PERRINE,

Estant ces jours passez proche voisin de nos chenets, croquetant le

marmouset[251], pensant tromper la rigueur de l'hyver par l'humble

radication d'une chaleur ignée qui me donnoit sur la place Maubert

(au moins, dis-je, à la Grève[252] de mes jambes), il me souvint

que ceste année commençoit à prendre fin, et que le dernier jour

d'icelle servoit de veille au premier de l'année prochaine, et que

pareil jour la coustume, autant ancienne que louable et bonne, estoit

d'estrener ses amis, et qu'entre tous ceux que j'ayme en ce monde tu

as pris le supresme degré; toutefois ces considerations, assemblées

comme une botte d'allumettes ou de carottes, m'ont fait resoudre de

t'estreiner à ce beau jour de l'an. Mais ceste resolution ne m'a de

rien servy, d'autant que, quand j'ay songé à ce que je te donnerais,

ç'a bien esté le mal: car mon imaginative chancelloit (sans tomber

toutes fois) tantost deçà tantost delà, car je meditois ainsi que de

presenter des poids succrés, du pain d'espice, un petit chou, un pain

de mouton[253], une rissolle, un bissecuit ou un macaron, cela ne te

convenoit point, n'estant point friande.

[Note 251: Peut-être est-ce le cas d'adopter, pour la

locution _croquer le marmot_, dont celle-ci n'est qu'une

variante, l'étymologie qu'on trouve dans le _Ducatiana_, t.

2, p. 489. _Croquer le marmot_, ce seroit, d'après cette

explication, charbonner des bonshommes sur les murs en

attendant quelqu'un, ou par désoeuvrement. D'autres veulent

y voir une allusion aux amants morfondus qui, faisant le

pied de grue à la porte de leurs maîtresses, se consoloient

à baiser le marteau sculpté en marmot grotesque. Cette

opinion peut se justifier par la miniature d'un roman du

XVIe siècle, reproduite dans le _Bibliographical Decameron_

de Dibdin, t. 1, p. 216, où l'on voit un jeune homme

_baisant_ ainsi le _marteau de la porte_ de la maison

où demeure sa dame; et aussi par plus d'un passage des

auteurs du XVIe et du XVIIe siècle, notamment par une

phrase de la comédie des _Petits maîtres d'été_ (1696),

qui nous représente ces Narcisses modernes passant l'hiver

«à se morfondre sous les fenêtres des dames et à _baiser

les marteaux de leurs portes_.»--Dans la _Comédie des

proverbes_ (acte 2, scène 5), Fierabras dit: «Je leur feray

croquer le marmouset.»]

[Note 252: Il n'est pas besoin de faire remarquer le jeu

de mots qu'il y a ici sur l'espèce de grandes bottes, ou

guêtres de cuir, qu'on appeloit _grèves_.]

[Note 253: Le _pain mouton_, dont Le Grand d'Aussy a

oublié de parler dans le chapitre qu'il consacre au

_pain_ (_Vie privée des François_, 3e section), étoit,

suivant Furetière, une sorte de petits pains saupoudrés

de grains de blé que les pâtissiers faisoient le jour des

étrennes et que les valets donnoient aux petits enfants.

Les auteurs du _Dictionnaire de Trévoux_ trouvent dans ce

mot une altération du mot _panis mutuatus_, qui se lit

dans quelques vieux cartulaires. «Ce sont, disent-ils,

de petits présents que les pauvres font aux riches, qui

tiennent moins du don que de l'emprunt. Il (ce pain) est

semé de petits grains de blé, qui sont le symbole de la

multiplication, pour figurer le profit qu'on espère d'en

tirer.» L'abbé de Marolles, dans sa traduction des _Quinze

livres des Deipnosophistes_ d'Athénée (Paris, 1680, in-4),

ouvrage où l'on ne s'attendoit certes pas à trouver pareil

renseignement, parle (p. 39) d'une femme qui couroit de son

temps les rues de Paris en vendant du _pain mouton_, et qui

s'étoit fait, pour le crier, «un air tout particulier».]

