ROGER.

_Histoire horrible et effroyable d'un homme plus qu'enragé qui a

esgorgé et mangé sept enfans dans la ville de Chaalons en Champagne.

Ensemble l'execution memorable qui s'en est ensuivie._

S. L. ni D. In-8.

Une maudicte et execrable creature, vouée et destinée à Sathan, un

homme scelerat et pire qu'antropophage, s'est trouvé dans la ville

de Chaalons en Champagne, faisant profession d'hospitalité et de

loger les pauvres passans allans et venans dans la dicte ville, qui,

poussé d'une furieuse rage et plus qu'un cannibale, sous ce specieux

pretexte de pieté et devoir d'humanité, a exercé la plus atroce

barbarie et inhumanité qui se puisse inventer et sortir de la pensée

d'un homme raisonnable.

Ce boureau inhumain, par je ne sçay quelle sorte de friandise,

avoit accoustumé d'attirer chez soy les petits enfans de la ville,

qui, surprins par son traitre caquet, se plaisoient d'aller jouer

en sa maison, et par bande et compagnie, comme c'est l'ordinaire

façon de jouer des enfans en bas aage, qui se mènent et se trainent

l'un l'autre en tous lieux pour se recreer ensemble. Par plusieurs

et diverses fois, il les avoit recreez chez soy auparavant qu'il

commençast d'executer sur les pauvres petits son funeste et horrible

dessein; et comme il se mit en fantasie ceste miserable resolution,

il les laissoit entrer et penetrer fort avant dedans son logis sept

à la fois; puis, fermant la porte sur luy, de sept qu'ils estoient,

il en retenoit un et laissoit aller les autres six; et celuy qui

estoit retenu après les autres sortis estoit par ce malheureux

homme incontinent esgorgé et sur-le-champ haché et mis en pièces,

dont partye estoit par luy bouillie, une autre rostie et l'autre

fricassée, se repaissant luy et les siens de ceste cruauté, et en

reservoit quelque reste qu'il faisoit manger le lendemain à la

première bande de petits enfants qui se venoient jouer en son logis.

Sous ceste friandise, ils se plaisoient à la compagnie de ce cruel

inhumain et ne se pouvoient passer d'y aller et s'y mener l'un

l'autre, comme les enfans s'adonnent volontiers d'aller en lieux où

l'on leur donne quelque chose: si bien que jusques à sept fois ils

se trainent et se portent au malheur en ce maudit logis, et à toutes

les fois il sceust en escarter le plus beau de la compagnie pour le

massacrer et le devorer comme un loup enragé, ou, pour mieux dire,

un vray et parfait loup-garou, de telle sorte qu'il en esgorgea et

devora jusqu'à sept. Pendant tout cecy s'estoit vue grande desolation

en la dicte ville de voir les pères et mères chercher, pleurans et

lamentans, leurs pauvres enfans massacrez. On s'enqueste des lieux

où ils ont accoustumé d'aller se resjouir ensemble, et ne peut-on

avoir nouvelle de ce qu'ils sont devenus.

Finallement, par le mesme rapport des enfans leurs camarades, on

descouvre le fait, et asseurent qu'entrant six, sept ou huit au

logis de ce faux hospitalier, il en restoit un de leur compagnie qui

se perdoit là dedans, et ne sçavoient quel il estoit devenu. On le

soubçonne du faict et decrette-on aussi tost le coupable, qui est

arresté prisonnier ainsi qu'il se pensoit sauver dedans un cul de

sac. Arresté qu'il est, on prend et saisit ses enfans, l'un desquels,

estant interrogé du juge sur le faict que dessus, confessa que la

verité estoit qu'il en avoit esgorgé et mangé quatre ou cinq, et que

mesme il leur en avoit fait manger. Confrontez devant leur père,

rendirent mesme tesmoignage, voire, qu'il en avoit esgorgé plus

qu'ils ne disoient. Le procès fait et parfait, ce criminel, atteint

et convaincu de telles impietez, est condamné par sentence des juges

des lieux d'estre bruslé vif au dit Chaalons.

