Avait de ses petits suspendu le berceau.
D'écoliers turbulents une troupe inquiète,
Cherchant quelque plaisir nouveau,
Aperçut en passant le nid de la pauvrette:
Le voir, être tenté, l'assaillir à l'instant,
Chez ce peuple enclin à mal faire
Ce fut l'ouvrage d'un moment.
Tous sans pitié lui déclarent la guerre,
Le pauvre nid vingt fois pensa faire le saut,
Il n'était si petit marmot
Qui ne fît de son mieux pour y lancer sa pierre.
L'alarme cependant était grande au logis,
La fauvette voyait l'instant où ses petits
Allaient périr ou subir l'esclavage.
Un esclavage, hélas! pire que le trépas.
Les gens qu'elle voyait là-bas
Étaient assurément quelque peuple sauvage
Qui ne les épargnerait pas.
Que faire en ce péril extrême?
Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime?
Elle vole au-devant des coups:
Pour sa famille elle se sacrifie,
Espérant que ces gens, dans leur affreux courroux,
Se contenteront de sa vie.
Aux yeux du peuple scélérat,
Elle va, vient, vole et revole,
S'élève tout à coup, et tout à coup s'abat,
Fait tant qu'enfin cette race frivole
Court après elle et laisse là le nid.
Elle amusa longtemps cette maudite engeance,
Les mena loin, fatigua leur constance,
Et pas un d'eux ne l'atteignit.
L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mère,
A ses petits elle en devint plus chère.
Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit,
A son retour, de touchant et de tendre!
Comme ils avaient passé tout ce temps sans rien prendre,
Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit.
AUBERT.
ADIEUX A LA VIE
--1780--
J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence,
Il a vu mes pleurs pénitents;
Il guérit mes remords, il m'arme de constance;
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:
Qu'il meure et sa gloire avec lui!
Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:
Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;
Tout trompe la simplicité!
Celui que tu nourris court vendre ton image
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né de douleurs;
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir.
Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
La paix et l'espoir sans orgueil;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil!
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour et je meurs:
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois!
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois!
Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux!
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée!
Qu'un ami leur ferme les yeux!
GILBERT.
LES TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB
En Europe! en Europe!--Espérez! Plus d'espoir!
«Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.»
Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir,
Perçait de l'horizon l'immensité profonde.
Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
Il marche, et l'horizon recule devant lui;
Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde
L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond.
Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.
Le pilote, en silence, appuyé tristement
Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres,
Écoute du roulis le sourd mugissement,
Et des mâts fatigués les craquements funèbres.
Les astres de l'Europe ont disparu des cieux;
L'ardente croix du sud épouvante ses yeux.
Enfin l'aube attendue, et trop lente à paraître,
Blanchit le pavillon de sa douce clarté:
«Colomb! voici le jour! le jour vient de renaître!
«--Le jour! et que vois-tu?--Je vois l'immensité.»
Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort;
La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire.
«Périra-t-il? Aux voix!--La mort! la mort! la mort!
«--Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.»
Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau
Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau!
Et peut-être demain leurs flots impitoyables
Le poussant vers ces bords que cherchait son regard,
Les lui feront toucher, en roulant sur les sables
L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard!
Soudain du haut des mâts descendit une voix:
Terre! s'écria-t-on, terre! terre!... Il s'éveille:
Il court. Oui, la voilà, c'est elle, tu la vois,
La terre!... ô doux spectacle! ô transports! ô merveille!
O généreux sanglots qu'il ne peut retenir!
Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?
Il la donne à son roi, cette terre féconde;
Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts:
Des trésors, des honneurs en échange d'un monde,
Un trône, ah! c'était peu!... Que reçut-il? des fers.
CASIMIR DELAVIGNE.
L'AUMONE
Donnez, riches! l'aumône est soeur de la prière.
Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux;
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
La face du Seigneur se détourne de vous.
Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles;
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;
Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges
Passer dans vos rêves la nuit.