De te donner une pirouette de bois, un bilboquet de sureau[254], une

poupée de platre, un chiflet de terre et un demy-seinct de plomb,

rien de tout cela, car tu n'es plus un enfant. De te donner de

l'argent monnoyé, non, car c'est en manière d'aumosne à des pauvres

gens.

[Note 254: Depuis Henri III, dont ce fut, comme on sait, le

jouet favori (V. Journal de l'Estoille, juillet 1585), le

_bilboquet_ étoit resté de mode, si bien qu'en 1626, le duc

de Nemours, fort expert en tous les amusements, régla pour

les fêtes du Louvre un _Ballet des bilboquets_ (_Mémoires_

de Michel de Marolles, t. 1, p. 134).]

De t'estrener aussi d'abits, demy-ceint d'argent, d'anneaux, de

bagues et joyaux, tout beau! je n'y vois goutte en ceste grande

perplexité d'esprit. Je me suis advisé que, si je te faisois

estreine, il falloit qu'elle fust pour toute ta vie, sans recommencer

si souvent: car je te diray en passant que ce n'est guère ma coustume

de donner; toutesfois, ma bource en est toute grasse et usée.

Mais aussi de te faire un don si signallé que je te donnasse tout ce

que tu aurois besoin tout le long de ta vie, hé! il me faudroit aller

aux Indes querir de la terre à Bertran[255] pour y satisfaire. Joint

que, quand j'aurois le Mont-Senis en ma possession aussi couvert d'or

comme est de neige cest yver, cela n'y feroit rien.

[Note 255: L'or.--Ne l'appeloit-on pas ainsi parceque

l'Inde, contrée de l'or, étoit aussi le pays des singes,

auxquels, selon Ménage, on étoit d'usage de donner le nom

de Bertrand?]

Car pour tout l'or du monde l'on ne peut acheter la santé, le

bonheur, l'amitié et autres choses necessaires à la vie. Hé! quoy

doncques! seray-je frustré de mon dessein? Non, ce dit ma raison;

d'autant que tout ce qui ne se peut effectuer par nostre pouvoir,

sans le pouvoir d'autruy, se doit parfaire par prières et souhaits.

C'est pourquoy je t'ay composé ceste estreine, toute pleine de

prières, de desirs et souhaits que j'adresse à celuy qui te peut

donner tout ce qu'auras de besoin en toute ta vie. Par ainsi, je

crois avoir satisfait à ma pretention. Que si quelqu'un dit que

cela ne t'enrichira guère, je respons que ce sont les meilleures

estreines: on en void la pratique pour exemple.

On dit au jour de l'an: Bonjour et bon an; esternuë-on, Dieu vous

croisse, Dieu vous face bonne fille; au matin, bon jour; la nuict,

bonsoir; après midy, bon vespre; au repas, prou-face; aux rencontres,

Dieu te gard; si quelqu'un s'en va, Dieu te conduise, et plusieurs

comme cela. Ce sont les meilleures estrennes.

Il ne reste plus maintenant de te prier de les avoir pour agreables,

et de croire que je les ay faites du mieux qu'il m'a esté possible.

Toutesfois, si par la vivacité de ton bel esprit tu recognois quelque

chose y manquer, je te prie d'y suppleer par ta diligence et de

façonner tes desirs à ta volonté: car les desirs sont de telle nature

qu'ils prennent telle nature que l'on veut.

Or, ainsi comme je me suis tenu fort heureux depuis le jour que j'eus

fait ta cognoissance, quand tu estois de Barisienne Parisienne, aussi

m'estimerois-je heureux si tu loges ce present seulement dans quelque

trou de soury du cabinet de tes bonnes graces, et, pour me combler de

felicité, de m'accepter à ceste qualité,

Perrine,

Vostre très humble serviteur.

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 22 / 83 题