--«L'aimerions-nous autant que nous aimons la nôtre?

«Pour oublier Brunon il faudra bien du temps!

«Eh! comment l'oublier?... Ni nous ni nos enfants

«Nous ne serons ingrats. C'était notre nourrice!

«Nous l'avions achetée étant encor génisse!

«Accoutumée à nous, elle nous entendait,

«Et même à sa manière elle nous répondait;

«Son poil était si beau, d'une couleur si noire;

«Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire,

«Ornaient son large front et ses pieds de devant;

«Avec mon petit Claude elle jouait souvent;

«Il montait sur son dos, elle le laissait faire;

«Je riais... A présent nous pleurons, au contraire!

«Non, monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser,

«Une autre ne pourra chez nous la remplacer.»

Fénelon écoutait cette plainte naïve;

Mais pendant l'entretien, bientôt le soir arrive.

Quand on est occupé de sujets importants,

On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps.

Il promet en partant de revoir la famille...

«Ah! monseigneur, lui dit la plus petite fille,

«Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu,

«Nous la retrouverions.»--«Ne pleurez plus; adieu.»

Il reprend son chemin, il reprend ses pensées,

Achève en son esprit des pages commencées;

Il marche; mais déjà l'ombre croît, le jour fuit.

Ce reste de clarté qui devance la nuit

Guide encore ses pas à travers les prairies,

Et le calme du soir nourrit ses rêveries.

Tout à coup un objet à ses yeux s'est montré;

Il regarde... il croit voir.., il distingue en un pré,

Seule, errante et sans guide, une vache... C'est elle

Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle...

Il ne peut s'y tromper; et soudain, empressé,

Il court dans l'herbe humide, il franchit un fossé,

Arrive haletant; et Brunon complaisante,

Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente.

Lui-même, satisfait, la flatte de la main.

Mais que faire? Va-t-il poursuivre son chemin?

Retourner sur ses pas, ou regagner la ville?

Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille.

«Ils l'auront dès ce soir, dit-il, et par mes soins

«Elle leur coûtera quelques larmes de moins.»

Il saisit à ces mots la corde qu'elle traîne,

Et marchant lentement, derrière lui l'emmène.

Venez, mortels, si fiers d'un vain et mince éclat;

Voyez, en ce moment, ce digne et saint prélat,

Que son nom, son génie, et son titre décore,

Mais que tant de bonté révèle plus encore.

Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau?

Le voilà fatigué, de retour au hameau.

Hélas! à la clarté d'une faible lumière,

On veille, on pleure encor dans la triste chaumière.

Il arrive à la porte: «Ouvrez-moi, mes enfants,

«Ouvrez-moi; c'est Brunon, Brunon que je vous rends.»

On accourt; ô surprise! ô joie! ô doux spectacle!

La fille croit que Dieu fait pour elle un miracle:

«Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux

«Qui, sous ses traits chéris, se présente à nos yeux,

«Pour nous faire plaisir il a pris sa figure:

«Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure,

«Bon ange!...» En ce moment, de leurs larmes noyés,

Père, mère, enfants, tous sont tombés à ses pieds.

«Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur étrange!

«Je suis votre archevêque et ne suis point un ange;

«J'ai retrouvé Brunon, et pour vous consoler

«Je revenais vers vous; que n'ai-je pu voler!

«Reprenez-la; je suis heureux de vous la rendre.»

«--Quoi! tant de peine! ô ciel! avez-vous pu la prendre,

«Et vous-même?» Il reçoit leurs respects, leur amour;

Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour.

On lui parle. «C'est donc ainsi que tu nous laisses?

«Mais te voilà!» Je donne à penser les caresses!

Brunon semble répondre à l'accueil qu'on lui fait.

Tel au retour d'Ulysse, son chien le reconnaît.

«Il faut, dit Fénelon, que je reparte encore;

«A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore;

«Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison...

«--Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison;

«On pleurerait ailleurs quand vous séchez nos larmes!

«Vous êtes tant aimé!... Prévenez leurs alarmes

«Mais comment retourner? car vous êtes bien las!

«Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras.

«Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage.»

D'un peuplier voisin on abat le branchage.

Mais au hameau déjà le bruit s'est répandu.

Monseigneur est ici!... Chacun est accouru,

Chacun veut le servir. De bois et de ramée

Une civière agreste aussitôt est formée,

Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais;

Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;

Le bon prélat s'y place, et mille cris de joie

Volent au loin; l'écho les double et les renvoie.

Il part: tout le hameau l'environne, le suit;

La clarté des flambeaux brille à travers la nuit,

Le cortège bruyant qu'égaye un chant rustique,

Marche... Honneurs innocents et gloire pacifique!

Ainsi par leur amour Fénelon escorté,

Jusque dans son palais en triomphe est porté.

ANDRIEUX.

QUATRAINS MORAUX

1.

Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence;

On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer:

La voix de l'univers annonce sa puissance,

Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer.

2.

Contre la conscience il n'est point de refuge:

Elle parle en nos coeurs; rien n'étouffe sa voix,

Et de nos actions elle est tout à la fois

La loi, l'accusateur, le témoin et le juge.

3.

Enfants, quelque irrité que vous paraisse un père,

Croyez qu'il est toujours votre ami le plus doux,

Son coeur en vous montrant un courroux nécessaire,

Le fait pour votre bien, et souffre plus que vous.

4.

Que vous devez aimer cette maman si chère,

Qui souffrit tant pour vous, qui vous rend tant de soins,

Et qui prévoit si bien vos peines, vos besoins!

Est-il assez d'amour pour payer une mère?

5.

Soyez doux, complaisants, d'un caractère affable:

On est toujours aimé quand on est sans humeur;

L'esprit ne suffit pas, enfants, pour être aimable;

Il faut y joindre encor l'indulgente douceur.

6.

Offensez-vous quelqu'un, votre orgueil vous refuse

A demander pardon de votre emportement.

Eh! pourquoi donc rougir de ce beau mouvement?

La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse.

7.

Notre vie est si courte! Il la faut employer;

Instruisez-vous, enfants, dès l'âge le plus tendre.

Vous serez malheureux si vous cessez d'apprendre

Et c'est un jour perdu qu'un jour sans travailler.

LE BON EMPLOI DU TEMPS

Comme la bienfaisante pluie

Féconde la terre en été

Dieu fit pour féconder la vie,

Le travail et l'activité.

Ne laissons point d'heure inutile:

Songeons que la paille stérile

Est foulée aux pieds du glaneur;

Puissent s'amasser nos journées,

Comme les gerbes moissonnées,

Dans le grenier du laboureur!

Mme AMABLE TASTU.

LE CÈDRE DU LIBAN

Le cèdre du Liban s'était dit en lui-même:

«Je règne sur les monts; ma tête est dans les cieux,

«J'étends sur les forêts mon vaste diadème;

«Je prête un noble asile à l'aigle audacieux.

«A mes pieds l'homme rampe...» Et l'homme qu'il outrage

Rit, se lève, et d'un bras trop longtemps dédaigné

Fait tomber sous la hache et la tête et l'ombrage

De ce roi des forêts, de sa chute indigné...

Vainement il s'exhale en des plaintes amères;

Les arbres d'alentour sont joyeux de son deuil:

Affranchis de son ombre, ils s'élèvent en frères,

Et du géant superbe un ver punit l'orgueil.

LE BRUN.

LA FEUILLE

De ta tige détachée,

Pauvre feuille desséchée,

Où vas-tu?--Je n'en sais rien:

L'orage a brisé le chêne

Qui seul était mon soutien.

De son inconstante haleine

Le zéphir ou l'aquilon

Depuis ce jour me promène

De la forêt à la plaine,

De la montagne au vallon.

Je vais où le vent me mène,

Sans me plaindre ou m'effrayer,

Je vais où va toute chose,

Où va la feuille de rose

Et la feuille de laurier.

ARNAULT.