Donnez! il vient un jour où le monde nous laisse.
Vos aumônes là-haut vous font une richesse.
Donnez afin qu'on dise: «Il a pitié de nous!»
Afin que l'indigent que glacent les tempêtes,
Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.
Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
Pour que le méchant même, en s'inclinant, vous nomme,
Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
Contre tous vos péchés vous ayez la prière
D'un mendiant puissant au ciel.
VICTOR HUGO.
LA CHUTE DES FEUILLES
De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant, à son aurore,
Un jeune malade à pas lents
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans.
«Bois que j'aime, adieu, je succombe:
Votre deuil me prédit mon sort;
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Épidaure,
Tu m'as dit: «Les feuilles des bois
«A tes yeux jauniront encore,
«Mais c'est pour la dernière fois.
«L'éternel cyprès se balance;
«Déjà sur sa tête en silence
«Il incline ses longs rameaux;
«Ta jeunesse sera flétrie
«Avant l'herbe de la prairie,
«Avant les pampres des coteaux.»
Et je meurs... de leur froide haleine
M'ont touché les sombres autans;
Et j'ai vu comme une ombre vaine
S'évanouir mon beau printemps!
Tombe, tombe, feuille éphémère!
Voile aux yeux ce triste chemin;
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain.
Mais vers la solitaire allée,
Si mon amante désolée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par ton léger bruit
Mon ombre un instant consolée.
Il dit, s'éloigne, et sans retour,
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.
MILLEVOYE.
LE COIN DU GRAND-PÈRE
Ce coin près du foyer, c'est le coin du grand-père.
C'est là, je m'en souviens, qu'il aimait à s'asseoir,
Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergère,
Là qu'il lisait le jour et sommeillait le soir.
Je crois le voir encor. Sa tête couronnée
De beaux cheveux blanchis par l'âge et le chagrin,
Se penchait en avant, doucement inclinée;
Son visage était grave à la fois et serein.
Son coeur était ouvert à tous. On pouvait lire
Le calme sur son front, la bonté dans ses yeux;
Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire,
On croyait voir briller comme un rayon des cieux.
Puis, il était si bon pour moi! Dès que décembre,
Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin,
Souvent à ses côtés, je jouais dans la chambre:
Vénérable grand-père et petit-fils mutin!
Je vous laisse à penser le tapage et la fête,
Quand le ronfle à mon gré sifflait sur le plancher,
Quand mes soldats de plomb, rangés tambour en tête,
Sous mon commandement semblaient prêts à marcher.
--Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-père!
Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris,
Au combat, d'un seul coup je culbutais à terre
Tous ces pauvres soldats disloqués et meurtris!
Puis, lorsque j'étais las de jouer:--Une histoire.
Grand-père!--et me voilà sur ses genoux assis.
Lui, cherchant un moment dans sa vieille mémoire,
Et me baisant au front, commençait ses récits.
C'étaient des souvenirs de l'enfance lointaine,
Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois,
Terrible... et j'écoutais, ne respirant qu'à peine,
Mon oreille et mon coeur suspendus à sa voix?
Souvent, dans la veillée, il prenait son gros livre;
--Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,--
Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre,
Un céleste bonheur animait son regard.
Les mains jointes, le front recueilli, son visage
Reflétait tout son coeur, ce coeur humble et pieux,
Et rarement son doigt tournait la sainte page,
Sans qu'une douce larme y tombât de ses yeux!
Ainsi Dieu le reprit, lisant sa vieille Bible?
Un soir, je l'appelais, le croyant endormi...
Il n'était plus: la mort, comme un sommeil paisible,
L'avait couché, serein, auprès de son ami!
Maintenant, son fauteuil est vide. Le grand-père
Ne viendra plus jamais s'asseoir au coin du feu!
Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre:
Il ne nous a quittés que pour aller à Dieu!
