GUILLAUME LE GROS.

Les biens dont le ciel m'a fait part

Je vous presente en bonne estreine:

C'est le corps et l'esprit gaillard

Qui à vous servir prendra peine;

Quant est de richesse mondaine,

Sans mentir, ne vous puis faire offre,

Car ma personne, chose certaine,

Ne mit jamais escus en coffre.

_La lettre consolatoire escripte par le general de la compagnie des

Crocheteurs de France à ses confrères, sur son restablissement au

dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, naratifve des causes de son

absence et voyages pendant icelle. Translatée de grec en françois par

N. Horry, clerc du lieu de Barges en Bassigny._

1612. In-8[256].

[Note 256: Ce petit clocheteur, ou _crocheteur_, comme

le peuple l'appeloit par altération, avoit été enlevé du

sommet de la _Samaritaine_ à cause des _pasquils_ qui se

publioient sous son nom. Concini, ne pouvant découvrir le

véritable auteur de ces libelles, presque tous dirigés

contre lui, avoit cru bon de s'en prendre à cette petite

figure, qu'on en faisoit l'éditeur responsable. Le coup

d'état eut lieu à propos d'un de ces pasquils en forme de

harangue que le clocheteur étoit censé débiter au peuple.

V. _Première continuation du Mercure françois_, in-8,

1611, p. 37.--On se moqua beaucoup dans le public de cette

singulière vengeance du ministre. V. plus haut, p. 27, la

pièce qui a pour titre _Songe_. Aussi, l'année suivante,

le petit _clocheteur_ étoit-il rétabli, et donnoit matière

à la pièce, très rare aujourd'hui, que nous reproduisons.

Cette affaire a été racontée sommairement par M. Bazin dans

son petit volume _la Cour de Marie de Médicis_, p. 100.]

_Hæc sunt arma Bacchi._

Messieurs et confrères, je sçay que ma longue absence, provenue

de la privation et de la cheute du magnifique et honorable siége

auquel j'estois installé au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf,