LE PLUS DOUX NOM

«Emmanuel... Dieu avec nous!»

Plus doux qu'est au printemps le parfum de la rose,

Quand l'aube luit;

Que le sein maternel où l'enfant se repose,

Quand vient la nuit;

Plus doux et plus touchant que le doux nom de père

Pour l'orphelin;

Plus doux qu'est à nos yeux l'éclat de la lumière

A son déclin;

Plus douce qu'est au coeur que le bruit empoisonne

La paix du soir;

Plus doux qu'est au mourant que la vie abandonne

Le mot d'espoir;

Plus doux qu'est le regard du jeune enfant qui prie

Près de son lit;

Plus doux qu'est dans l'exil le doux nom de patrie

Pour le proscrit;

Plus doux qu'est au rocher battu par la tempête

L'aspect du port;

Plus doux qu'est le duvet où l'oiseau met sa tête

Quand il s'endort;

Plus doux qu'au pèlerin arrivant de la terre

Est le chant des élus,

--Plus doux est au pécheur perdu dans sa misère

Le doux nom de Jésus!

THÉOPHILE GONTARD.

DANDOLO

Venise aux Byzantins demandait un traité.

Auprès de l'empereur part comme député

Un des plus nobles fils de Venise la belle,

Dandolo!... L'empereur ordonne qu'on l'appelle.

Il entre!... Le traité l'attendait tout écrit:

«Lisez, lui dit le prince, et puis signez...» Il lit.

Mais soudain, pâlissant de colère, il s'écrie:

«Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,

«Je ne signerai pas!» L'impétueux César

Se lève! Dandolo l'écrase d'un regard.

Le prince veut parler de présents, il s'indigne!

De bourreaux, il sourit; de prêtres, il se signe!

Alors tout écumant de honte et de fureur:

«Si tu ne consens pas, traître, dit l'empereur,

«J'appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,

«Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,

«Un fer rouge éteindra le feu évanoui;

«Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin... oui!»

Il se tait!.. On apporte une lame brûlante!

Il se tait!.. On l'applique à sa paupière ardente:

Il se tait!.. De ses yeux où le fer s'enfonçait,

Le sang coule: il se tait! la chair fume: il se tait!..

Et quand de ses bourreaux l'oeuvre fut achevée,

Tranquille et ferme il dit: «La patrie est sauvée!»

Eh bien! ce front d'airain, inflexible aux douleurs,

Ces yeux qui torturés n'ont que du sang pour pleurs,

Cet immobile front où pas un pli ne bouge,

Qui ne sourcille pas sous le feu d'un fer rouge,

Ces yeux, ce front, ce coeur, avaient quatre-vingts ans!

Jeune aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens

Le trahir, et son corps manqua-t-il à son âme?

Va, va, fouille l'histoire avec des yeux de flamme,

Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-là.

Auprès de Dandolo, qu'est-ce que Scevola?

E. LEGOUVÉ.

L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,

Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!

Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,

Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!

Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres, nus et sans mère,

Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;

Ils ont toujours sommeil! O destinée amère!

Maman, douce maman, cela me fait gémir,

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges

Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien;

Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,

Je te bénis, ma mère, et je touche le tien.

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première

De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la voir!

Je vais dire tout bas ma plus tendre prière;

Donne encore un baiser, bonne maman! Bonsoir.

PRIÈRE

Dieu des enfants, le coeur d'une petite fille,

Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains;

On me parle souvent d'orphelins sans famille;

Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!

Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,

Pour répondre à des voix que l'on entend gémir;

Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne,

Un petit oreiller qui le fasse dormir.

Mme DESBORDES-VALMORE.

PARAPHRASE DU PSAUME CXLVI

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde,

Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde

Que toujours quelque vent empêche de calmer;

Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre:

C'est Dieu qui nous fait vivre,

C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris et ployer les genoux:

Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, ce que nous sommes,

Véritablement hommes,

Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière

Que cette majesté si pompeuse et si fière

Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers,

Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines

Font encore les vaines,

Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,

D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;

Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;

Et tombent avec eux d'une chute commune

Tous ceux que leur fortune

Faisait leurs serviteurs.

