Les plus sots sont ceux-là qui se ventent sans cesse
De leurs extractions, sans argent ny noblesse;
Qui presument, boufis de magnanimité,
Faire jambes de bois à la necessité.
Pauvres et glorieux veulent pousser fortune
A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune,
Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez,
Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez.
Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches,
Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches
Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu,
Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu.
Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique:
Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique;
Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majesté,
Dira à son valet: Suis-je pas bien botté?
Fraizé comme Medor, n'ay-je pas bonne grace?
C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace,
De gripper la fortune assez vous essayez;
Mais tandis les marchands veulent estre payez,
Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63]
Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique,
Et ne desire bien que tous les courtisans
Fussent aussi taillez comme les paysans,
Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles
Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles.
L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain
Le manoeuvre subtil prend l'outil en la main.
Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles,
Vous mangez le travail et le miel des abeilles,
Et ne ruchez jamais, ny d'esté ny d'hyver.
Quand ils sont attachez à leurs pièces de fer,
Et qu'ils ont au costé (comme un pedant sa verge)
Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64],
Ils presument qu'ils sont tombez de paradis,
Ils pissent les ducats pour les maravedis;
Les simulacres vains des faux dieux de la Chine
Ne s'oseroient frotter contre leur etamine,
Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins,
Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins.
Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65],
Gringottans leur satin comme ânes leurs cimbales[66],
Piolez, riolez, fraisez, satinisez,
Veloutez, damassez et armoirinisez[67],
Relevant la moustache à coup de mousquetade,
Vont menaçant le ciel d'une prompte escalade,
Et de bouleverser, cracque! dans un moment
Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.
La maison de Cécrops, d'Attée, de Tantale,
Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale;
Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel,
Leur bouche est l'alambic par où coule le miel;
Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles,
Et, demy-dieux çà bas, ne font que des miracles.
Mais un lion plus tost me sortiroit du cu
Que de leur vaine bourse un miserable escu;
Ils blasphèment plus gros dans une hostellerie
Que le tonnerre affreux de quelque artillerie:
Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]!
Est-ce là appresté honnestement pour nous?
Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge,
Il ne vaut seulement pour attifer un singe.
Fi ce pain de Gonès! apportez du mollet[69],
Grillez cet haut costé. Sus, à boire! valet;
Donne moy ce chapon au valet de l'estable,
Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable,
C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier;
Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier
S'il se dupe de nous, s'il sçait point qui nous sommes,
Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes.
L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas:
«Gentil homme! Monsieur! je ne le sçavois pas.
Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chère,
Monsieur. Que Dieu pardoin à feu vostre grand-père,
Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit
Du pauvre sire Jean pour me faire un habit.
Il m'invita chez luy à curer la machoire;
Mais là le cuisinier n'empeschoit sa lardoire,
N'ayant albotté[70] que trois pieds de moutons,
Et falloit au sortir payer demy teston.
L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme,
Massette de Regnier, on prend garde à la somme:
Car, selon que l'on frippe on paye le gibier,
Le noble tout autant que le plus roturier.
Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune.
Ainsi bien manioit vostre grand-père l'aune.»
A vray dire, ces fats sont quelquefois issus
D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus,
D'un clistère à bouchon, d'un soulier sans semelle,
D'une chausse à trois plis, d'un cheval, d'une selle,
D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit,
D'un moyne defroqué, d'un juif, d'un ante-christ.
D'un procureur crotté, d'un pescheur d'escrevice,
D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse,
Et cependant ils font les beaux, les damerets,
Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets.
Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres,
Et vous vous trouverez tous issus de belistres,
Mille fois plus petits encor que des cirons
Et plus nouveaux venus que jeunes potirons;
Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille,
Et que vostre maison n'est pas une anticaille.
Venons sur _memento_, nous sommes tous _cinis_,
Mais d'un _reverteris_ gardez d'estre punis.
Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence,
Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence.
Pour amortir l'orgueil de mille vanitez,
Considerons jadis quels nous avons estez,
Et, faisant à nature une amende honorable,
Dis, superbe: J'estois vilain au prealable
Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain,
Je me suis anobly du jour au lendemain,
Du jour au lendemain je peux changer de tittre
Et de petit seigneur devenir grand belistre,
Et en siècle d'airain changer le siècle d'or,
Et devenir soudain de _consule rethor_.
J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques
Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques,
Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil
D'un cadaver puant pour faire son cercueil;
J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites,
Et contre Josué les fiers Amalechites
Gripper, triper, friper; et après un combat
Je passe de rechef, et _ecce non erat_[71].
Sur la flotante mer je voyois un navire
Qui menaçoit la terre et les cieux de son ire;
Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast,
Je cherche mon navire, et _ecce non erat_.
J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne
Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne,
Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat;
Où est-il? je regarde, et _ecce non erat_.
Bref que n'ay-je pas veu, que ne contemplé je ores?
Et avant que mourir que ne verray-je encores?
Le monde est un theatre où sont representez
Mille diversitez de foux et d'esventez[72].
O constante inconstance! ô legère fortune!
Qui donne à l'un un oeuf, et à l'autre une prune[73];
Qui fait d'un charpentier un brave mareschal,
Et qui fait galoper les asnes à cheval;
Qui fait que les palais deviennent des tavernes,
Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes;
Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris
Font des gaudemichés, à faute de maris;
Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune,
Que le blanc devient noir et que le noir est jaune;
Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins
Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins,
Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles,
Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles,
Le rosti en bouilli, une fille en garçon,
Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!
Je suis, sans y penser, des stoïques escoles;
Je croy ce que disoient ces sçavans Picrocoles[76],
Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton
Où l'on n'en void que quatre, arrestez au _fatum_,
Disoient de toute chose: Ainsi plaist à Fortune!
Que si quelqu'un gardoit les brebis à la lune[77],
Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu,
Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu.
Si d'autres ils sentoient de qualité fort basse
Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse,
Ils disoient, en voyant tout Croesus dissolu:
Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu,
Donnant comme elle veut à chacun sa chacune,
Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune,
Et souvent c'est à ceux qui ne la cherchent pas
Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].
Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale
Cette pierre trouvé, qu'on dit philosophale,
Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez,
Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez;
De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie,
Ceux là seuls seroient grands qui sçauroient l'alchimie.
Vous ne verriez alors tant de doctes esprits
Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris,
Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle,
Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle,
Et, le fouet en la main, pauvres predestinez,
Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez,
Pour se traitter le corps le long d'une semaine,
_Domine_, sans conter ny l'huile ny la peine,
Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet;
Un sol pour degresser les cornes du bonnet,
Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse
Un double au janiteur[80] pour balier la classe,
Sans conter le barbier, qui luy pend au menton
Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon;
Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire,
Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire
D'un pedant affamé comme un asne baudet,
Plus amplement à vous _quæ glosa recludet_.
Mais aujourd'huy l'on tient à mepris la science,
Et Fortune ne rit sinon à l'ignorance;
Un homme bien versé, ce n'est rien qu'un pedan;
Les asnes vont en housse, et tout est à l'encan.