vous a causé une grande tristesse et fascherie, principalement lors

que l'eaue provenante du bois tortu vous a manqué, pour avoir esté

egarez comme soldats qui ont perdu leur capitaine, comme brebis

depourveues de pasteur, ne sçachans où chercher pasture. Aussi

vous, après avoir esté privez de ma presence, avez esté fourvoyez

de vostre chemin accoustumé d'aller sacrifier au dieu Bacchus,

changeans à chacune heure de lieux où se faict ordinairement le

service du vin, selon les recits qui vous estoient faicts des lieux

où gisoit le meilleur de ce qui vous fortifie à porter voz charges

accoustumées, lequel changement vous estoit causé par les porteurs

d'eaue, voz ennemis et malvueillans, en ce que ne mettez point en

oeuvre de leur marchandise, si ce n'est contre vostre volonté et

lorsque le pouvoir d'avoir aultre marchandise plus agreable vous

default; pour eviter la compagnie des quelz, ensemble de ceulx qui,

en vertu de certaine ordonnance et reglement faict en ceste ville,

font perquisition et recherche des bourgeois, entre les quelz,

_subauditur_ des cornus, vous tenez les premiers rangs, qui vont aux

cabarets et tavernes pour y travailler des maschoires et arrouser

leur gosier, craincte qu'il ne se desseiche par trop, quittans à

cest effect leurs domicilles, où ilz pourroient faire pareil travail

et arrousement de gousier, vous estes contrainctz de faire le dict

changement à fin de n'estre inquietez en si honorable exercice, tous

les quels troubles et perturbations vous estoient causés par le

moyen de mon absence, qu'estimiés debvoir durer jusques aux kalandes

grecques prochaines. Tellement que mon retour vous affranchira de

telles inquietudes et apportera une grande joye et contantement non

seullement à vous, mais aussi à plusieurs marchans qui tiennent

leurs boutiques et vendent leurs marchandises sur le dit Pont-Neuf,

comme vendeurs d'allumettes, arracheurs de dents, crieurs de poudre

pour faire mourir les rats et les souris, venderesses d'herbes,

et aultres marchans de semblable ou plus grande qualité, mesmes à

messieurs les couppeurs de bourses[257], qui me sont desjà venus

veoir pour tesmoigner l'aise qu'ils ont de mon restablissement et

la perte qu'ils ont encourue par mon absence, me prians de ne leur

estre contraire, et que, quand je les verray exercer leur mestier,

je n'en dise mot; ce que je leur ay promis, et en recompence m'ont

donné asseurance de ne jamais coupper les vostres, du moings celles

qui vous touchent de plus près. En sorte que je recognois mon retour

estre applaudi d'un chacun, voyant la grande multitude de peuple

dont je suis accompagné durant le jour, et le grand nombre d'osteurs

de manteaux qui ne m'abandonnent de loing la nuict. Aussi ce m'estoit

chose très dure d'avoir esté sans cause depossedé de ce mien trosne

par l'envie et poursuitte de la Samaritaine, sur le donné à entendre

qu'elle auroit faict comme jalouse que j'estois au dessus d'elle,

estant de l'humeur des autres femmes qui vueillent dominer et estre

au dessus des hommes (excepté au combat de la couche, où elles

souffrent estre au dessoubs, pour leur commodité), ayant proposé

et mis en faict que son renom estoit aneanty par le moyen du mien,

qui, à cause de ma grande constance et integrité, estois tousjours

accompagné de plusieurs, mesme de grands seigneurs, en sorte qu'on

ne tenoit plus compte d'elle, laquelle, oultre ce, auroit remonstré,

afin de parvenir à son intention, qu'elle ne pouvoit dormir à seurté,

craincte que je ne luy laissasse tomber sur la teste le marteau que

je tenois entre mes jambes, par le moyen du quel je lui rompois la

teste quand je sonnois les heures[258]; aussi que j'estois illec

inutil, amusant une grande partie de peuple auquel je faisois perdre

temps, joinct que je portois scandal à plusieurs, à cause des plumes

qui estoient et sont encores à present au dessus de mon bonnet, qui

denotoient et signifioient qu'il y avoit bien des oiseaux et cocus

en ceste ville, et portois les armoiries d'iceux et de vous, mes

confrères, derrière mon dos[259], ce qui occasionnoit plusieurs de

ceste qualité de se fascher en eux-mesmes et de battre leurs femmes,

ou les laisser battre par le bas à ceux qui vouloient entreprendre

telle besoigne. Sur lequel donné à entendre j'aurois esté desmis

et depossedé de l'honnorable charge à laquelle j'avois esté esleu,

bien que je m'y sois gouverné avec telle modestie que je ne pense

avoir donné subject à quelque muet que ce soit d'en parler, la

faulte ne debvant estre imputée à moy s'il y a eu quelques bourses

couppées à mes spectateurs, m'ayant esté impossible, à cause de la

multitude du peuple dont j'ay esté tousjours entouré, de prendre

garde sur un chascun; aussi que, les appercevant, je n'en osois

dire mot, de craincte qu'ils me jettassent en la rivière, cela leur

estant facille, ou me feissent quelque autre tour irreparable, ce

qui servira de responce aux deux vers suivans, que nos ennemis ont

proposé contre mon integrité, qui sont:

_Aussi qui souffre un crime estre faict par autruy,

S'il le peut empescher, offence autant que luy._

[Note 257: Les voleurs étoient toujours nombreux autour de

la Samaritaine, à cause des bons coups qu'ils pouvoient

faire dans la foule des badauds attirés là par les

clochettes du Jacquemard mis ici en scène. V. notre t. 3,

p. 148, note.]

[Note 258: Ce détail confirme ce qu'on lit dans la

_Continuation du Mercure_, à savoir que le petit clocheteur

étoit debout sur une cloche, qu'il frappoit aux heures et

aux demies avec un marteau placé entre ses jambes.]

[Note 259: Allusion aux crochets que les crocheteurs

portent sur leur dos, et dont la forme, assez semblable à

celle des _ailes_ d'un ange, étoit cause qu'on les appeloit

_Anges de Grève_. V. sur cette expression populaire la

citation d'un passage de l'_Eugène_ de Jodelle, à la p. 179

de notre t. 3.]

Car avec raison on ne me peut accuser d'avoir eté adherant à leurs

mesfaitz et larcins, puis que la verité est que je n'ay oncques

participé à iceulx, et ne l'eusse voulu faire, ayant mieux aimé humer

le vent et me rassasier de la contemplation de ces maquignonnes

de corps humains qui à chasque moment passent devant moy, allans

querir de quoy occuper et mettre en besoigne les racommodeurs de

bas, qui est aujourd'huy un des meilleurs mestiers qui soit dans

Paris[260]: car, bien qu'il en soit en grande foison, si est-ce que

voullans travailler, ilz trouvent de la besoigne suffisante pour

combattre la paresse. Mais, pour continuer mon premier discours et

vous narrer les beaux voyages que j'ay faict pendant mon absence

de ce lieu, vous serez assurez que, me voyant contre tout droict

et equité depossedé de mon siége par l'artifice de la Samaritaine

et aultres nos ennemis, et nottamment par les ramasseurs de pièces

par les boues, nos adversaires, sur ce qu'ils pretendent que

souventes fois, en exerçant vos nobles charges, vous entreprenez sur

leur trafficq, et ramassez comme eux toutes les pièces et hardes

que trouvez par les rues, mesme aussi par les maistres escureurs

de privés, qui disent que sans leur sceu et consentement vous

allez ordinairement evacuer lesdits privez, prenans la marchandise

provenante en iceux, que vendez cherement aux vendeurs de moustarde;