MALHERBE.

LE BONHEUR DU CHRÉTIEN

Que ne puis-je, ô mon Dieu, Dieu de ma délivrance,

Remplir de ta louange et la terre et les cieux,

Les prendre pour témoins de ma reconnaissance,

Et dire au monde entier combien je suis heureux!

Heureux quand je t'écoute et que cette parole

Qui dit: «Lumière sois!» et la lumière fut,

S'abaisse jusqu'à moi, m'instruit et me console,

Et me dit: «C'est ici le chemin du salut!»

Heureux quand je te parle, et que de ma poussière,

Je fais monter vers toi mon hommage et mon voeu,

Avec la liberté d'un fils devant son père,

Et le saint tremblement d'un pécheur devant Dieu.

Heureux lorsque ton jour, ce jour qui vit éclore

Ton oeuvre du néant et ton fils du tombeau,

Vient m'ouvrir les parvis où ton peuple t'adore,

Et de mon zèle éteint rallumer le flambeau.

Heureux quand sous les coups de ta verge fidèle,

Avec amour battu, je souffre avec amour:

Pleurant, mais sans douter de ta main paternelle,

Pleurant, mais sous la croix, pleurant, mais pour un jour.

Heureux, lorsque, attaqué par l'Ange de la chute,

Prenant la Croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur,

Je triomphe à genoux et sors de cette lutte

Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur.

Heureux, toujours heureux! J'ai le Dieu fort pour père,

Pour frère Jésus-Christ, pour guide l'Esprit-Saint!

Que peut ôter l'enfer, que peut donner la terre

A qui jouit du ciel et du Dieu trois fois saint?

A. MONOD.

LE NID DE FAUVETTES

Je le tiens, ce nid de fauvettes!

Ils sont deux, trois, quatre petits!

Depuis si longtemps je vous guette;

Pauvres oiseaux, vous voilà pris!

Criez, sifflez, petits rebelles,

Débattez-vous; oh! c'est en vain,

Vous n'avez pas encor vos ailes,

Comment vous sauver de ma main?

Mais quoi! n'entends-je pas leur mère

Qui pousse des cris douloureux?

Oui, je le vois, oui, c'est leur père

Qui vient voltiger auprès d'eux.

Ah! pourrais-je causer leur peine,

Moi qui, l'été, dans les vallons,

Venais m'endormir sous un chêne,

Au bruit de leurs douces chansons?

Hélas! si du sein de ma mère

Un méchant venait me ravir,

Je le sens bien, dans sa misère,

Elle n'aurait plus qu'à mourir.

Et je serais assez barbare,

Pour vous arracher vos enfants?

Non, non, que rien ne vous sépare;

Non, les voici, je vous les rends.

Apprenez-leur, dans le bocage,

A voltiger auprès de vous;

Qu'ils écoutent votre ramage

Pour former des sons aussi doux.

Et moi, dans la saison prochaine,

Je reviendrai dans les vallons,

Dormir quelquefois sous un chêne,

Au bruit de leurs douces chansons.

BERQUIN.

A MES OISEAUX

Oh! que vous chantez bien, mes petits canaris!

C'est que vous avez tout à souhait: belle cage,

Grain nouveau, gai soleil, air pur et frais breuvage,

Et votre joie éclate en vos airs favoris!

Mais savez-vous, au moins, d'où vous vient cette fête?

Moi, j'achète ce grain dont vous êtes friands:

Mais qui l'a fait germer et mûrir dans les champs?

Je vous verse cette eau: mais cette eau, qui l'a faite?

Qui donc a fait couler le limpide ruisseau

Où, dans mon gobelet, pour vous je l'ai puisée?

C'est moi qui vous ai mis tout près de la croisée;

Quand j'ai vu ce jour pur et ce soleil si beau:

Mais d'où vient ce beau jour, et d'où vient l'astre même?

Qui l'a formé? Qui l'a suspendu dans les airs,

Pour être bienfaiteur et roi de l'univers?