La vertu sur un pied fait sentinelle à l'erte[82];
Madame la Faveur tient par tout cour ouverte;
Et dans les magistrats parents fourrent parents,
Ainsi que l'on entasse en cacque les harens;
Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mère,
Tout va au grand galop par compère et commère;
Le vieillard Phocion et le docte Caton
N'y ont pas du credit pour un demy-teston.
Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse;
Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse;
S'il a, sans droit, sans loix, quantité de ducas,
Se fera preposer à dix mille advocats
Qui auront dans l'esprit la science et l'escole
De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84];
L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy,
La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85];
Le sçavoir est un fat, l'argent nous authorise.
L'on ne peint la vertu avec la barbe grise:
Son habit est de femme, et jeune est sa beauté;
Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignité,
Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86],
Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse?
Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans,
Sans argent ni faveur parvenir de cent ans?
Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine,
Obtenir des estats pour vostre bonne mine?
Que, pour friser, porter belle barbe au menton,
Un banquier vous voulust prester demy-teston?
Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines
Vous allez repaissant vos travaux et vos peines.
Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu;
Mais vous n'avez argent, ny sçavoir, ni bon lieu.
Tu viens accompagné des neuf muses d'Homère,
Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revère:
Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors
Avecques tes neuf soeurs tu sortiras dehors.
Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte;
L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte.
N'espérez seulement un estat de sergent,
Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent;
Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre,
Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre;
Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy
De vous entretenir, sinon du pain du roy:
Là vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides,
Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides.
Tous ces esprits falots, boufis comme balons,
Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons,
Qui le fient de porc veulent nommer civette,
Et faire un brodequin d'une simple brayette;
Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas,
Et d'un maravedis faire mille ducats;
Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires,
Ces courtisans parez comme reliquiaires,
Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis,
Qui portent les rabats bien froncez, bien unis;
Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine,
Voyent presque tousjours leur esperance vaine;
Que celle qu'enfantant se promet un geant
Ne produira sinon du fumier tout puant,
Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue
A quelque nez camard qui jà en eternue.
Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux;
Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux!
Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre,
Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guière;
Il n'est que le plancher des vaches et des boeufs;
J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'oeufs,
Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische
Que d'hazarder mon corps à pratiquer la pesche.
Ostez-moy cet espoir; car je n'espère rien
Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien;
Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette,
Ne me voudra jamais baiser à la pincette,
Et je mourray plustost sur un fumier mauvais
Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais.
Vous diriez que je suis un baudet et un asne
D'attaquer de brocards la secte courtisane,
Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an,
Botté, esperonné, ainsi qu'un courtisan;
Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute,
Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute:
Car de la sapience et le don et l'arrest,
C'est cognoistre son coeur et sçavoir qui l'on est;
Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre,
Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90]
Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91],
De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy
Pour panser l'empesché, et luy-mesme a la perte,
L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste;
Avant que de donner aux autres guerison,
Monsieur le charlatan, _medica te ipsum_.
Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie,
Mais en après, Messieurs, je n'en ay plus d'envie;
J'ay franchi ce fossé, et, en sortant du lieu,
Je n'ai pas oublié mesme à leur dire à Dieu.
_A Dieu_[92].
[Note 60: Arborer.]
[Note 61: Faisant le _braguard_, le beau, le pimpant.]
[Note 62: Ou _ça mon_, sorte d'interjection familière très
employée chez les gens du commun au XVIe et surtout au
XVIIe siècle. V. Montaigne, liv. 2, chap. 27; Molière, _le
Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc. 3; et Francion, 1663,
in-12, p. 55.]
[Note 63: C'est une expression qui commençoit à avoir
cours, mais à laquelle on donnoit toujours un sens
méprisant. Regnier l'emploie ainsi au vers 237 de la satire
V.]
[Note 64: _Joyeuse_ étoit l'épée de Charlemagne, d'après
les romans de chevalerie; _Durandal_, celle de Roland;
_Haute-Claire_, celle d'Olivier; _Flamberge_, celle de
Renaud de Montauban.]
[Note 65: Pour _risdale_, monnaie d'argent allemande.]
[Note 66: C'est-à-dire leurs sonnettes, _tintinnabula_,
comme l'âne de la fable de Phèdre.]
[Note 67: _Armoriés._]
[Note 68: Jurons gascons dans le genre de ceux qu'on
rencontre souvent chez Regnier. C'étoient les imprécations
à la mode.]
[Note 69: Le pain _mollet_, vendu chez les boulangers
de luxe ou _de petit pain_, étoit alors le seul qui fût
recherché des gourmets, au grand dommage des boulangers
de Gonesse, qui ne faisoient que le pain de ménage. Ils
prétendirent donc que la pâte en étoit malsaine à cause de
la levure qu'on y employoit. Il en résulta, en 1668, un
procès dont j'ai fait l'histoire sous ce titre: _Molière
et le procès du pain mollet._ (_Revue française_, juillet
1855.)]
[Note 70: C'est-à-dire _grapillé_. Au chapitre V de la
_Prognostication pantagrueline_, _albotteur_ est pris
dans ce sens: «Les _alleboteurs_, dit Le Duchat, sont de
pauvres gens qui tracassent les vignes vendangées pour y
grapiller.»]
[Note 71: C'est le passage des psaumes si magnifiquement
paraphrasé par Racine dans le choeur du 3e acte d'Esther:
J'ai vu l'impie adoré sur la terre
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je n'ai fait que passer, il n'étoit déjà plus.]
[Note 72: C'est une imitation de ce passage d'Horace, _tota
vita fabula est_, si bien paraphrasé par J.-B. Rousseau
dans son épigramme:
Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique.
Où chacun fait des rôles differents...]
[Note 73: Peut-être y a-t-il là une allusion au maréchal
d'Ancre, qui, comme époux d'Eléonore Galigaï, se trouvoit
être le gendre d'un menuisier florentin.]
[Note 74: _Var._: Aux couronnes des roys et les rois en
coquins.]
[Note 75: Il faut lire _la loutre_. On fait encore dans
quelques provinces des casquettes avec la peau de cet
animal.]
[Note 76: Pichrocole est un roi visionnaire inventé par
Rabelais (liv. I), et qui n'avoit rien de la philosophie
à la Pangloss que d'Esternod prête ici aux savants qu'il
baptise de son nom. La Fontaine l'a aussi nommé dans sa
fable _la Laitière et le Pot au lait_.]
[Note 77: C'est-à-dire _être pendu_.]
[Note 78: Cela fait penser aux beaux yeux de la cassette
d'Harpagon.]
[Note 79: A l'occasion du Landy, ou foire de l'_Indict_,
à Saint-Denis, qui étoit, comme on sait, un temps de fête
pour l'Université, les écoliers faisoient des cadeaux
à leurs maîtres. C'étoit d'ordinaire «un beau verre de
cristal plein de dragées» et un citron dans l'écorce duquel
on avoit fiché quelques écus. V. _Francion_, édit. de 1663,
p. 160-161.]
[Note 80: _Portier._ D'Esternod parle ici le langage de
l'escolier limosin.]
[Note 81: Maître Albert-le-Grand.]