L. TOURNIER.
HYMNE DE L'ENFANT A SON RÉVEIL
O père qu'adore mon père!
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux!
Toi, dont le nom terrible et doux
Fait courber le front de ma mère!
On dit que ce brillant soleil
N'est qu'un jouet de ta puissance;
Que sous tes pieds il se balance
Comme une lampe de vermeil.
On dit que c'est toi qui fais naître
Les petits oiseaux dans les champs,
Et qui donnes aux petits enfants
Une âme aussi pour te connaître.
On dit que c'est toi qui produis
Les fleurs dont le jardin se pare,
Et que, sans toi, toujours avare,
Le verger n'aurait point de fruits.
Aux dons que ta bonté mesure
Tout l'univers est convié:
Nul insecte n'est oublié
A ce festin de la nature.
L'agneau broute le serpolet,
La chèvre s'attache au cytise,
La mouche au bord du vase puise
Les blanches gouttes de mon lait!
L'alouette a la graine amère
Que laisse envoler le glaneur,
Le passereau suit le vanneur,
Et l'enfant s'attache à sa mère.
Et pour obtenir chaque don
Que chaque jour tu fais éclore,
A midi, le soir, à l'aurore,
Que faut-il? Prononcer ton nom!
O Dieu! ma bouche balbutie
Ce nom des anges redouté;
Un enfant même est écouté
Dans le choeur qui te glorifie!...
Ah! puisqu'il entend de si loin
Les voeux que notre bouche adresse,
Je veux lui demander sans cesse
Ce dont les autres ont besoin.
Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
Donne la plume aux passereaux,
Et la laine aux petits agneaux,
Et l'ombre et la rosée aux plaines.
Donne au malade la santé,
Au mendiant le pain qu'il pleure,
A l'orphelin une demeure,
Au prisonnier la liberté.
Donne une famille nombreuse
Au père qui craint le Seigneur;
Donne à moi sagesse et bonheur,
Pour que ma mère soit heureuse!...
LAMARTINE.
DERNIER CHOEUR D'ESTHER
--1689--
Dieu fait triompher l'innocence,
Chantons, célébrons sa puissance.
Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
Et notre sang prêt à couler;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:
Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres flèches l'ont percé.
J'ai vu l'impie adoré sur la terre,
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux;
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Comment s'est calmé l'orage?
Quelle main salutaire a chassé le nuage?
L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé.
Au péril d'une mort funeste
Son zèle ardent s'est exposé;
Elle a parlé: le ciel a fait le reste.
Esther a triomphé des filles des Persans:
La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
Tout ressent de ses yeux les charmes innocents,
Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?
Les charmes de son coeur sont encor plus puissants,
Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?
Ton Dieu n'est plus irrité:
Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière,
Quitte les vêtements de ta captivité,
Et reprends ta splendeur première.
Les chemins de Sion à la fin sont ouverts:
Rompez vos fers,
Tribus captives;
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers,
Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
Je reverrai ces campagnes si chères,
J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
Relevez, relevez les superbes portiques
Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré:
Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
Prêtres sacrés, préparez vos cantiques.
Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques:
Dieu descend et vient habiter parmi nous:
Terre, frémis d'allégresse et de crainte;
Et vous, sous sa majesté sainte,
Cieux, abaissez-vous.
Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
Jeune peuple, courez à ce maître adorable.
Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.
Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
Il s'apaise, il pardonne;
Du coeur ingrat qui l'abandonne
Il attend le retour;
Il excuse notre faiblesse,
A nous chercher même il s'empresse;
Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
Une mère a moins de tendresse.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
Il nous fait remporter une illustre victoire.
Il nous a révélé sa gloire.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
Que l'on célèbre ses ouvrages
Au delà des temps et des âges,
Au delà de l'éternité.
J. RACINE.
LE NID
Moins on tient de place, plus on est à couvert:
une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche.
_Bernardin de Saint-Pierre._
De ce buisson de fleurs approchons-nous ensemble:
Vois-tu ce nid posé sur la branche qui tremble?