Dites, le savez-vous?--C'est quelqu'un qui vous aime.

C'est Dieu, mes canaris!--La graine et le ruisseau,

L'azur et le soleil, et les cieux et la terre

Sont son oeuvre: et c'est lui qui, comme un tendre père

S'occupe de l'enfant et prend soin de l'oiseau!

C'est Dieu qui vous a faits, c'est Dieu qui vous apprête

Ce repas, cet abri; c'est lui qui vous revêt,

Dans la saison d'hiver, de ce moelleux duvet

Où, pour vous endormir, vous cachez votre tête;

Lui qui vous a donné ces jolis petits yeux,

Et cette douce voix aux sémillants ramages!

A lui donc tous vos chants, à lui tous vos hommages!

Chantez, dès que l'aurore apparaît dans les cieux;

Chantez, lorsqu'à midi ruisselle la lumière;

Chantez, quand le jour baisse et meurt à l'horizon!

Ensemble, rendons grâce et gloire à son saint nom;

Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prière!

L. TOURNIER.

LE VAISSEAU _LE VENGEUR_

Ah! des flots fût-on la victime,

Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de périr:

Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,

De paraître le conquérir.

Trahi par le sort infidèle,

Comme un lion pressé de nombreux léopards,

Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle;

Il les combat de toutes parts.

L'airain lui déclare la guerre;

Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros,

Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre

Vient de s'éteindre dans les flots.

Captifs, la vie est un outrage:

Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux,

L'Anglais en frémissant admire leur courage;

Albion pâlit devant eux.

Plus fiers d'une mort infaillible,

Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,

De ces républicains l'âme n'est plus sensible

Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.

Près de se voir réduits en poudre,

Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.

Voyez-les défier et la vague et la foudre,

Sous des mâts rompus et brûlants.

Voyez ce drapeau tricolore,

Qu'élève en périssant leur courage indompté;

Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore

Ce cri: Vive la liberté!

Ce cri... c'est en vain qu'il expire,

Étouffé par la mort et par les flots jaloux;

Sans cesse il revivra répété par ma lyre;

Siècles, il planera sur vous!

Et vous, héros de Salamine,

Dont Thétis vante encor les exploits glorieux,

Non, vous n'égalez point cette auguste ruine,

Ce naufrage victorieux.

E. LEBRUN.

LA MORT DES TEMPLIERS

Un immense bûcher dressé pour leur supplice,

S'élève en échafaud, et chaque chevalier

Croit mériter l'honneur d'y monter le premier;

Mais le grand maître arrive: il monte, il les devance;

Son front est rayonnant de gloire et d'espérance;

Il lève vers les cieux un regard inspiré.

D'une voix formidable aussitôt il s'écrie:

«Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie.

«Français, souvenez-vous de nos derniers accents:

«Nous sommes innocents, nous mourons innocents.

«L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste;

«Mais il est dans le ciel un tribunal auguste

«Que le faible opprimé jamais n'implore en vain;

«Et j'ose t'y citer, ô pontife romain!

«Encor quarante jours!.. je t'y vois comparaître.»

Chacun en frémissant écoutait le grand maître:

Mais quel étonnement! quel trouble! quel effroi

Quand il dit: «O Philippe! ô mon maître! ô mon roi!

«Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée;

«Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année.»

Les nombreux spectateurs, émus et consternés,

Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés.

De tous côtés s'étend la terreur, le silence:

Il semble que du ciel descende la vengeance.

Les bourreaux interdits n'osent plus approcher;

Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher,

Et détournent la tête... Une fumée épaisse

Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse.

Tout à coup le feu brille... A l'aspect du trépas

Ces braves chevaliers ne se démentent pas.

On ne les voyait plus, mais leurs voix héroïques

Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques;

Plus la flamme montait, plus ce concert pieux

S'élevait avec elle et montait vers les cieux.

Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense,

Proclamant avec lui votre auguste clémence,

Aux pieds de l'échafaud soudain s'est élancé...

Mais il n'était plus temps... Les chants avaient cessé.