[Note 82: Dans cette orthographe primitive du mot _alerte_
ou trouve son étymologie, qui vient de l'italien _fare all'
erta_, être au guet. Montaigne écrit: «Se tenir à l'airte.»
(Liv. 1er, chap. 19.)]
[Note 83: C'est-à-dire _ventru_. _Bedon_ étoit synonyme de
_bedaine_.]
[Note 84: Les lumières du droit. Corneille fait citer
Balde et Jason par Dorante, à la scène 6 de l'acte 1er du
_Menteur_.]
[Note 85: Le _dequoy_ étoit déjà le grand mot, la grande
chose. «Les courtisans, dit La Boétie, voyent que rien ne
rend les hommes sujets à la cruauté du tyran que les biens;
qu'il n'y a aucun crime envers luy digne de mort que le _de
quoy_.» (_De la servitude volontaire._)]
[Note 86: On ne tarissoit pas autrefois en proverbes et
en quolibets à propos des gentillâtres Beaucerons. Dans
Rabelais (liv. 1er, chap. 17), dans les _Contes d'Eutrapel_
(fol. 158), dans les _Contes et joyeux devis_ de
Desperriers (nouvelle 74), dans les _Curiositez françoises_
d'Oudin (p. 249), partout leur misère est tournée en
moquerie. Les proverbes qui couroient le plus contre eux
étoient ceux-ci: _Gentilhomme de Beauce, il est au lit
pendant qu'on raccommode ses chausses._
En gentilhomme de la Beauce
Garder le lit faute de chausse.
Montfleury donna en 1670, sous ce titre: _Le Gentilhomme de
Beauce_, une comédie en cinq actes, en vers, dont on devine
le sujet, et qui est d'un assez bas comique.]
[Note 87: Var.: _rois_.]
[Note 88: C'est-à-dire ayant fraise à grands plis, à grands
_godrons_. V. notre t. 1, p. 164, note.]
[Note 89: Petite monnaie flamande valant un sou.]
[Note 90: C'est-à-dire qu'il ne faut pas dévorer ses
pareils comme la reine de Lybie Lamia, qui, selon Suidas,
se nourrissoit de chair humaine.]
[Note 91: On croiroit que La Fontaine se rappeloit ce vers
de d'Esternod quand il a écrit ceux-ci de sa fable _la
Besace_:
...Mais parmi les plus fous
Notre espèce excella: car tout ce que nous sommes,
_Lynx envers nos pareils et taupes envers nous_,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.]
[Note 92: Cet adieu répété manque dans la satire de
d'Esternod. A la place se trouvent ces quatre vers, qui
commencent par une allusion à l'_Epistre_ de Marot _au roy
pour avoir esté desrobé_.
Comme fit à Marot le valet de Gascongne.
Mais vous quittez la cour et venez en Bourgogne;
Sans adieu. Autrement, vos creanciers maris
Pour estre satisfaicts vous rendroyent à sainct Pris.]
_Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouyr._
_A Paris, par Pierre Menier, portier de la porte Saint-Victor_[93].
Sans date. In-8.
[Note 93: Cette pièce est, pour le titre et quelques
détails, une imitation de la _Lettre de Corniflerie_
de Jean d'Abundance, imprimée d'abord à la suite des
_Quinze Signes_ (Voy. Brunet, _Manuel du libraire_, à ce
mot), puis séparément à Lyon. La _Lettre d'écorniflerie_
reproduite ici a déjà trouvé place dans le _Recueil de
pièces joyeuses_, etc., mentionné par Debure dans sa
_Bibliographie instructive_, t. 2, p. 40, nº 3630. Elle est
aussi indiquée, mais à tort, comme venant à la suite d'une
pièce du même genre que nous donnons plus loin.]
* * * * *
_Lettre generale autentique et perpetuel privilége d'escorniflerie,
soit pour l'entrée ou issue[94] de quelque repas que ce soit._
[Note 94: _Issue_ étoit synonyme de dessert.]
Engorgevin[95], par la clemence bacchique roy des Francs Pions[96],
duc des Movinateurs[97], comte de Glace, prince des Morfondus,
marquis de Frimas, archiduc de Gelée, vicomte de Froidure, damoiseau
de Neige, admiral des Gresles, vicomte de Tremblay, baron de Poylen,
capitaine des Paniers Vendangez, grand colonnel des Vents de Bize,
viel caporal de Frepaut, seigneur de Frepillon[98], commandeur des
Escervelez, grand goulpharin de Grève, prevost de la cour de Miracle
et premier messaire de nostre case prochaine;
[Note 95: Dans la _Lettre de Corniflerie_ de Jean
d'Abundance, c'est Taste-Vin qui se donne aussi pour roi
des Pions, duc de Glace, comte de Gelée, etc.]
[Note 96: Francs buveurs, comme les gaillards _pions_ de
Rabelais (liv. 2, chap. 27) et ceux que Villon nous montre
ainsi en enfer, dans son _Grand Testament_:
Pions y feront mate chere,
Qui boyvent pourpoinct et chemise,
Puis que boyture y est si chere.]
[Note 97: Il faut sans doute lire _popinateur_ (buveur).]
[Note 98: Dans les rues _Phelypeaux_, ou _Frepaux_, et
Frepillon se vendoient les vieux meubles et les vieilles
hardes. V. notre édition des _Caquets de l'accouchée_, p.
255, et notre tome 3, p. 80.]
A tous nos falotissimes et mirelifiques abbez, amis et confederez,
gaudichonnement fanfruchés, continuels millions de saluts[99], vieux,
s'ils estoient d'or ils vaudroient mieux, pris sur notre espargne, au
four de Vanves.
[Note 99: Le _salut_ étoit une monnoie d'or avec une image
de la Vierge recevant la salutation angélique. V. notre
tome 2, p. 191.]