sur lequel different ils disent y avoir desjà eu sentence à leur

profit, portant permission de faire saisir et arrester entre vos

mains la dite marchandise, et la bailler en garde et senteur à vos

nez. Voyant telles menées et entreprises faictes contre nous et au

prejudice des priviléges qui de tout temps, mesmes quinze cens ans

auparavant la creation du monde, ont esté accordez à nostre societé,

et desquels elle a tousjours jouy paisiblement ou contentieusement,

j'aurois prins resolution, après les protestations par moy faictes

et contenues en la complainte que j'ay dès lors baillée par escript,

d'entreprendre quelque voyage lointain, encores que je fusse saisi

d'un grand cathaire qui m'estoit descendu sur le talon gauche, dont

le mal que voyez que j'ay encores à present aux genoulx a pris

origine, et lequel cathaire estoit provenu de colère qui me causoit

une hydropisie, pour laquelle appaiser il failloit qu'à chacun quart

d'heure j'avalasse quatre demy-septiers de jus de raisins, à prendre

laquelle medecine si souvent plusieurs damoiselles eussent eté bien

empeschées. Donc, estant en tel equipage, et voyant qu'il ne m'estoit

possible d'aller à pied, et moins à cheval, veu que l'un des

secretaires du maistre des basses oeuvres[261], qui m'en avoit promis

un, me manqua, je m'advisay de me servir de mes aisles et voller où

le vent me conduiroit; ce qu'ayant faict, et poussé d'un bon vent du

derrière, le destin me favorisa tant qu'en moins de huict jours je

me serois trouvé au royaume de Crocambruse, situé dix lieues trois

quards et demye aulne au delà du bout du monde, pays fort fertil et

abondant en orties, chardons et espines, sur lesquels croissent des

fruicts admirables et fort rassasians. Me trouvant auquel pays, je

fus fort estonné pour veoir l'estrange et sauvage façon des habitans

d'icelluy, les moindres d'iceux ayans plus de deux cens pieds de

mouches de hauteur, tous vestus de nudité, les femmes portant barbes

comme les hommes, mais plus bas toutes fois, n'estans honteuses

de les monstrer, et les lieux où elles croissent, comme font les

femmes de par deçà, qui ne les monstrent qu'en cachette; mesme y en

a plusieurs qui vueillent gaigner gros pour les communiquer, comme

si c'estoit chose pretieuse. Neantmoings, je trouvay iceux habitans

fort debonnaires et humains envers les estrangers: car, voyans que

je n'entendois leur langage, et cognoissans à mes habits de quelle

patrie je pouvois estre, me donnèrent pour truchement un jeune homme

françois qu'ils disoient y avoir trois cens ans estre venu audit

pays, lequel jeune homme, par sa bienvueillance et peine, m'enseigna

et feist entrer en mon dur cerveau le langage d'icelluy pays; ayant

laquelle science je fus plus joyeux que ne seroit un riche homme qui,

sans y penser, trouveroit une espingle en son chemin: car le roy

dudit pays, sur les recits à lui faicts de mes comportemens et beaux

exploicts de dents, me voulut avoir pour estre le premier intendant

de l'escumerie de ses pots, ayant lequel office je fus chery et

honoré de tous ceux de sa cour, et principallement des lacquais et

ratisseurs de navets, qui n'osoient tremper leur pain au pot sans ma

permission. Mais, comme on dit en commun proverbe, _Extrema gaudii

luctus occupat_, car quelqu'un desdits lacquais, auquel j'avois

refusé l'entrée et l'approche du pot, trouva invention de me faire

desmettre de ceste charge, sur le rapport qu'il feist au roy que

j'estois de mauvaise vie et que j'avois esté banny de mon pays avec

privation d'une honorable charge que j'y avois. Ce neantmoings le roy

me voulust bailler un autre office, qui estoit d'estre premier vallet

de pied d'un des commis du principal tournebroche de sa cuisine, ce

que je refusay, obtemperant au desir qui me poignoit de revoir ma

patrie, qui ne se peut jamais oublier, ainsi qu'il se peut cognoistre

par les deux vers suivans du poëte Ovide:

_Nescio qua natale solum dulcedine cunctos

Ducit et immemores non sinit esse sui._

[Note 260: Les filles de joie firent de tout temps leurs

caravanes sur le Pont-Neuf. V. _le Tracas de Paris_ de Fr.