Pour le couvrir, vois-tu les rameaux se ployer?
Les petits sont cachés sous leur couche de mousse;
Ils sont tous endormis!... Oh! viens, ta voix est douce:
Ne crains pas de les effrayer.
De ses ailes encore la mère les recouvre;
Son oeil appesanti se referme et s'entr'ouvre,
Et son amour souvent lutte avec le sommeil:
Elle s'endort enfin... Vois comme elle repose!
Elle n'a rien pourtant qu'un nid sous une rose,
Et sa part de notre soleil.
Vois, il n'est point de vide en son étroit asile,
A peine s'il contient sa famille tranquille;
Mais là le jour est pur, là le sommeil est doux,
C'est assez!... Elle n'est ici que passagère;
Chacun de ses petits peut réchauffer son frère,
Et son aile les couvre tous.
Et nous, pourtant, mortels, nous passagers comme elle,
Nous fondons des palais quand la mort nous appelle;
Le présent est flétri par nos voeux d'avenir;
Nous demandons plus d'air, plus de jour, plus d'espace,
Des champs, un toit plus grand!... Ah! faut-il tant de place
Pour aimer un jour... et mourir!
E. SOUVESTRE.
LE MONTAGNARD ÉMIGRÉ
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
De France!
O mon pays, sois mes amours
Toujours.
Te souvient-il que notre mère
Au foyer de notre chaumière
Nous pressait sur son sein joyeux,
Ma chère!
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux.
Ma soeur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore?
Et de cette tant vieille tour
Du Maure,
Où l'airain sonnait le retour
Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille
Qu'effleurait l'hirondelle agile,
Du vent qui courbait le roseau
Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau
Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène
Et ma montagne et le grand chêne!
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine.
Mon pays sera mes amours
Toujours!
CHATEAUBRIAND.
LE RETOUR DANS LA PATRIE
Qu'il va lentement, le navire
A qui j'ai confié mon sort!
Au rivage où mon coeur aspire
Qu'il est lent à trouver un port!
France adorée?
Douce contrée,
Mes yeux cent fois ont cru te découvrir;
Qu'un vent rapide
Soudain nous guide
Aux bords sacrés où je reviens mourir.
Mais enfin le matelot crie:
Terre! terre! là-bas, voyez!
Ah! tous mes maux sont oubliés:
Salut à ma patrie!
Oui, voilà les rives de France;
Oui, voilà le port vaste et sûr,
Voisin des champs où mon enfance
S'écoula sous un chaume obscur.
France adorée!
Douce contrée!
Après vingt ans, enfin, je te revois.
De mon village
Je vois la plage;
Je vois fumer la cime de nos toits.
Combien mon âme est attendrie!
Là furent mes premiers amours;
Là ma mère m'attend toujours;
Salut à ma patrie!
Loin de mon berceau, jeune encore,
L'inconstance emporta mes pas
Jusqu'au sein des mers où l'aurore
Sourit aux plus riches climats.
France adorée!
Douce contrée!
Dieu te devait leurs fécondes chaleurs.
Toute l'année,
Là, brille ornée
De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs.
Mais là, ma jeunesse flétrie
Rêvait à des climats plus chers:
Là, je regrettais nos hivers.
Salut à ma patrie!
Poussé chez des peuples sauvages
Qui m'offraient de régner sur eux,
J'ai su défendre leurs rivages
Contre des ennemis nombreux.
France adorée!
Douce contrée!
Tes champs alors gémissaient envahis.
Puissance et gloire,
Cris de victoire,
Rien n'étouffa la voix de mon pays:
De tout quitter mon coeur me prie;
Je reviens pauvre, mais constant.
Une bêche est là qui m'attend.
Salut à ma patrie!
Au bruit des transports d'allégresse
Enfin le navire entre au port.