Sçavoir faisons que pour le bon amour et zèle que tous portent à
nos brocgardissimes et croustelevez cousins, tous bons pilliers
de tavernes, champgaillardiers[100], fins galliers[101], francs
lipeurs, escumeurs de marmites, vendeurs de triacle[102], gueux de
l'hostière[103], friponniers, crieurs de vieux fer, vieux drapeaux;
repetasseurs, chicaneurs, vieux laridons, briphe-miches[104],
froid-aux-dents, porteurs de rogatons[105], raboblineurs[106],
lorpidons[107], garde-clapiers, morte-paye cassez[108], ramonneurs
de cheminée, dégresseurs de vieux chapeaux gras, trousse-lardiers,
rongneux, morpionnaires, chassieux, grateleux, pediculaires,
farcineux, alterez, bauquedenares[109], tatonniers, malotrus,
bailleurs de belles vessies, loqueteurs[110], besaciers, ragoins,
baille-luy-belle, bedondiers[111], vielleurs, emoleurs, beffleurs,
baille-luy-bon-branle, et generallement à tous nos ordinaires sujets
et vassaux, tous bons bigorniers[112], à ceux, pour plusieurs
causes et autres à ce nous mouvans, avons donné et octroyé, donnons
et octroyons ces presentes lettres authentiques perpetuelles et
general privilége d'escorniflerie, duquel leur avons permis et
permettons jouyr et user plainement, paisiblement et franchement
par tous les lieux et endroits de nos royaumes, pays, terres,
seigneuries et dominations sous la souveraineté de nostre tres-fort
et invinciblissime monarque Bacchus, et en ce faisant, pourront
corner au Corne, se saisir de la Croix blanche[113] pour chasser
le Petit Diable[114], assaillir l'une et l'autre Bastille[115],
visiter les beuvettes des Magdelaines[116], flatter et escumer la
Marmitte, demander l'Audience, se ruer sur les Trois Poissons[117],
s'asseoir aux Chaizes, mirer au Miroir, grenouiller aux Grenouilles,
jouer aux Pommes de Pin, se retirer sur le Boeuf, se deffendre au
Pourcelet, heurler après le Loup, ne laissant brusler la Souche, se
conduire aux Torches[118] et Lanternes, prendre plaisir au Cigne
blanc et rouge, s'accomoder avec le Fer de Cheval, se rafraichir
à la Heure[119], parfois à la Corne[120], voguer la Galère[121],
entrer en l'Arche de Noé, contempler la Blanque, se mettre à l'ombre
de l'Orme, prendre l'Escu d'Argent[122] et plusieurs autres lieux
estans en nostre obeyssance, et d'une mesme traitte jouer souvent des
gobelets, desseicher verres, hanaps, taces, couppes, godets; vuider
brocs, barils, flacons, bouteilles, calebasses; alleger quartes,
pintes et chopines; n'espargner vin sec, hypocras, rosette[123],
bastard[124], Romeny, muscadet[125], blanc, clairet et fauveau;
donner cargue à Beaune, Orleans, Ay, Irancy[126], Gascongne, Grèce,
Anjou, Seure, Seurène, Saint-Clou, Argenteuil, Icy et Panorille;
leur defendant très expressement la cervoise, la Belle Guillemette
Tourne-Moulin[127], la tezanne, la godalle[128], la bière, si ce
n'est en cas d'urgente alteration, et d'avoir trop croqué la pie[129]
et trop soufflé en l'encensoir, et non autrement; donnant une allarme
à jambons, andouilles, cervelats, eschignées et semblables vieux
aiguillons.
[Note 100: Coureurs des mauvais lieux dont étoit remplie la
rue du Champgaillard. V. notre tome 3, p. 44.]
[Note 101: Coureurs de galas, hommes de joyeuse humeur.]
[Note 102: Vendeurs de _thériaque_, la grande panacée
du moyen âge. _Triacleur_ se disoit encore alors pour
charlatan. V. Régnier, satire 13, v. 230.]
[Note 103: Gueux de l'hôpital, selon Oudin, au mot
_Hostière_ de son _Dict. franç.-espagnol_. Pasquier
(_Recherches de la France_, liv. 8, ch. 42) et après lui
Furetière, dans son _Dictionnaire_, prétendent à tort qu'on
les appeloit ainsi parce qu'ils alloient fleuretant les
huis des maisons. Rabelais parle des gueux de l'hostière
(liv. 1er, ch. 1er, et liv. 5, ch. 11).]
[Note 104: _Grand mangeur de miches._ Je croirois
volontiers que c'est par ces mots, et non par ceux de
_brise-miches_, qui n'en sont qu'une altération, qu'on
désigna d'abord une rue bien connue de Paris, dans le
quartier Saint-Merry.]
[Note 105: Vendeurs de reliques et d'oraisons (_rogatum_,
prière). Rabelais se sert de cette expression, et Henri
Estienne veut qu'on appelle ainsi les moines, «pour ce que,
dit-il, ils ne vivent que des aumosnes des gens de bien.»
(_Apologie pour Hérodote_, t. 1er, p. 536.)]
[Note 106: Raccommodeurs de souliers et autres
rapetasseurs. (Est. Pasquier, _Lettres_, liv. 10, lettre
7.)]
[Note 107: Lourpidon, vieux sorcier qui joue un rôle dans
l'_Amadis_.]
[Note 108: Par _morte-paye_, pour l'homme de guerre, on
entendoit ce que nous appelons aujourd'hui _demi-solde_.]
[Note 109: Il faut peut-être lire _poquedenares_, gens peu
pourvus d'argent.]
[Note 110: Mendiant couvert de loques. On disoit plutôt
_loqueteux_.]
[Note 111: Joueurs de _bedon_, sorte de cornemuse. Dans
les comptes d'Isabeau de Bavière, on trouve nommés Pierre
de Ryon et Jehan Chevance en cette qualité. V. Le Roux de
Lincy, _Femmes célèbres de l'ancienne France_, t. 1er, p.
637, 641.]
[Note 112: Ceux qui entendent _bigorne_, c'est-à-dire
l'argot.]
[Note 113: Cabaret fréquenté par Chapelle, et qui se
trouvoit près du cimetière Saint-Jean, dans la petite rue à
laquelle il avoit donné son nom.]
[Note 114: Le _Petit-Diable_ étoit près du Palais. V. _Ode
à tous les cabarets_, dans _le Concert des enfants de
Bacchus_.]
[Note 115: L'un des deux cabarets qui s'appeloient
_Bastille_ se trouvoit encore, en 1788, rue de l'Arbre-Sec,
près du cul-de-sac qui en a gardé le nom.]
[Note 116: Taverne qui se trouvoit sans doute près de
l'église de la Magdelaine en la Cité, non loin, par
conséquent, de la Pomme-de-Pin, et dont Saint-Amant a parlé
quand il a dit, dans sa pièce des _Cabarets_:
Paris, qui prend pour son Helène
Une petite Madelaine.]
[Note 117: Il existoit à Paris, au XVIe siècle, deux
cabarets de ce nom: l'un faubourg Saint-Marceau, dont
il est parlé dans les _Contes d'Eutrapel_; l'autre près
du Palais, cité par Larivey à la scène 6, acte 2, de la
comédie de _la Vesve_.]
[Note 118: Les _Torches_, mentionnées avec honneur dans
l'_Ode à tous les cabarets_, se trouvoient au cimetière
Saint-Jean. En 1690, selon _le Livre commode des adresses_,
c'est un nommé Martin qui étoit maître de cette taverne.]
[Note 119: Il y avoit en 1603 un cabaret de _la Hure_ rue
de la Huchette (_L'Estoille_, édit. Michaut, t. 2, p. 347).]
[Note 120: Ce cabaret existoit dès le temps d'Erasme dans
le quartier des Ecoles. On lit dans l'_Ode à tous les
cabarets_:
Je prefère au meileur collége
La _Corne_ en la place Maubert.]
[Note 121: Il y avoit à Paris plusieurs tavernes de ce nom.
La meilleure étoit rue Saint-Thomas-du-Louvre.]