RAYNOUARD.

LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES

--1818--

J'ai vu la paix descendre sur la terre,

Semant de l'or, des fleurs et des épis.

L'air était calme et du dieu de la guerre

Elle étouffait les foudres assoupis.

«Ah! disait-elle, égaux par la vaillance,

«Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain,

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.

«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;

«Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.

«D'un globe étroit divisez mieux l'espace;

«Chacun de vous aura place au soleil.

«Tous attelés au char de la puissance,

«Du vrai bonheur vous quittez le chemin.

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.

«Chez vos voisins vous portez l'incendie;

«L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés;

«Et quand la terre est enfin refroidie,

«Le soc languit sous des bras mutilés.

«Près de la borne où chaque État commence,

«Aucun épi n'est pur de sang humain.

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.

«Des potentats, dans vos cités en flammes,

«Osent du bout de leur sceptre insolent

«Marquer, compter et recompter les âmes

«Que leur adjuge un triomphe sanglant.

«Faibles troupeaux, vous passez sans défense

«D'un joug pesant sous un joug inhumain.

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.

«Que Mars en vain n'arrête point sa course:

«Fondez des lois dans vos pays souffrants.

«De votre sang ne livrez plus la source

«Aux rois ingrats, aux vastes conquérants.

«Des astres faux conjurez l'influence;

«Effroi d'un jour, ils pâliront demain.

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.

«Oui, libre enfin, que le monde respire;

«Sur le passé jetez un voile épais;

«Semez vos champs aux accords de la lyre;

«L'encens des arts doit brûler pour la paix.

«L'espoir riant, au sein de l'abondance,

«Accueillera les doux fruits de l'hymen,

«Peuples, formez une sainte alliance,

«Et donnez-vous la main.»

Ainsi parlait cette vierge adorée,

Et plus d'un roi répétait ses discours.

Comme au printemps la terre était parée;

L'automne en fleurs rappelait les amours.

Pour l'étranger, coulez, bons vins de France;

De sa frontière il reprend le chemin.

Peuples, formons une sainte alliance,

Et donnons-nous la main.

BÉRANGER.

MORT DE COLIGNY

Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée

Qu'au fatal dénouement la reine a réservée.

Le signal est donné sans tumulte et sans bruit.

C'était à la faveur des ombres de la nuit.

De ce mois malheureux l'inégale courrière

Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.

Coligny languissait dans les bras du repos,

Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.

Soudain de mille cris le bruit épouvantable

Vient arracher ses sens à ce calme agréable:

Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés

Courir des assassins à pas précipités;

Il voit briller partout les flambeaux et les armes,

Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,

Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,

Les meurtriers en foule au carnage échauffés,

Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne;

«C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.»

Il entend retentir le nom de Coligny;

Il aperçoit de loin le jeune Téligni,

Téligni dont l'amour a mérité sa fille,

L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,

Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,

Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense,

Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance,

Voulut mourir du moins comme il avait vécu,

Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte

Du salon qui l'enferme allait briser la porte.

Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux

Avec cet oeil serein, ce front majestueux,

Tel que dans les combats, maître de son courage,

Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect,

Les meurtriers surpris sont saisis de respect:

Une force inconnue a suspendu leur rage.

«Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,

«Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs

«Que le sort des combats respecta quarante ans:

«Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne;

«Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...

«J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...»

Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux:

L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes;

L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,

Et de ses assassins ce grand homme entouré

Semblait un roi puissant par son peuple adoré.

Besme, qui dans la cour attendait sa victime,

Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;

Des assassins trop lents il veut hâter les coups;

Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.

A cet objet touchant lui seul est inflexible,

Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,

Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,

Si du moindre remords il se sentait surpris.

A travers les soldats il court d'un pas rapide:

Coligny l'attendait d'un visage intrépide,

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux

Lui plonge son épée en détournant les yeux,

De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage

Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

Sais-tu? Oui.--Retiens. Non.--Apprends. Recueil de poésies simples et faciles destinées à servir d'exercices élémentaires de mémoire · 第 3 / 7 段