Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant,

Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.

Vain espoir! par le feu la cire consumée,

Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,

Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus

Les nerfs découragés ne la soutiennent plus;

De son bras défaillant enfin la torche tombe,

Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.

L'infortuné déjà voit cent spectres hideux:

Le délire brûlant, le désespoir affreux,

La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,

Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;

Mais lente, mais horrible, et traînant par la main

La faim, qui se déchire et se ronge le sein.

Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines,

Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!

Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!

Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!

Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,

Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!

Et celle dont l'amour, celle dont le souris

Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!

Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,

Versés par le regret, et séchés par la rage.

Cependant il espère; il pense quelquefois

Entrevoir des clartés, distinguer une voix.

Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense

Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence;

Et le silence encore ajoute à sa terreur.

Alors, de son destin sentant toute l'horreur,

Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve;

Il se lève, il retombe, et soudain se relève,

Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,

De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!

Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle.

Il y porte la main. O surprise! ô miracle!

Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,

Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.

Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,

Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;

Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.

Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.

A l'abri du danger, son âme encor tremblante

Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.

A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur

Un plaisir agité d'un reste de terreur.

Enfin tenant en main son conducteur fidèle,

Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.

Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,

Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!

Avec quel doux transport il promène sa vue

Sur leur majestueuse et brillante étendue!

La cité, le hameau, la verdure, les bois,

Semblent s'offrir à lui pour la première fois;

Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,

Son coeur croit assister au premier jour du monde.

DELILLE.

PRIÈRE ENFANTINE

Notre père des cieux, père de tout le monde,

De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;

Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde,

Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,

Les choses dont on a besoin!

Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière,

Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir,

Et mon père et ma mère, et ma famille entière,

Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière

Que je vous dis matin et soir.

Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse;

Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux;

Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;

Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,

Pour être aimés d'eux et de vous.

Mme AMABLE TASTU.

LA CIGALE ET LA FOURMI

La cigale ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle:

Je vous paîrai, lui dit-elle,

Avant l'août, foi d'animal,

Intérêt et principal.

La fourmi n'est pas prêteuse;

C'est là son moindre défaut:

«Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.

--Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

--Vous chantiez! j'en suis fort aise.

Hé bien! dansez maintenant.»

LA FONTAINE.

LA RENONCULE ET L'OEILLET

La renoncule un jour dans un bouquet

Avec l'oeillet se trouva réunie:

Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet.

On ne peut que gagner en bonne compagnie.

BÉRANGER.

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

(Voyez page 134.)

Autrefois le rat de ville

Invita le rat des champs,

D'une façon fort civile,

A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent les deux amis.

Le régal fut fort honnête

Rien ne manquait au festin:

Mais quelqu'un troubla la fête

Pendant qu'ils étaient en train.

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit:

Le rat de ville détale;

Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire:

Rats en campagne aussitôt;

Et le citadin de dire:

«Achevons tout notre rôt.

--C'est assez, dit le rustique:

Demain vous viendrez chez moi;

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de roi,

Mais rien ne vient m'interrompre,

Je mange à tout loisir.

Adieu donc. _Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre!_»

LA FONTAINE.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le chêne, un jour, dit au roseau:

«Vous avez bien sujet d'accuser la nature;

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;

Le moindre vent qui, d'aventure,

Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête;

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête,

Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.

Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir;

Je vous défendrais de l'orage:

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.

--Votre compassion, lui répondit l'arbuste,

Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;

Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos,

Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'arbre tient bon; le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

LA FONTAINE.

LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF

De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.

Lorsque le genre humain de glands se contentait,

Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;

Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,

Tant de selles et de bâts,

Tant de harnais pour les combats,

Tant de chaises, tant de carrosses;

Comme aussi ne voyait-on pas

Tant de festins et tant de noces.

Or, un cheval eut alors différend

Avec un cerf plein de vitesse;

Et, ne pouvant l'attraper en courant,

Il eut recours à l'homme, implora son adresse.

L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,

Ne lui laissa point de repos

Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.

Et cela fait le cheval remercie

L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;

Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.

Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc; vous serez bien traité,

Et jusqu'au ventre en la litière.

_Hélas! que sert la bonne chère

Quand on n'a pas la liberté?_

Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;

Mais il n'était plus temps; déjà son écurie

Était prête et toute bâtie,

Il y mourut en traînant son lien:

_Sage s'il eût remis une légère offense.