Dans cette barque où l'on se presse,
Hâtons-nous d'atteindre le bord.
France adorée!
Douce contrée!
Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
Enfin j'arrive,
Et sur la rive
Je rends au ciel, je rends grâce à genoux.
Je t'embrasse, ô terre chérie!
Dieu! qu'un exilé doit souffrir!
Moi désormais, je puis mourir;
Salut à ma patrie!
BÉRANGER.
AH! SI J'ÉTAIS PETIT OISEAU!
C'était le plus beau jour de tous les jours d'automne,
Un de ces jours brillants, jours aux mille couleurs,
Où la terre ravie, effeuillant sa couronne,
Nous jette ses fruits et ses fleurs.
La mère travaillait à la fenêtre assise,
Mère au front gracieux, au regard calme, doux,
Et l'enfant apprenait, en silence et soumise,
Une leçon sur ses genoux.
Relevant quelquefois sa tête rose et blanche,
Pour sourire au soleil, au splendide horizon,
Elle écoutait l'oiseau qui sautait sur la branche,
En chantant gaiement sa chanson.
La pauvre mère alors, et bonne et généreuse,
Pour ne pas la gronder, feignait de ne rien voir,
Ou ramenait d'un mot sa chère paresseuse
Au doux sentiment du devoir.
Que sa voix était tendre et pleine d'indulgence!
«Allons, chère Marie, allons, tu n'apprends pas.
Ton livre déchiré trahit ta négligence,
Que vois-tu de si beau là-bas?»
Elle invitait encor la gentille rêveuse
A reprendre courage, à lire de nouveau,
Quand l'enfant s'écria: «Que je suis malheureuse!
Ah! si j'étais petit oiseau!
Ah! si j'étais l'oiseau qui toujours saute et chante;
Qui n'a souci de rien, qu'on voit toujours joyeux;
Si j'étais cet oiseau, que je serais contente,
Et que mon sort serait heureux!
Plus de livre ennuyeux, plus de leçon sévère;
Voltiger tout le jour, courir et s'amuser,
Causer avec les fleurs, caresser la bruyère,
Sur le gazon se reposer;
Toujours nouveau plaisir, toujours nouvelle fête;
Sous les arbres touffus, j'arrêterais mon vol,
Et m'en irais souvent appeler la fauvette,
Pour rire avec le rossignol.
Tu dis que c'est là-haut qu'on chante les louanges,
Que la terre répète en tout temps, en tout lieu:
J'y volerais aussi pour entendre les anges
Chanter dans le ciel du bon Dieu.
Sans regrets, sans chagrins, toujours libre et ravie,
Chaque jour le soleil me paraîtrait plus beau;
Ainsi s'écouleraient tous les jours de ma vie.
Ah! si j'étais petit oiseau!»
--«Sans doute, chère enfant, cette vie a des charmes,
Mais elle compte aussi plus d'un jour douloureux.
L'oiseau n'est pas exempt de craintes ni d'alarmes,
Il est souvent bien malheureux.
Quand l'hiver couvre tout de glace et de tristesse,
Lorsque tu dors, enfant, sous de légers rideaux,
On n'entend plus dans l'air que les cris de détresse
Poussés par les petits oiseaux.
Oh! que leur voix alors est touchante et plaintive!
Ils vont mourir de faim, de froid et de douleur.
Car ils n'ont plus de mère inquiète, attentive,
Pour les réchauffer sur son coeur.
Plus heureux que l'oiseau, dont la vie est amère,
L'enfant reçoit du ciel un regard plein de feu,
Un coeur intelligent pour comprendre sa mère,
Une âme pour adorer Dieu.
Regarde celui-ci qui frôle de son aile
Et la branche de l'arbre et le gazon fleuri;
Il va nous faire entendre une chanson nouvelle;
Qu'il est mignon, qu'il est joli!
Il paraît bien joyeux, les airs sont sa patrie!
