On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort.
Son corps percé de coups, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture,
Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,
Conquête digne d'elle et digne de son fils.
Médicis la reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
VOLTAIRE.
LE MEUNIER SANS-SOUCI
L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois,
Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois,
J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore,
J'en citerai pour preuve un trait qui les honore:
Il est de ce héros, de Frédéric second,
Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond,
Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,
Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles,
D'un royaume nouveau la gloire et le soutien,
Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.
Il voulait se construire un agréable aile,
Où, loin d'une étiquette arrogante et futile,
Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs,
Mais des faibles humains méditer les travers,
Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie,
Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.
Sur le riant coteau par le prince choisi
S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci.
Le vendeur de farine avait pour habitude
D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude;
Et, de quelque côté que vînt souffler le vent,
Il y tournait son aile, et s'endormait content.
Fort bien achalandé, grâce à son caractère,
Le moulin prit le nom de son propriétaire;
Et des hameaux voisins, les filles, les garçons,
Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons.
Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure,
Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure.
Frédéric le trouva conforme à ses projets,
Et du nom d'un moulin honora son palais.
Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre,
Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre?
Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits
Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
En cette occasion le roi fut le moins sage:
Il lorgna du voisin le modeste héritage.
On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,
Où le chétif enclos se perdait tout entier.
Il fallait, sans cela, renoncer à la vue,
Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant
Fit venir le meunier, et d'un ton important:
«Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne?
--Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne.
_Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est à moi...
Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.
--Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
--Faut-il vous parler clair?
--Oui.
--C'est que je le garde,
Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince est raconté.
Il mande auprès de lui le meunier indocile,
Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile.
Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison,
Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison:
Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître,
C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être:
Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats,
Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas.
Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.»
Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste.
Frédéric un moment par l'humeur emporté:
«Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté!
Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre;
Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre?
Je suis le maître!--Vous?.. de prendre mon moulin?
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!»
Le monarque, à ce mot, revint de son caprice.
Charmé que, sous son règne, on crût à la justice,
Il rit, et se tournant vers quelques courtisans:
«Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.
Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.»
Qu'aurait-on fait de mieux dans une république?
Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier.
Ce même Frédéric, juste envers un meunier,
Se permit maintes fois telle autre fantaisie:
Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie;
Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers,
Épris du vain renom qui séduit les guerriers,
Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince:
On respecte un moulin, on vole une province.
ANDRIEUX.
LE CHIEN COUPABLE
«Mon frère, sais-tu la nouvelle?
Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle,
Si redouté des loups, si soumis au berger,
Mouflard vient, dit-on, de manger
Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
--Serait-il vrai?--Très-vrai, mon frère.
A qui donc se fier? grands dieux!»
C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
Et la nouvelle était certaine.
Mouflard, sur le fait même pris,
N'attendait plus que le supplice;
Et le fermier voulait qu'une prompte justice
Effrayât les chiens du pays.
La procédure en un jour est finie,
Mille témoins pour un déposent l'attentat:
Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
Mouflard est convaincu du triple assassinat:
Mouflard recevra donc deux balles dans la tête
Sur le lieu même du délit.
A son supplice qui s'apprête,
Toute la ferme se rendit.
Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce;
Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
Les chiens se rangèrent près d'eux,
Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
Tout le monde attendait dans un profond silence.
Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
Il harangue ainsi l'assistance:
«O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
Témoins de mon heure dernière,
Voyez où peut conduire un coupable désir!
De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
Un faux pas m'en a fait sortir;
Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore,
Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau,
Un loup vient, emporte un agneau,
Et tout en fuyant le dévore.
Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
Vient m'attaquer; je le terrasse,
Et je l'étrangle sur la place.
C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim,
De l'agneau dévoré je regarde le reste.
J'hésite, je balance..... A la fin cependant
J'y porte une coupable dent:
Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
La brebis vient dans cet instant,
Elle jette des cris de mère.
La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis
Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
Et, pour la forcer à se taire,
Je l'égorge dans ma colère.
Le berger accourait armé de son bâton:
N'espérant plus aucun pardon,
Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne,
Et me voici prêt à subir
De mes crimes la juste peine.
Apprenez de moi tous, en me voyant mourir,
Que la plus légère injustice
Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
Et que, dans le chemin du vice,
On est au fond du précipice,
Dès qu'on met un pied sur le bord.»
FLORIAN.
STANCES DE RACAN
Le bien de la fortune est un bien périssable;
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé plus on court de dangers;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin, retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
Il laboure le champ que labourait son père.
Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
Dans ces graves conseils d'affaires accablés.
Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,
Et n'observe des vents le sinistre présage
Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire,
Son fertile domaine est son petit empire,
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
Et sans porter envie à la pompe des princes,
Se contente chez lui de les voir en tableau.
Il voit de toutes parts prospérer sa famille,
La javelle à plein poing tomber sous sa faucille,
Le vendangeur ployer sous le faix des paniers;
Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes,
Les humides vallons et les grasses campagnes,
S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse
Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
A vu dans le berceau ses bras emmaillotés.
Il tient par les moissons registre des années,
Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.
Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
A la merci des vents et des ondes chenues,
Ce que nature avare a caché de trésors;
Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
De plus illustre mort ni plus digne d'envie
Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
Il ne possède point ces maisons magnifiques,
Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques
Où la magnificence étale ses attraits,
Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles;
Il voit de la verdure et des fleurs naturelles
Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
Et vivons désormais loin de la servitude
De ces palais dorés où tout le monde accourt:
Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient.
Et devant le soleil tous les astres s'enfuient
De peur d'être obligés de lui faire la cour.
Après qu'on a suivi sans aucune assurance
Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance,
L'envie en un moment tous nos desseins détruit;
Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle;
Sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.
Agréables déserts, séjour de l'innocence,
Où, loin des vanités de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment;
Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.
LES CHATEAUX EN ESPAGNE
Chacun fait des châteaux en Espagne;
On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne;
On en fait en dormant, on en fait éveillé.
Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé,
Peut se croire, un moment, seigneur de son village.
Le vieillard oubliant les glaces de son âge,
Se figure aux genoux d'une jeune beauté,
Et sourit; son neveu sourit de son côté,
En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
Telle femme se croit sultane favorite;
Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat;
Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat,
Qui ne se soit un jour cru maréchal de France;
Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,
Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.
Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant.
C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve:
A nos chagrins réels c'est une utile trêve.
Nous en avons besoin: nous sommes assiégés
De maux, dont à la fin nous serions surchargés
Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
Le bonheur, que promet seulement l'espérance.
Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots,
Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement!
On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
J'ai par exemple, hier, mis à la loterie;
Et mon billet enfin pourrait bien être bon.
Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire,
Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.»
Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
J'achèterais d'abord une ample seigneurie...
Non, plutôt une bonne et grasse métairie,
Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi.
J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service!
Dans le commandement je serai peu novice;
Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
Et me rappellerai ce que j'étais hier,
Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
De poules, de poussins que je verrai courir!
De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir;
C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte.
Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
J'entendrai le retour de mes moutons bêlants,
Que je verrai de loin revenir à pas lents,
Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses!
Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
Et mon petit Victor, sur son âne monté,
Fermant la marche avec un air de dignité!
Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.
Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.
Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà
«Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera.
Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
Mon projet est au moins fondé sur quelque chose,
(_Il cherche._)
Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais,
Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
Mon malheur est certain: me voilà confondu.
(_Il crie._)
Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.
COLLIN D'HARLEVILLE.
MOISE SAUVÉ DES EAUX
«Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour.
«Venez: le moissonneur repose en son séjour;
«La rive est solitaire encore;
«Memphis élève à peine un murmure confus;
«Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
«N'ont d'autre témoin que l'aurore.
«Au palais de mon père on voit briller les arts;
«Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
«Qu'un bassin d'or ou de porphyre;
«Ces chants aériens sont mes concerts chéris;
«Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris
«Le souffle embaumé du zéphire!
«Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur!
«Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
«De vos ceintures transparentes;
«Détachez ma couronne et ces voiles jaloux,
«Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous
«Au sein des vagues murmurantes.
«Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin,
«Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain...
«Ne craignez rien, filles timides!
«C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers,
«Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts,
«Vient visiter les pyramides.
«Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis,
«C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,
«Que pousse une brise légère.
«Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos,
«J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
«Comme on dort au sein de sa mère.
«Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant,
«On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
«Le nid d'une blanche colombe.
«Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent;
«L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
«Semble le bercer dans sa tombe!
«Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis!
«Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils
«Au caprice des flots mobiles?
«Il tend les bras; les eaux grondent de toute part,
«Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart
«Qu'un berceau de roseaux fragiles.
«Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël;
«Mon père les proscrit, mon père est bien cruel
«De proscrire ainsi l'innocence!
«Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour,
«Je veux être sa mère: il me devra le jour,
«S'il ne me doit pas la naissance.»
Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant,
Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
Suivant sa course vagabonde;
Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor,
Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or,
Croyaient voir la fille de l'Onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit;
Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
La guide en sa marche craintive;
Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids,
L'orgueil sur son beau front pour la première fois
Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux,
Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
Sur le bord de l'arène humide;
Et ses soeurs tour à tour au front du nouveau-né,
Offrant leur doux sourire à son oeil étonné,
Déposaient un baiser timide.
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
Viens ici comme une étrangère;
Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras,
Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas;
Car Iphis n'est pas encor mère!
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant,
Baigné des larmes maternelles.
On entendait en choeur, dans les cieux étoilés,
Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés,
Chanter les lyres éternelles.
«Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil;
«Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil;
«Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
«Le jour enfin approche où vers les champs promis
«Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis,
«Les tribus si longtemps captives.
«Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots,
«C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux
«Qu'une vierge sauve de l'onde.
«Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel,
«Fléchissez: un berceau va sauver Israël,
«Un berceau doit sauver le monde!»
VICTOR HUGO.
JEANNE D'ARC
Silence au camp! la vierge est prisonnière;
Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir:
Jeune encore elle touche à son heure dernière...
Silence au camp! la vierge va périr.
Des pontifes divins, vendus à la puissance,
Sous les subtilités des dogmes ténébreux
Ont accablé son innocence;
Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:
Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice;
Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié,
D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice,
Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?
Pour qui ces torches qu'on excite?
L'airain sacré tremble et s'agite...
D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers,
Dont la foule à longs flots roule et se précipite?
La joie éclate sur leurs traits;
Sans doute l'honneur les enflamme;
Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:
Non, ces guerriers sont des Anglais
Qui vont voir mourir une femme.
Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!
Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!
La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves:
Qu'elle meure; elle a contre nous
Des esprits infernaux suscité la magie...
Lâches! que lui reprochez-vous?
D'un courage inspiré la brûlante énergie,
L'amour du nom français, le mépris du danger,
Voilà sa magie et ses charmes;
En faut-il d'autres que des armes
Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;
Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte,
Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,
Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,
Sentant son coeur faillir elle baisa la tête,
Et se prit à pleurer.
Ah! pleure, fille infortunée!
Ta jeunesse va se flétrir,
Dans sa fleur trop tôt moissonnée!
Adieu, beau ciel, il faut mourir.
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
Et ta chaumière et tes compagnes,
Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Après quelques instants d'un horrible silence,
Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance...
Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé:
A travers les vapeurs d'une fumée ardente,
Jeanne encore menaçante,
Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
Pourquoi reculer d'épouvante?
Anglais, son bras est désarmé.
La flamme l'environne, et sa voix expirante
Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!»
Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse,
Tandis que le malheur réclamait son appui,
L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse,
La vierge qui mourait pour lui!
Ah! qu'une page si funeste
De ce règne victorieux,
Pour n'en pas obscurcir le reste,
S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.
Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance,
O toi qui des vainqueurs renversas les projets!
La France y portera son deuil et ses regrets,
Sa tardive reconnaissance;
Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès;
Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!
Que sur l'airain funèbre on grave des combats,
Des étendards anglais fuyant devant tes pas,
Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.
Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;
Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,
Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:
«A celle qui sauva le trône et la patrie,
«Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»
CASIMIR DELAVIGNE.
LES CATACOMBES DE ROME
Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,
Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,
Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,
Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.
Avec ses monuments et sa magnificence,
Rome entière sortit de cet abîme immense.
Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
L'Église encor naissante y cacha ses enfants,
Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde,
Triomphante, elle vint donner des lois au monde,
Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,
L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
Brûlait de visiter cette demeure obscure,
De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,
Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses,
Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.
Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,
Ce palais de la nuit, cette sombre cité,
Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,
Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.
Dans un coin écarté se présente un réduit,
Mystérieux asile où l'espoir le conduit.
Il voit des vases saints et des urnes pieuses,
Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.
Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas!
Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble;
Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;
Il prend tous les chemins que lui montre la peur.
Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,
Dans les enfoncements de cette obscure enceinte
Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,
D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour.
Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?
Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;
L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite;
Il appelle: l'écho redouble sa frayeur;
De sinistres pensers viennent glacer son coeur.
L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures
Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures.
Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,
En trois lustres entiers voit à peine un mortel
Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste
Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,
En agitant la flamme en use l'aliment,
Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.
Vaines précautions! tout soin est inutile;
L'heure approche, et déjà son coeur épouvanté
Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.
Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre;
Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.