[Note 122: Ce cabaret, qui se trouvoit dans le quartier
de l'Université, est cité comme l'un des plus fameux dans
la mazarinade ayant pour titre: _Discours facecieux et
politique, en vers burlesques, sur toutes les affaires du
temps_, etc.; Paris, 1649, in-4. C'est le maître de cette
taverne qui avoit inventé ces soupes nommées à cause de
lui _soupes à l'écu d'argent_, et dont Boileau a donné la
recette quand il a dit dans sa 3e satire:
Que vous semble . . . . du goût de cette soupe?
Sentez-vous le citron dont on a mis le jus
Avec un jaune d'oeuf mêlé dans du verjus?]
[Note 123: Vin de teinture (aligant), selon Cotgrave.]
[Note 124: Vin de Grèce, célèbre depuis long-temps en
France, comme on le voit par un passage de Gringore. Sa
vogue se maintint mieux encore en Angleterre; on en trouve
la preuve dans les vieux dramatistes anglois. V. aussi le
_Henri IV_ de Shakspeare.]
[Note 125: Vin de friandise alors très recherché.
Courval-Sonnet en parle ainsi dans une de ses satires:
Les exquis muscadets, appelés vins de couche,
Sont toujours reservés pour la friande bouche
De ces bons financiers qui n'espargnent nul prix.]
[Note 126: Le vin d'Irancy, petite ville à trois lieues
d'Auxerre, étoit célèbre. Larivey en parle à la scène 6 de
l'acte 2 de _la Vesve_, et l'Auxerrois Roger de Collerye
fait dire à _monsieur de Deça_:
Or il est temps partir d'icy
Pour aller boire à Irency
Et engager robe et pourpoint.
_Les oeuvres de Roger de Collerye_, nouvelle édition,
donnée par M. Ch. d'Héricault, (_Biblioth. elzevirienne_,
p. 152.)]
[Note 127: Sans doute une marchande de _coco_ de ce
temps-là, portant sur sa fontaine, comme ses confrères
d'aujourd'hui, un petit moulin de fer blanc toujours ailes
au vent.]
[Note 128: De _good ale_ (bonne bière), boisson angloise
qui avoit été importée chez nous lors de la conquête, et
qui n'y avoit pas fait fortune. On la renvoyoit volontiers
à ceux qui l'avoient apportée et aux Flamands. V.
Froissard, chap. 59, et Marot, _Ballade sur l'arrivée de M.
d'Alençon en Hainaut_.]
[Note 129: _Croquer la pie_, boire, sucer le _piot_, être
bon _pion_. Selon Leroux (_Dict. comique_), _pie_ se disoit
pour «ivre, saoul, imbu de vin.»]
En outre enjoignons à nos dits sujets que, en cas d'escorniflerie,
autant maistres que valets trinquent (_tanquam sposus_) tant que les
larmes leur en viennent aux yeux, à la mode du bon pion Biffaut et
son valet Riffleandouille[130], qui mieux vaut.
[Note 130: Ce personnage burlesque figure aussi dans
l'étrange pièce de Sigongne, _le Ballet des Quolibets,
dansé au Louvre et à la maison de ville par Monseigneur
frère du roy, le quatrième janvier 1627_. Seulement
Rifflandouille n'y est pas valet; il est passé capitaine.]
Et davantage, leur commandons très expressement qu'en quelque part
ou lieu que ce soit, là où ils trouveront aucun de quelque estat ou
qualité qu'ils soient, qui se voudront mesler d'entremettre et user
du dit privilége d'escorniflerie (s'ils n'en ont lettres speciales
et generales, telles et semblables que ces presentes), de ne les en
laisser jouyr, ains les condamner sur le champ en telle amende qu'ils
verront estre à faire par raison.
Et encore par ces dites presentes deffendons generalement à toutes
personnes, tant soient mestoudins[131] ou esvetez, de ne troubler ou
empescher nullement nos dits subjets et vassaux, ny aucuns d'iceux,
en la jouyssance de leur dit present privilége, et, en ce faisant
(pour harnois de gueule), ne prendre n'exiger d'eux aucuns deniers,
or, argent, ny gage quelconque, nonobstant l'ordonnance d'un commun
usage qu'on dict:
A Paris, à bon usage,
Qui n'a argent si laisse gage;
et ce sur peine d'encourir nostre perpetuelle disgrace.
[Note 131: Garçons fringants et bien mis, _mirolets_, selon
Cotgrave.]
Si donnons en mandement par ces mesmes presentes à nostre
rubicondissime conseiller Magistrum Trigorinus Triory, ou, en son
absence, à son lieutenant, le seigneur d'Ortouaillon, qu'il fasse
ces presentes publier par tous les endroits de nostre obeyssance,
et icelles face observer inviolablement de point en point selon
leur forme et teneur, nonobstant l'amy Baudichon[132], ny Gautier
ou Mitaine, à ce contraires: car tel est nostre plaisante et
envinée volonté. Donné en poste, à nostre chasteau d'Appetit, pres
Longue-Dent, et l'avons fait sceller par nostre grand chancelier de
paste d'eschaudez[133], par faute de cire bleue, et signé par maistre
Cruche Hebriaque[134], nostre grand secretaire et premier chambelan
du Port-au-Foin, baillé l'an entier, au mois qui a si a, le jour si
tu n'en a cherches-en, si tu en trouves si en prend, et au-dessous
la chasser, par nostre greffier Belle-Dare, autrement dit Maunourry;
voulons au surplus foy estre adjoustée au vidimus de ces presentes,
comme au foye d'un canard à la dodine[135], pourveu qu'elles soient
collationnées à l'original d'icelles. Ce fut fait ès presances
de Robinet Trinquet, seigneur de Nifles; Grisard, chastelain de
Tremblemont, controleur Gelard des Mouches Blanches; Floquet-Javelle,
grand escuyer des Mules aux talons, et autres seigneurs des Morfondus.
[Note 132: Personnage d'une très ancienne chanson qu'on
trouve déjà dans les mystères. L'ami Baudichon étoit si
bien devenu un type de joyeuseté que l'on disoit, selon
Cotgrave, _faire le mibaudichon_, ou simplement _faire le
mib_, pour vivre follement.]
[Note 133: Ce passage seul suffiroit pour prouver que les
_échaudés_ ne sont pas une invention du pâtissier Favart,
père du poète; mais on savoit déjà que, dès le XIIIe
siècle, on les connoissoit. Ils sont désignés dans une
charte de cette époque par cette périphrase: _Panes qui
dicuntur eschaudati._]
[Note 134: Bonne pour l'ivresse, de _ebrius_, ivre.]
[Note 135: La _dodine_ étoit une fameuse sauce à l'oignon,
bonne surtout pour les canards. Rabelais (liv. 4, ch. 32)
parle déjà de _canars à la dodine_.]
* * * * *
_Declaration de ceux qui ne doivent jouyr du privilége et droict
d'escorniflerie._
Nous n'entendons avecques nous
Recevoir le vin de Lion,
Sçavoir: gens plein d'ire et courroux
De noise et de rebellion,
Jureurs, faiseurs de millions
De blasphèmes très execrables;
Ceux-là, avec Pigmalion,
S'en voisent boire à tous les diables.
Le vin de Bone, pareillement,
N'est receu en nostre banquet.
