faim noblement.

Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent

ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté

nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.

Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait

exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit

à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur

donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les

yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux

regards.

CHAPITRE II

LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET

1547

Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante,

étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il

n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser

à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses

épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y

sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à

la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.

Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le

buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé,

on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put

devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir

pourquoi.

Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit

pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate

Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait

alors: «Il est né _saturnien_.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd,

vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre

sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies

qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres

malencontreuses, de guignon, de triste aventure.

Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un

astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable

(Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur.

Fille du Rhône, mais longuement _attrempée_ de sagesse normande, elle

mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes

n'en étaient que plus violents.

Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la

reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait

qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait

pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un

spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce

partage d'une impudente intimité.

L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute

opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les

dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un

procès--avec qui? Avec toute la France.

Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague,

effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y

avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi

quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit.

Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant,

litigieux.

On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille

_ayants droit_. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où

l'on était sûr de gagner.

* * * * *

Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur

les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures,

tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux

cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au

soleil couché.

Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un

procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts.

Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est

ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention,

étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé

très-particulièrement de cet événement de famille.

Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant,

la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes

et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de

sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort

éclatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en

fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon,

d'où il ne bougea plus.

Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil?

Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq

semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une

piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive,

impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.»

Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si

scandaleusement fait et cause pour un des partis.

Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut

s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la

folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant

de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait

que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son

souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.

Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises,

voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais

le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand

écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée.

Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se

leva, et les princes du sang le suivirent.

Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait

de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait

venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et

pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa,

observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide

d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.

Jarnac, étant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La

question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes

gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus

légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout

le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme

on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus

tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que

le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant

que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les

mouvements du bras jadis blessé.

Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à

tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie.

Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse,

l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme

terrassé, qu'on appelait _miséricorde_, parce qu'au moment de doute où

le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il

pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au

ventre.

Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues

épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de

cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans

cette journée chaude, pour un combat à pied.

La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets

que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer,

abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il

présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité

alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux

assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.

Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient

les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il

y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et

pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour

égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix

publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les

usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes

usitées alors.

La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous

l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci

commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur.

Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique

nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien

facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises,

avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du

connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil

du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent

du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les

laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille

et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.

Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût

flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave

circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui

faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.

Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait

découvrir, est tel:

Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé

au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation

sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur

personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions

de la charge de colonel de l'infanterie française.

Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente

ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante,

d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la

tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes

effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais

sa _cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes_. Ses règlements,

base première de nos codes militaires, le constituent l'un des

premiers créateurs de l'infanterie nationale.

Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on

verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la

réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment

utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut

l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un

trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny,

de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps.

Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendièrent une fille

de Diane. Et il le dit très-haut.

Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait

le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution

pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer

à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi

en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous

tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup

d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère

tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire,

une épée de justice autant que de combat!

Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge,

autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du

connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la

jeunesse, aux Guises.

Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué.

Il approuva les armes proposées par Jarnac.

D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute

la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie

vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le

connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du

grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui

garderait rancune.

La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt

à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la

fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des

spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le

vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.

Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de

remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.

On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume,

mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment.

Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.

«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent...

Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais

les yeux, les coeurs s'y dressaient.

Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la

forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit,

poussa d'estoc et redoubla... en vain.

La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant

plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée

(et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie.

Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac

s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il

chancela et _parut ébloyer_... Ce qui donna à l'autre facilité de

redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le

jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à

terre.

«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!...

Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet.

Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met

un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de

bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont

que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...»

Mais le roi ne répondit rien.

Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu

n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On

lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.

Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile,

perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet

de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «_Non sum dignus,

Domine._» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer

en lui.

Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva

sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se

ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»--«Tue-moi

donc!» Et il retomba.

Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le

tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne

perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop

clément vainqueur.

Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi

d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.

Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!...

et se mit encore à genoux:--«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que

je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison...

Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez

gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que

je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.»

Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents;

enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf

d'esprit et de langue, misérablement enchanté.

Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché

dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit:

«Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que

nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser

à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement

contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête

sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts.

On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser.

Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour

l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...»

Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir

le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.»

Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que

la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait.

Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu,

se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et

servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction.

Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même,

oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui

désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane,

s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança

cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!»

Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la

terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles

tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur

elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans

son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!»

Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois:

«Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour

l'amour de Dieu.»

Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler:

«_Vous êtes homme de bien._» Il éluda cette réparation et dit un mot

qui ne touchait que le duel: «_Vous avez fait votre devoir_, et vous

doit être votre honneur rendu.»

La foule n'y regarda pas de si près. Les coeurs se desserrèrent, les

poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait

avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des

trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des

applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à

parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac

frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec

beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je

veux.»

On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta

encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se

composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en

César, parlé en Aristote.

Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je

ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple

capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny.

Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement,

ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa

défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe.

Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les

bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à

mourir.

Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le

soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis.

Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré

par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et

marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les

grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une

tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant

sur les débris.

On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère

contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers,

sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans

trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de

piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement,

carnage indistinct dans l'obscurité.

La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et

vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement.

Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là

suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté,

la France de l'autre.

Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province,

d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant

d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination

de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour,

le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup

se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le

protestantisme.

Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible

averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus

d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots,

boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui

un proverbe «_le coup de Jarnac_,» qui, redit, répété partout et dans

tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté.

CHAPITRE III

DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES

1547-1559

Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une

femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne

pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves,

de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait

point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il

fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.

L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à

Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait

d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre

noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse.

Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à

l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou

d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses

allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille,

on sue à tâcher de comprendre.

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) · 第 1 / 24 段