Appel de ce au parlement de Paris, qui confirme la mesme sentence et

renvoye le prisonnier à son premier jugement. Estant donc de retour

en la dicte ville on procède à l'execution, et est conduit dans la

grande place du Marché-au-Bled de la dicte ville, et là est attaché

avec chaînes contre un poteau, despouillé nud, fors trois chemises

que les bonnes dames de ce pays-là fournissent ordinairement aux

suppliciez. On commence d'allumer le feu à ses pieds, qui lui brusle

incontinent les entrailles, et, ayant bruslé la corde qui luy tenoit

les mains liées, il prend le bois ardant avec les mains et le jette

contre les assistans, faisant des cris et hurlemens horribles comme

d'un homme qui mouroit enragé au milieu des flammes dans lesquelles

il perit, et furent les cendres de son corps dissipées par le vent,

selon la teneur de la sentence.

_L'entrée de Gautier Garguille en l'autre monde._

_Poème satyrique._

_A Paris._

M.DC.XXXV[244]. In-8.

[Note 244: Hugues Gueru, dont les noms de théâtre étoient

_Flechelles_ et _Gauthier Garguille_, étoit mort depuis

plus d'une année, après avoir joué pendant quarante ans

des farces. Il en avoit soixante. «Dans les Registres de

Saint-Sauveur, dit Piganiol (t. 3, p. 386), le convoi de

Flechel, comédien, est marqué au 10 de décembre de 1633.»]

Le battelier d'enfer reparoit sa nacelle,

Rompuë sous le faix d'une ame criminelle,

Lors que Gautier-Garguille, arrivant furibond,

S'ecria: Passe-moy sans attendre un second,

Vieillard, et ne permets que deux fois je le die,

Car je suis de la farce en une comedie

Qu'on jouë chez Pluton. Si tu tardes beaucoup,

Le moindre des marmots t'y donnera son coup.

Ce discours depita l'homme à la vieille trongne:

Tu n'es plus, ce dit-il, à l'hostel de Bourgongne;

Il ne faut pas tousjours rire et tousjours chanter.

Icy-bas les esprits ne se pourront flater

Dans le sot entretien de tes pures fadaises,

On n'y sert point de noix, de moures[245] ny de fraises,

Et tu n'y peux tenir un plus insigne rang

Que de pescher sans fin un grenouiller etang.

Ne precipite point ta course malheureuse:

Tu ne sçaurois manquer cette charge honteuse.

Gaultier luy repondit: Profane, sçais-tu bien

Que les grands se sont plus à mon doux entretien?

Un seul ne me voyoit qui ne se prist à rire.

Ay-je pas mille fois delecté nostre Sire?

Bon Dieu! si tu sçavois que je suis regreté

Et que l'on a souvent ce propos repeté:

Las! le pauvre Gaultier, hé! que c'est de dommage!

Bref, si je retournois, on me feroit hommage.

Puis Caron, en riant: Ouy, tu retourneras;

Cela depend de toy, marche quand tu voudras.

Il ronfloit en tenant ce discours à Garguille,

Car il ne laissoit pas de pousser sa cheville

A l'endroit depecé de son basteau fatal.

Mais Gaultier, en colère: Espères-tu, brutal,

Que je puisse long-temps tarder en ce rivage?

Passe-moy vitement, je payeray ton gage;

Ne te deffie point d'un homme comme moy:

Je suis tout plein d'honneur, de justice et de foy.

Lors, entrant au batteau, l'homme à l'orrible face,

Saisi de ses outils, le conduit et le passe.

Il demande un denier; mais, montrant ses talons,

Gaultier dist en riant: Je n'ay que des testons.

Si tu ne me veux croire, avant que je devale,

Va-t'en le demander à la trouppe royalle;

Et cependant, s'il vient quelqu'un mort de nouveau,

Je le puis bien passer ou le mettre dans l'eau.

Sinon, viens avec moy chez Pluton et sa garce.

Tu ne bailleras rien pour entendre la farce.

Caron, voyant que tout alloit de la façon,

Jugea qu'il le vouloit payer d'une chanson[246].

Il dist entre ses dents: Jamais homme du monde

Sans avancer l'argent ne passera cette onde.

Garguille, de ce trait tout aise et tout joyeux,

Le signe en s'en allant et du doigt et des yeux;

Il l'estime nyais, et, secouant la teste,

Monstre qu'il duperoit une plus fine beste.