Sans craindre le péril, sans songer à son sort,
Il chante, court, s'envole, et légère est sa vie;
Demain, peut-être, il sera mort.»
La mère encor parlait quand soudain l'éclair brille.
Bientôt l'air retentit sous le grand peuplier,
Et l'oiseau qui chantait tombe sous la charmille,
Frappé par le plomb meurtrier.
On s'élance, on accourt, de terreur palpitantes.
Hélas! il est trop tard! Oh! le cruel chasseur!
L'oiseau fermait déjà ses paupières mourantes:
Que de regrets! que de douleur!
On essaya pourtant de rappeler la vie;
Longtemps on espéra qu'il rouvrirait les yeux:
Tout en le réchauffant, la gentille Marie
Versa bien des pleurs douloureux.
Elle lui dit tout bas beaucoup de douces choses
(Car l'enfant sut de Dieu comprendre la leçon),
Puis on l'ensevelit sous des feuilles de roses
Que l'on cacha sous le gazon.
Elle revint alors désolée et pensive,
Le coeur gros de soupirs, rêvant au pauvre oiseau;
Et puis, sans dire un mot, sérieuse, attentive,
Elle étudia de nouveau.
Puis, un moment après, elle dit en prière:
«Seigneur! Seigneur mon Dieu! de ton ciel triomphant,
Oh! conserve toujours un enfant à sa mère,
Et garde la mère à l'enfant!»
Mlle ISABELLE RODIER.
UNE PROMENADE DE FÉNELON
Victime de l'intrigue et de la calomnie,
Et par un noble exil expiant son génie,
Fénelon, dans Cambrai, regrettant peu la cour,
Répandait les bienfaits et recueillait l'amour;
Instruisait, consolait, donnait à tous l'exemple;
Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple.
Il parlait, et les coeurs s'ouvraient tous à sa voix.
Quand du saint ministère ayant porté le poids,
Il cherchait, vers le soir, le repos, la retraite,
Alors, aux champs aimés du sage et du poète,
Solitaire et rêveur, il allait s'égarer.
De quel charme à leur vue il se sent pénétrer!
Il médite, il compose, et son âme l'inspire!
Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire;
Sa gloire est d'être utile; heureux quand il a pu
Montrer la vérité, faire aimer la vertu!
Ses regards, animés d'une flamme céleste,
Relèvent de ses traits la majesté modeste,
Sa taille est haute et noble; un bâton à la main,
Seul, sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin,
Contemple la nature et jouit de Dieu même.
Il visite souvent les villageois qu'il aime,
Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux,
Vient sans être attendu, s'assied au milieu d'eux,
Écoute le récit des peines qu'il soulage,
Joue avec les enfants, et goûte le laitage.
Un jour, loin de la ville ayant longtemps erré,
Il arrive aux confins d'un hameau retiré,
Et sous un toit de chaume, indigente demeure,
La pitié le conduit; une famille y pleure.
Il entre, et sur-le-champ, faisant place au respect,
La douleur, un moment, se tait à son aspect.
O ciel! c'est monseigneur!... On se lève, on s'empresse;
Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.
«Qu'avez-vous, mes enfants? d'où naît votre chagrin?
«Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein;
«Je n'abuserai point de votre confiance.»
On s'enhardit alors et la mère commence:
«Pardonnez, monseigneur, mais vous n'y pouvez rien;
«Ce que nous regrettons, c'était tout notre bien;
«Nous n'avions qu'une vache!... hélas! elle est perdue;
«Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue.
«Notre pauvre Brunon!.. nous l'attendons en vain;
«Les loups l'auront mangée, et nous mourrons de faim.
«Peut-il être un malheur au nôtre comparable?
--«Ce malheur, mes amis, est-il irréparable?»
Dit le prélat, «et moi ne puis-je vous offrir,
«Touché de vos regrets, de quoi les adoucir?
«En place de Brunon, si j'en trouvais une autre?...»