Sont vilains qui incessamment
N'ont que d'ordes vaines caquet,
Leur langue souillans au bacquet
D'infections à tous propos.
Arrière de nostre banquet
Bouquins de luxure supposts.
Vuidez d'icy, melancholiques,
Vieux resveurs farcis de chagrin,
Frenezieux et fantastiques;
Vers nous de credit n'avez grain.
De vous aussi ne voulons brin,
Qui, tenant du vin de pourceau,
Vous yvrés et dormez soudain
Comme porcs après le morceau.
* * * * *
_Responce des Lyonnistes, Boucquins et Porcelins._
La terre les eaux va beuvant,
L'arbre la boit par la tremine,
La mer espesse boit le vent
Et le soleil boit la marine;
Le soleil est beu de la lune,
Tout boit à son ordre et compas.
Suivant ceste reigle commune,
Pourquoy donc ne boirons-nous pas?
* * * * *
_Ceux qui jouyront dudit privilége d'escorniflerie_
Tous ceux qui ont le vin de singe
Joyeux, disant le mot,
Soit d'Oriane ou de Marsinge,
Sont bien venus en nostre escot;
Part auront à nostre piot
Pour leur gaillardise et plaisance,
Et tous ceux de vin de marmot
Ne tendans qu'à resjouyssance.
_L'estrange ruse d'un filou habillé en femme, ayant duppé un jeune
homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage._
Sans lieu ni date, in-8.
Il est comme impossible d'esviter les ruses des filoux de Paris, puis
qu'elles sont precautionnées de tant de douceur et de naifveté qu'il
semble n'estre permis à un homme de bon jugement d'en avoir aucune
sorte de doute, la malice des dits filoux estant montée en un point
qui leur faict entreprendre des choses dont l'invention paroist estre
plustost partie d'un cauteleux demon que de l'esprit d'un homme.
Il n'y a pas encores huict jours qu'un jeune homme d'assez bon lieu,
faisant profession de lettres, que par raison secrette je nommeray
Orcandre, estant en chemin pour s'en retourner en son logis, que
l'on dit estre dans la rue Sainct-Jacques, il y auroit rencontré un
filou habillé en femme, merveilleusement bien desguisé, qui, après
une profonde reverence, luy dit (avec une effronterie inconcevable):
Monsieur, je crains que vous n'ayez perdu le souvenir de m'avoir
veuë en la compagnie d'une personne qui vous honore fort. A quoy
Orcandre, après l'avoir attentivement regardée avec beaucoup
d'estonnement, luy respond: Madame, il se peut faire que j'ay eu
l'honneur de vous voir en quelque part; mais il y a donc fort long
temps, puis qu'il ne m'en est resté aucune sorte de memoire.
Sans mentir, luy repart le filou, je suis extremement marrie de quoy
vous ne vous souvenez point d'avoir parlé à moy, et encore plus
de me voir si peu consolée du mal et de la peine que je souffre
depuis un an ou environ qu'il y a de cette veuë, où je me trouvay
si fort touchée de la bonté de vostre humeur que depuis les desirs
d'en gouster les fruicts à mon aise ne m'ont pas seulement gehenné
l'esprit et l'ame, mais mesme m'ont faict mespriser mille rencontres
qui se sont offertes pour me marier avantageusement.
Ces paroles plaines de miel ayant doucement frappé l'oreille
d'Orcandre, et quant et quant les organes de sa voix, il en perdit
comme la parole, se laissant emporter dans l'espoir d'une fortune où
il n'avoit jamais pensé, et qu'il croyoit indubitable.
De quoy le filou s'appercevant, et que son dessein reüssissoit
si bien en ses premiers effects, en continuant sa pointe, dit à
Orcandre: Et quoy! Monsieur, d'où procède le silence que vous gardez
si fort? Est-ce à cause de me voir si hardie à vous descouvrir
ma passion? Si cela est ainsi, representez-vous la nature de la
parfaicte amour, et vous trouverez qu'elle auctorise en tout point la
force de mon courage, qui me faict parler de la façon.
Orcandre ayant un peu repris ses esprits, luy repart qu'il
s'estimeroit heureux si elle ne se mescontoit point et ne le prenoit
pour un autre, et lui tesmoigneroit en toute sorte d'occasion qu'il
estoit personne à aymer parfaictement une femme qui l'obligeroit à
cela par la douceur et par la modestie.
Ceste repartie donnant plainement à cognoistre au filou que
Orcandre avoit desjà un pied dans le piége, il ne s'oublia point de
poursuivre pour attaindre la fin de son dessein, et à cet effet de se
servir particulierement des choses qui pouvoient desgager l'esprit
d'Orcandre de toutes les craintes dont il pouvoit estre touché.
Il luy dit donc que ce n'estoit point en plaine ruë où il falloit
parler d'affaires, et qu'elle seroit très aise que ce fut en quelque
honneste lieu que Orcandre choisiroit chez ses amis, où elle luy
feroit entendre plus particulierement ses intentions, et voir que les
biens dont elle avoit la libre possession et jouissance estoient plus
que suffisans à leur faire gouster les douceurs d'une vie tranquille,
et que mesme elle avoit grande raison de rechercher l'appuy d'un
homme faict comme luy, pour mieux regir et gouverner les effects de
ses negoces.
Ceste proposition parut si douce en l'esprit d'Orcandre, qu'en mesme
temps elle y fut si fort empreinte, qu'il sembloit que ce pauvre
abusé ne respiroit plus qu'un air de langueur en l'attente du jour
qu'on devoit parler plus precisement de cette affaire, et par effect
il luy dict:
Madame, puis qu'il vous plaist me faire le bien et l'honneur de
me rechercher en une chose que je ne crois point meriter, ce sera
donc, si vous l'avez pour agreable, chez ma cousine de Vauguerin,
fort honneste femme et bien congnue pour sa vertu, que nous pourrons
traicter de toutes les conditions necessaires en une semblable
rencontre; là où vous pourrez apprendre que, si la fortune m'a
esté avare de biens, du moins ne l'a-elle pas esté de reputation à
l'endroit de toute la famille dont je suis issu. A quoy le fillou luy
fit responce en ceste sorte:
Vous avez la façon trop aimable, Monsieur, pour estre autre que je ne
me suis imaginée, et je prens le ciel à tesmoin si je desire d'autre
caution pour m'asseurer de vostre vertu et du merite de la maison
de votre naissance. Or, puisque l'heur m'en a voulu de vous avoir
disposé au mesme point où je desirois vous voir, je demeure fort
volontiers d'accord du lieu que vous avez choisi pour conferer nos
volontez avec celles de vos amis et connoissans, et vous prie que ce
soit au plustost, car je crains que la longueur ne donne moyen à mes
parens de destourner une chose que je desire faire malgré eux, et
dont je souhaite pationnement l'arrivée.
Pour esviter d'escrire tant d'autres discours qu'ils eurent ensemble
sur ce subject, je diray seulement qu'il fut resolu que le lendemain,
à deux heures de relevée, on se trouveroit chez la dite de Vauguerin,
cousine d'Orcandre, à quoy il fut satisfaict et de part et d'autre.