Cependant il arrive à la porte d'enfer,

Où, frappant comme un sourd, il resonne le fer.

Il tance le portier, qui rit de sa colère;

Mais aussi tost qu'il vit l'effroyable Cerbère

Qui, faisant le custos, y sembloit sommeiller,

Il passa doucement de peur de l'eveiller:

Car, n'ayant jamais veu de si terribles suisses,

Il craignoit d'estre pris aux jambes ou aux cuisses.

Mais comme il fut devant le palais de Pluton,

Un huissier rechigné luy monstra le baston:

Quoy! fol outrecuident! quelle effrontée escorte

T'ose bien faire voir le cuivre de la porte?

Le roy demeure icy; les juges criminels

N'osent voir sans congé ses louvres eternels,

Et tu viens hardiment en cette digne place!

Juge donc le peril où t'a mis ton audace.

Cela dit, il le chasse, et neantmoins Gaultier

S'efforce de monstrer des traits de son mestier

En chantant et dansant, mais enfin se retire,

Voyant que de ses tours l'huissier ne vouloit rire.

Après avoir erré mille detroits nombreux,

Il se treuve au palais où tous les malheureux

Vont comparoir devant les majestez sublimes

De ces trois presidens qui condamnent les crimes.

Les sergens conduisoient un mechant garnement

Devant le sieur Minos pour avoir jugement.

Le fou, qui vit cela, sentit son ame atteinte

En ce mesme moment de froideur et de crainte,

Car le juge leur dist: Je croy que vous rêvez;

Pourquoy n'amenez-vous ces autres reprouvez?

Veux-je pas à chacun prononcer sa sentence

A la proportion de son enorme offence?

Ce fut là qu'en fuyant nostre pauvre Gaultier

Monstra qu'il n'estoit pas le fils d'un savetier.

Avoit-il pas grand tort de passer les devises,

Puis que les champs heureux à ses fautes remises

N'estoient pas deniez? La curiosité

Apporte bien souvent de l'incommodité:

Il le reconneut bien, car il jura dès l'heure

De ne retourner plus où le juge demeure.

Quand il fut arrivé dans ces prez où les fleurs

Conservent à jamais l'eclat de leurs couleurs,

Où cent flots argentez arrosent les herbages,

Où l'air purifié n'a jamais de nuages,

Et où l'on ne voit point changement de saison

Dans l'ordre qu'y fait voir l'eternelle raison,

Il se coucha tout plat sur l'herbe et les fleurettes,

Mais il tesmoigna bien, par mille chansonnettes,

Le plaisir qu'il avoit d'estre hors du danger.

Tabarin, le voyant, s'en vint le langager[247],

Jugeant à sa façon que c'estoit un bon drole,

Et qu'ils avoient été nourris en mesme ecole.

Je ne m'estonne point s'ils se firent acueil,

Car toujours le pareil demande son pareil.

Si tost que Tabarin eut fait la connoissance[248],

Garguille s'ecria: Que j'ayme ta presence!

Incomparable esprit, subtil, facetieux,

Personne ne te hait sous le bassin des cieux;

Que j'ay pris de plaisir à lire ton beau livre!

Je n'avois autre soin, autre bien, que de suivre

Tes beaux enseignemens, qui sont poudrez d'un sel

Tel que nos devanciers n'en goustèrent de tel!

L'autre, à qui ce discours sentoit comme du baume,

Et qui n'eust tant prisé la lecture d'un pseaume,

Se voulut informer des bons garçons du tans

Et de ce qui s'est fait depuis vingt ou trente ans;

Mais Orfée parut marqué de mille playes

Qui font encore voir si les fables sont vrayes.

Quand Garguille eut apris que c'estoit ce rimeur:

Nos poètes, dit-il, sont bien d'une autre humeur;

Ils ne se feront point mettre le corps en pièces

Faute d'aimer la femme: ils ont tous leurs maîtresses,

Et plustost deux que trois. A ces mots Tabarin

Ayant trouvé du goust, fist un ris de badin;

Mais Gautier, s'ennuyant de se voir inutile,

Dist qu'il vouloit monstrer comme il estoit habile,

Si tost qu'il auroit sceu les agreables lieux

Où les comediens font admirer leurs jeux.