Colletet. Il avoit hérité pour cela du dicton populaire

qui, avant sa construction, avoit cours à propos du

Grand-Pont, ou Pont-au-Change. V. _Description de la

ville de Paris au XVe siècle_, par Guillebert de Metz,

publiée par M. Le Roux de Lincy, Paris, Aubry, 1856, p.

55. Chamfort raconte une jolie anecdote au sujet de ce

dicton, qui veut, comme on sait, que toute personne passant

sur le Pont-Neuf y rencontre une de ces dames, un moine

et un cheval blanc. Deux femmes de vertu très moyenne le

traversoient. Le cheval passe, puis le moine. L'une des

deux en fait la remarque.--Mais ce n'est pas assez, dit

l'autre.--Oh! pour le reste, réplique la première, nous

savons toutes deux à quoi nous en tenir. Le proverbe étoit

deux fois vrai ce jour-là.]

[Note 261: Les _maîtres des basses oeuvres_ étoient ces

_maistres escureurs de privés_ dont il vient d'être parlé.

On les appeloit aussi _maistres Fifi_. V. Le Duchat, notes

sur Rabelais, édit. in-12, 1732, t. 2, p. 197.]

Ayant donc tel desir, et considerant la dignité que j'obtenois en ce

lieu, dont j'avois esté contre toute raison deprimé, me persuadant

que la longueur du temps auroit faict appaiser la colère et animosité

qu'icelle Samaritaine et autres noz ennemis avoient conceu contre

moy, et ayant eu advis que tous les cabaretiers et taverniers

soustenoient nostre party, à cause que prenez et acceptez plustost

de leur marchandise que de toute autre, je pris resolution de m'en

retourner par deçà; ayant faict la quelle entreprise et desjà faict

une grande partie du chemin, quatre du nombre des Quinze-Vingtz me

rencontrèrent, m'aians apperceu et recogneu de loing, les quelz

disoient me cercher et avoir lettres à moy adressantes et escriptes

de la part de la Samaritaine, qu'ilz me baillèrent, les quelles ne

pouvant lire, un d'iceulx m'en fit lecture, par les quelles icelle

Samaritaine s'accusoit de perfidie et recognoissoit mon innocence,

me priant de venir reprendre ma place auprès et au dessus d'elle,

m'exprimant les accidents à elle survenus depuis mon absence,

et entre autres, comme l'eau de son puits avoit esté saisie, et

arrestée fort longtemps au mois de janvier dernier, en sorte qu'elle

n'en pouvoit tirer et avoir aucune goutte[262], lequel arrest elle

estimoit avoir esté faict à ma requeste. Ayant entendu la lecture des

quelles lettres, je fus saisi d'une telle allegresse que j'oubliay

une botte d'allumettes que j'avois acheptée pour faire present à

quelques uns par deçà pour procurer mon restablissement, et dès lors

consenty main levée estre faicte à icelle Samaritaine de l'eaue de

son puis, qui luy avoit esté arrestée; puis je feis en sorte qu'en

peu de temps j'accomplis le voyage de mon retour en ceste ville, où

estant, sur l'instante requeste d'icelle Samaritaine et protestations

par elle faictes de ne me plus inquieter, je me suis reintegré en

mon magnifique siége, n'ayant toutes fois voulu monter si hault que

j'estois, afin d'eviter l'orage des vents et la peine de sonner les

heures, qui m'estoit une grande charge et empesche de pouvoir dormir

à mon aise, à cause qu'il falloit sonner aux heures precises; ayant

choisi le lieu où je suis à present, qui est encores au dessus de la

Samaritaine, mais bien plus proche d'elle que le premier où j'estois,

laquelle, depuis que j'y suis, m'a monstré toute amitié, et confesse

que la raison pour laquelle elle m'avoit faict deposseder n'a esté

qu'à cause que j'estois trop loin d'elle: car les femmes desirent

estre visitées de près, estant impossible de les contenter de loin;

à la sollicitation de laquelle j'ay mis bas mes aisles en signe de

paix, m'estant contenté de prendre pour toutes armes la bouteille

que je tiens entre mes mains, sçachant bien que chacun de vous est

ordinairement armé d'un verre garny du breuvage qui vous fortifie

le corps et la voix pour porter et crier vos charges, des quelles

estant despetrez, tant vous estes ennemis de paresse, et pour ne

demeurer inutils, vous prenez une charge de vin, qui vous semble

plus facille que celle de cottraicts; de quoy je vous loue, croyant

que les taverniers et cabaretiers en font de mesme, vous enjoignant

de continuer en si bon exercice, et vous asseurer qu'envers tous vos

ennemis je seray d'icy à quinze cens ans, comme je suis à present,

Messieurs et confrères,

Vostre très-asseuré protecteur et defenseur,

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 23 / 83 题