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,

C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien

Sans qui les autres ne sont rien_.

LA FONTAINE.

LE LIÈVRE ET LA PERDRIX

_Il ne se faut jamais moquer des misérables_:

Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?

Le sage Ésope dans ses fables,

Nous en donne un exemple ou deux.

Celui qu'en ces vers je propose,

Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,

Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille;

Quand une meute s'approchant,

Oblige le premier à chercher un asile:

Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,

Sans même en excepter Briffaut;

Enfin il se trahit lui-même

Par les esprits sortant de son corps échauffé.

Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,

Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême,

Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,

Dit que le lièvre est reparti.

Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.

La perdrix le raille et lui dit:

Tu te vantais d'aller si vite!

Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,

Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes

La sauront garantir à toute extrémité;

Mais la pauvrette avait compté

Sans l'autour aux serres cruelles.

LA FONTAINE.

LA ROBE DE L'INNOCENCE

Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence

En vain pour la chercher courut chez le Plaisir,

Chez la Fortune et la Puissance.

Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir.

LACHAMBAUDIE.

LE SINGE ET LE LÉOPARD

Le singe avec le léopard

Gagnaient de l'argent à la foire.

Ils affichaient, chacun à part.

L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire

Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;

Et, si je meurs, il veut avoir

Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée!

Et vergetée, et mouchetée!»

La bigarrure plaît: partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.

Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce,

Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.

Cette diversité dont on vous parle tant,

Mon voisin léopard l'a sur soi seulement;

Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du pape, en son vivant,

Tout fraîchement, en cette ville,

Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler;

Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,

Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..

Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents,

Nous rendrons à chacun son argent à la porte.»

Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit

Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:

L'une fournit toujours des choses agréables;

L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.

_Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables,

N'ont que l'habit pour tous talents._

LA FONTAINE.

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employait l'argent,

Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée:

La chose allait à bien par son soin diligent.

«Il m'est, disait-elle, facile

D'élever des poulets autour de ma maison..

Le renard sera bien habile

S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;

Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:

J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»

Perrette là-dessus saute aussi, transportée:

Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.

La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari,

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait;

On l'appela le Pot au lait.

LA FONTAINE.

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitait leur envie;

Ni loups, ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie;

Les tourterelles se fuyaient;

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis,

Je crois que le ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux.

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements.

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait? nulle offense.

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;

Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,

En les croquant beaucoup d'honneur.

Et quant au berger, l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.»

Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots, on cria haro sur le baudet.

Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

_Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._

LA FONTAINE.

LES DEUX PIGEONS

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.

L'un d'eux s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

_L'absence est le plus grand des maux_:

Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage:

Encor si la saison s'avançait davantage!

Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau

Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?»

Ce discours ébranla le coeur

De notre imprudent voyageur:

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète

L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point:

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite.

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère,

Je le désennuîrai. _Quiconque ne voit guère

N'a guère à dire aussi._ Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:

Vous y croirez être vous-même.»

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage

L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,

Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;

Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs

Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs était usé: si bien que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:

Quelque plume y périt; et le pis du destin

Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle

Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S'envola, s'abattit au pied d'une masure,

Crut pour le coup que ses malheurs

Finiraient par cette aventure.

Mais un fripon d'enfant, _cet âge est sans pitié_,

Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aile et tirant le pied,

Demi-morte, demi-boiteuse,

Droit au logis s'en retourna:

Tant bien que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

LA FONTAINE.

LE COCHE ET LA MOUCHE

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu:

L'attelage suait, soufflait, était rendu.

Une mouche survient et des chevaux s'approche,

Prétend les animer par son bourdonnement,

Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine,

S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine

Et qu'elle voit les gens marcher,

Elle s'en attribue uniquement la gloire,

Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit

Un sergent de bataille, allant en chaque endroit

Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche en ce commun besoin,

Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,

Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire:

Il prenait bien son temps! Une femme chantait:

C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!

Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail, le coche arrive au haut.

Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:

J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires;

_Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devraient être chassés_.

LA FONTAINE.

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES

Un octogénaire plantait.

«Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!»

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:

Assurément il radotait.

«Car, au nom des dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?

Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie

Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?

Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:

Quittez le long espoir et les vastes pensées;

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes,

Repartit le vieillard. _Tout établissement

Vient tard et dure peu._ La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d'un second seulement?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:

_Eh bien! défendez-vous au sage

De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_

Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:

J'en puis jouir demain et quelques jours encore,

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.»

Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux

Se noya dès le port, allant à l'Amérique;

L'autre afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la république,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés;

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter:

Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

LA FONTAINE.

LES DEUX CHÈVRES

Dès que les chèvres ont brouté,

Certain esprit de liberté

Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage

Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés des humains.

Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,

Un rocher, quelque mont pendant en précipices,

C'est où ces dames vont promener leurs caprices:

Rien ne peut arrêter cet animal rampant.

Deux chèvres donc s'émancipant,

Toutes deux ayant patte blanche,

Quittèrent les bas prés: chacune de sa part,

L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.

Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;

Deux belettes à peine auraient passé de front

Sur ce pont;

D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond

Devaient faire trembler de peur ces amazones.

Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes

Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.

Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,

Philippe quatre qui s'avance

Dans l'île de la Conférence.

Ainsi s'avançaient pas à pas,

Nez à nez, nos aventurières,

Qui, toutes deux étant fort fières,

Vers le milieu du pont ne se voulurent pas

L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire

De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire,

L'une certaine chèvre, au mérite sans pair,

Dont Polyphème fit présent à Galathée;

Et l'autre la chèvre Amalthée

Par qui fut nourri Jupiter.

_Faute de reculer, leur chute fut commune_:

Toutes deux tombèrent dans l'eau.

_Cet accident n'est pas nouveau

Dans le chemin de la fortune._

LA FONTAINE.

LE CORBEAU ET LE RENARD

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

«Hé! bonjour, monsieur du Corbeau;

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;

Et, pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur,

_Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute_.»

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Le corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

LA FONTAINE.

L'ANE ET LE CHIEN

_Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._

L'âne un jour pourtant s'en moqua,

Et ne sais comme il y manqua,

Car il est bonne créature.

Il allait par pays accompagné du chien,

Gravement, sans songer à rien;

Tous deux suivis d'un commun maître.

Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:

Il était alors dans un pré

Dont l'herbe était fort à son gré.

Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:

Il ne faut pas toujours être si délicat,

Et, faute de servir ce plat,

Rarement un festin demeure.

Notre baudet s'en sut enfin

Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,

Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:

Je prendrai mon dîner dans le panier au pain.

Point de réponse; mot: Le roussin d'Arcadie

Craignit qu'en perdant un moment

Il ne perdît un coup de dent.

Il fit longtemps la sourde oreille;

Enfin il répondit: «Ami, je te conseille

D'attendre que ton maître ait fini son sommeil,

Car il te donnera, sans faute, à son réveil,

Ta portion accoutumée;

Il ne saurait tarder beaucoup.»

Sur ces entrefaites, un loup

Sort du bois, et s'en vient, autre bête affamée.

L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.

Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseille

De fuir en attendant que ton maître s'éveille;

Il ne saurait tarder: détale vite et cours.

Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:

On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire,

Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,

Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.

_Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._

LA FONTAINE.

LE LOUP ET LA CIGOGNE

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup donc étant de frairie

Se pressa, dit-on, tellement,

Qu'il en pensa perdre la vie:

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe; elle accourt.

Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

«Votre salaire! dit le loup:

Vous riez, ma bonne commère!

Quoi! ce n'est pas encor beaucoup

D'avoir de mon gosier retiré votre cou!

Allez, vous êtes une ingrate:

Ne tombez jamais sous ma patte.»

LA FONTAINE.

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

_Travaillez, prenez de la peine;

C'est le fonds qui manque le moins._

Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

«Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage

Que nous ont laissé nos parents:

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage

Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout.

Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Le père mort, les fils vous retournent le champ,

De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an,

Il en rapporta davantage.

D'argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer avant sa mort,

_Que le travail est un trésor_.

LA FONTAINE.

LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,

Fut presque pris au dépourvu.

Voici comme il conta l'aventure à sa mère:

Sais-tu? Oui.--Retiens. Non.--Apprends. Recueil de poésies simples et faciles destinées à servir d'exercices élémentaires de mémoire · 第 5 / 7 段