Alors, sans differer, il courut sur les friches

Pour voir en toutes parts s'il verroit des affiches;

Mais quand il n'en vit point, et qu'il fut asseuré

Que là son bel esprit seroit moins admiré

Que parmy les humains, il se change en tristesse,

Fasché de n'y voir pas rire de ses souplesses.

Il court de tous costez, hurlant à tout moment

Un discours qui ne dit que: Paris! seulement.

Il se met sur un mont où vainement il tache,

Planté sur ses orteils, d'aviser sainct Eustache[249].

Un esprit politique, ayant tout ecouté,

Le voulut faire boire au fleuve de Lethé,

Afin que des humains il perdît la memoire:

C'estoit vouloir sans soif forcer un asne à boire,

Car Gautier repondit que seulement aux bains

On se servoit de l'eau, et pour laver les mains.

Il s'enfuit sur ce point, dépassant d'une lieue

L'esprit, qui, moins subtil, est encore à sa queue.

Je jure mon cornet qu'il aura beau courir,

Le fou ne boira pas, et deust-il en mourir.

Il marque de ses piez la terre qui raisonne,

Et fait voir en sautant qu'un fossé ne l'etonne.

Chacun juge là-bas, à le voir si leger,

Que son mestier estoit d'apprendre à voltiger.

Il a jambes de cocq et tout le corps si graisle

Que le vent pourroit bien l'emporter sur son aisle;

Mais c'est trop guarguillé: si quelqu'un le veut voir,

Qu'il aille à l'autre monde; il s'y fait prevaloir,

Ayant enfin guaigné l'azile d'une roche

Où je ne pense pas que jamais on le croche.

[Note 245: De mûres.]

[Note 246: On connoît sur cette expression: _payer

quelqu'un d'une chanson_, le joli conte que Bonaventure des

Périers a imité du Pogge.]

[Note 247: Cette rencontre de Gauthier Garguille et de

Tabarin dans les enfers donneroit à croire que celui-ci

n'avoit pas longtemps joui de la fortune qu'il s'étoit

faite avec Mondor, son maître, et que sa mort funeste,

dont nous avons parlé dans une note de notre édition des

_Caquets de l'Accouchée_, p. 250, avoit suivi de près

l'année 1630, où nous commençons à voir Padel le remplacer

sur les tréteaux de la place Dauphine. Ce dernier farceur,

nommé dans une pièce de notre tome 3, p. 151, est donné

comme successeur de Tabarin dans l'avertissement de

l'_Amphitrite_, poème de nouvelle invention, 5 actes en

vers, par M. de Monléon, Paris, veuve Guillemot, 1630,

in-8.]

[Note 248: Tabarin n'avoit guère besoin d'entrer en

connoissance avec Gauthier Garguille, s'il est vrai que

celui-ci eût épousé sa fille. (Piganiol, t. 3, p. 386.)]

[Note 249: C'est à la pointe formée par le chevet de cette

église, auprès du petit pont jeté sur l'égout, et qui

s'appeloit Pont-Alais, que les comédiens venoient en bande

faire leur montre. Nous avons déjà parlé, d'après des

Périers, du farceur qui, à cause de cela, avoit pris le

surnom de Pont-Alais.]

_Les estrennes du Gros Guillaume à Perrine[250], presentées aux dames

de Paris et aux amateurs de la vertu._

[Note 250: Ce n'est pas ordinairement avec Gros-Guillaume,

mais avec Gauthier Garguille, que Perrine est mise en

scène. Dans les pièces où ils figurent ensemble, elle est

donnée pour femme de ce dernier. V. surtout l'une des plus

curieuses, déjà citée par l'abbé de Marolles (_Mémoires_,

1656, in-fol., p. 31), et réimprimée par Caron dans son

recueil de facéties: _La farce de la querelle de Gauthier

Garguille et de Perrine, sa femme, avec la sentence de

séparation entre eux rendue à Vaugirard, par a, e, i, o, u,

à l'enseigne des Trois-Raves._--V. sur ces farceurs notre

édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 277-282, notes.]

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 21 / 83 题