Au quel lieu ledit Orcandre avoit assemblé beaucoup de personnes
d'honneur, des connoissans, qui estoient extrêmement aises qu'une si
bonne occasion luy fut escheuë, s'asseurans qu'il la mesnageroit à
son advancement et à la grandeur de sa fortune.
Les compliments de part et d'autre ayant esté parachevez, le filou,
qui n'avoit point oublié de se parer pour rendre sa commedie plus
accomplie, ne manqua point aussi de joindre à cet apas celuy d'un
visage riant, plain de douceur et de bonne grace; et, ayant jugé
qu'il estoit temps de commencer sa harangue trompeuse, il dit:
Messieurs, je m'asseure qu'il n'y a pas un de vous qui ne sçache bien
le subject de cette assemblée, et que les grands discours ne sont pas
tousjours ceux qui advancent les choses, celle-cy particulierement
n'en desirant point de semblable. Je n'ay donc rien à vous dire,
sinon qu'il y a plus d'un an que j'ayme Monsieur que voilà, parlant
d'Orcandre, et que je desire luy en donner une forte preuve par le
lien que je recherche, n'estant pas maintenant à m'informer de ses
biens, et voudrois qu'il eust faict la mesme chose des miens, afin
qu'il vous peut faire entendre luy-mesme en quoy ils consistent; et,
pour vous les exprimer sommairement, je vous diray que je possède par
succession, tant de père que de mère, trois maisons, dont la moindre
est louée six cens livres, des heritages à plus de huict cens livres
de revenu, et environ huict ou neuf mil livres en marchandise qu'on
amène à Paris par batteau; et, s'il y a quelqu'un qui en doute,
je seray très aise qu'on diffère de parachever la chose commencée
jusques à ce que, par une bonne information, on aye receu dans
Melun, lieu de ma naissance et de ma demeure, le tesmoignage des
veritez que je vous dis; ne craignant rien, sinon que, nos desseins
venans à s'esventer, mes parens n'y apportent de l'empeschement à
leur possible, me remettant toutes fois à tout ce qu'on en voudra
faire.
Ce pauvre Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez furent si fort
esblouys de la naifveté dont le filou desguisoit si bien sa malice
et sa ruse qu'en mesme temps ils dirent tous ensemble qu'il n'estoit
pas besoin de s'informer davantage, craignant de perdre pour vouloir
trop serrer, et mesme que les parens n'empeschassent un effect qu'ils
estimoient estre le plus haut degré où la fortune d'Orcandre pouvoit
jamais monster.
Tellement qu'en mesme temps le filou fut supplié à se resoudre
de faire quelques largesses de ses biens à Orcandre en faveur du
mariage. A quoy ne faisant aucune difficulté: Je luy donne de bon
coeur, dit-il, dix mil livres en consideration de l'amour que je luy
ay porté et luy porte encore plus que jamais.
Cette donnation de vent et de fumée fit naistre des impatiences
nouvelles à Orcandre et à tous ses amis que les choses fussent
promptement faictes, en sorte qu'ils demandèrent au filou s'il
desiroit passer outre; que, pour eux, ils ne demandoient aucun delay.
Le filou, mesnageant ceste chaleur pour le dernier article de son
roolle, leur dict: Messieurs, differons encore quelques jours, afin
que, par la vente que je desire de faire d'un batteau de foin que
j'attends de jour à autre, je puisse avoir en main de quoy rendre
celuy de nos nopces plus solemnel et plus celèbre, ne desirant pas
qu'il en couste à personne qu'à moy.
Ceste dernière ruse fit un puissant effect pour son dessein: car et
Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez, enivrez de l'esperance
d'une chose dont la feinte estoit si accomplie par les desguisemens
que le filou y praticquoit, lui dirent: Madame, si peu de chose ne
nous doit arrester en si beau chemin; sçachez que vous ne recherchez
pas l'alliance d'un homme qui manque d'amis et de connoissances; nous
nous offrons de luy donner la main en tout ce qui nous sera possible,
et, si nos forces ne s'y trouvoient assez grandes, nous ne craindrons
pas d'y employer encores celles de nos amis, puis que c'est pour une
si bonne oeuvre.
Messieurs, il en sera tout ce qu'il vous plaira, luy repart le
filou, et, en quelque façon que le tout se paracheve, je le tiendrai
tousjours à grand bonheur pour moy.
La partie ayant esté remise au lendemain matin, on ne manqua point de
se trouver, sur les huict heures, chez la dite de Vaugrin, où, les
dernières resolutions du mariage ayant esté prises, et la donnation
de dix mil livres faicte par le filou à Orcandre, en faveur de
nopces, renouvellée par plusieurs fois, il fut deliberé de faire les
fiançailles, pour ne rien obmettre en un si beau dessein.
Les fiançailles estant faictes, le filou se voit importuné de
toutes parts de prendre les presens qu'on luy offroit à la foulle,
les quels il recevoit avec beaucoup de froideur, faisant semblant
d'estre faschée de la despense où l'on se mettoit. Cependant on parle
du disner, qu'on avoit faict apprester au logis d'un de ceux qui
s'estoient tousjours trouvés aux assemblées, et se mit-on en peine
d'avoir un carrosse à prix d'argent pour le reste de la journée,
tellement que, l'heure du disner estant venue, on emmena le fiancé et
la fiancée en grande magnificence dans le dit carrosse, où estoient
aussi tous les connaissans d'Orcandre, ravis du bonheur qui lui
estoit arrivé, et tesmoignoient mesme en avoir quelque sorte d'envie.
Pendant le disner, il ne fut parlé que du negoce que l'on pouvoit
faire par eau; en quoy le filou tesmoignoit par ses discours avoir
une grande experiance, ce qui augmentoit tousjours d'autant plus
l'oppinion de ceux qu'il trompoit si couvertement.
L'après diner fust convertie en visites que l'on fit, par la
commodité du dit carosse de louage; et, sur l'entrée de la nuict,
le fiancé et la fiancée, après avoir pris congé de la compagnie,
s'en retournèrent au logis de la dite de Vaugrin, où le filou,
desirant clorre son dessein par une dernière feinte, fit semblant de
se trouver mal, en attribuant la cause au carrosse, dont il disoit
n'avoir point accoustumé les secousses; et en mesme temps, la bonne
femme de Vaugrin prenant dans l'un de ses coffres la meilleure de
ses robbes et beaucoup d'autres hardes, elle en couvrit ce plus
que hardy filou; ce qui l'ayant mis en bel humeur, il commença de
caresser Orcandre, le priant de ne s'ennuyer pas, et l'asseurer que
le lendemain, après avoir receu de l'eglise ce qu'ils en devoient
esperer en leur mariage, il cueilleroit à son aise les fruicts qu'il
s'en estoit promis; et cependant il entretenoit sa duperie par
quelques baisers, dont il ne luy estoit point chiche.
Le lendemain venu, le filou se leva environ une heure avant le jour,
et, faisant semblant de craindre de n'estre pas assez matinière[136]
pour aller aux espousailles, il esveilla Orcandre et luy dict:
Monsieur, avez-vous oublié ce qui fut resolu hier au soir avec
messieurs vos amis et connoissans? Prenez garde: je m'assure qu'ils
seront bien tost icy. Et ayant dit la mesme chose à la dite de
Vaugrin, pour rendre sa fuitte moins dangereuse, il demanda si l'on
ne pourroit point avoir de la lumière pour s'habiller, afin que ces
messieurs venant ils les trouvassent tous prests. Et la dite de
Vaugrin luy ayant respondu qu'elle alloit se lever, et qu'en après
elle trouveroit bien moyen d'allumer la chandelle, le filou, encores
qu'il sceust bien qu'il ne falloit que sortir la porte de la chambre
pour aller aux aisemens, luy repart: Vrayment, Madame, vous ne me
sçauriez obliger d'avantage qu'en faisant ce que vous dictes: car,
estant extremement pressée, comme je suis, d'aller à la scelle, je
ne puis guères attendre davantage et n'ose en entreprendre le chemin
sans lumière, craignant que les aisemens ne soient fort esloignez
de ceste chambre et de me blesser en la montée, où il faict encore
bien noir. La bonne femme de Vaugrin, ne se deffiant de rien, luy
repart de rechef: Puis que vous estes si pressée, vous n'avez qu'à
ouvrir la porte, dont elle luy donna en mesme temps la clef, et vous
trouverez les aisemens à deux ou trois montées au dessus, sans aucun
danger et sans aucune peine.
[Note 136: Le mot _matinier_ se disoit alors pour matinal.
On ne dit plus guère _matinière_ qu'à propos de l'étoile du
matin.]
Cet insigne filou, qui avoit vestu les habits de la dite de Vaugrin
sur les siens, et avoit les mains pleines de bagues et autres presens
qu'on luy avoit faicts le jour auparavant, qui se montoient à plus de
deux à trois cens livres, ayant ouvert la porte, il prit la fuitte,
et laissa le pauvre Orcandre et la bonne femme de Vaugrin dans des
estonnemens et des desplaisirs incroyables.
Voilà, sans aucun artifice, le recit de ce qui a esté dict et faict
de plus remarquable en ceste rencontre.
_Le Passe-port des bons Beuveurs, envoyé par leur prince pour
conserver ses ordonnances, dedié à ceux quy sont capables d'en jouir.
Ensuitte la lettre generalle d'escorniflerie[137] et l'arrest des
Paresseux._
[Note 137: Cette suite manque, malgré l'annonce du titre.
La _Lettre générale d'écorniflerie_ est sans doute la même
que nous avons donnée dans ce volume. Quant à l'_Arrest des
paresseux_, nous n'avons pu le retrouver.]
_A Paris._
S. D. In-8.
A tous presens, passez et à venir. De la part de monseigneur,
monseigneur le recteur, vice-recteur, doctorateur, chancelier,
garde des bouteilles, procureur general, controlleur des viandes
et autres subjects du corps chancelant de l'université bachique
establie pour l'erudition de ceux quy aiment à savourer le nectar, et
principallement les enfans de ceste celèbre ville de Paris, soubs la
protection de monseigneur, salut et dilection sempiternelle en celuy
quy _primus plantavit vineam_.
Comme ainsy soit ceux qui font profession de bien laver leurs tripes
du jus quy sort des pipes, comme a fort bien remarqué Bruscambille
sur le quatrième chapitre de l'epitre _Ad ebrios, in vino veritas_,
la verité est dans le vin, comme le vin dans la bouteille, que
nous susdits, desirant satisfaire à ce point assez à la verité,
savoir faisons à tous ceux qu'il appartiendra qu'aujourd'huy
nostre bien-aimé et tous nos consorts, après avoir esté interrogé
sur plusieurs points, ayant beu en prelude à la santé du roy, _à
la Royale_, _à la Ducale_, _à la Turcque_, _à la Grecque_, _à la
Suisse_, _à la Pistache_, _à la Romanesque_, _à la Grimouche_, _à la
Comedienne_, _en Joueur de paume_, _à l'Occasion_, _en Vigneron_,
_en Musicien_, _en Je ne sçay qui intermedium_, _à la Sourdine_, _à
la Bobille_, _en Tirelarigot_[138], _tanquam sponsus_, _sicut terra
sine aqua_, _en Courtier_, _en Epilogue_, etc., etc., etc., etc.,
etc., etc.; après avoir recogneu par amples certificats qu'ils sont
tonsurez et qu'ils peuvent d'un poignet asseuré lever le cul d'une
bouteille; que leurs escripts sçavans leur serviront de commencement
à leur dessert à conter merveilles; qu'ils boivent le vin par les
nazeaux comme l'arc-en-ciel fait des eaux; que jamais le soleil
ne les a veu lever si matin qu'ils n'eussent beu, et qu'au soir
jamais la nuict noire, tant fust-il tard, ne les aye veu sans boire,
ont acquis honorifiquement les degrez de docteurs en la faculté de
l'Université bachique.
[Note 138: L'expression _boire à tire-larigot_ a donné
lieu à une foule d'étymologies singulières que nous ne
répéterons pas ici. Selon nous, elle équivaut à celle-ci:
_boire à tire gosier_, le vieux mot _larigaude_ signifiant
en effet _gosier_, d'après le _Dictionnaire des termes du
vieux françois, ou trésor des recherches et antiquités
gauloises et françoises_, par Borel.--Quant aux autres
façons de boire indiquées ici, nous ne savons comment les
expliquer.]
Voulons et faisons savoir à tous ceux de nostre dicte caballe que,
pour les recompenser de leurs vertus et merites, il leur sera permis
de vivre jusqu'à leur mort, en depit de tous ceux quy y voudront
mettre empeschement, et leur dite mort ne sera qu'un passage
pour aller escorniffler en l'autre monde et _in transmigrationem
Babilonis_, c'est-à-dire qu'ils seront logez par etiquette dans un
merveilleux chasteau, dont la description s'ensuit[139]:
[Note 139: Cette description est une imitation de celle du
pays de Coquaigne, telle qu'elle se trouve fort au long
dans l'un des fabliaux publiés par Méon (t. 4): c'est
_li Fabliaus de Coquaigne_. Rabelais s'en étoit inspiré
auparavant pour le curieux tableau qu'il a fait de l'_Ile
de Papimanie_ (voy. éd. de l'Aulnaye, in-12, t. 2, p. 121),
et enfin Fénelon devoit un peu plus tard concevoir dans le
même esprit, et sans doute d'après la même inspiration, sa
fable de l'_Ile des Plaisirs_.]
Premierement, le pont levis dudict chasteau est faict de pain de
Gonnesse.
Les fossez sont pleins de bons vins muscat, où l'on voit
ordinairement potage gras et espissé à la mode des Suisses, gigots
de moutons, jambons tous en vie quy se jouent dedans en guise de
brochets et de carpes.
Les murailles sont faictes de grosses pièces de boeuf salé entassées
les unes sur les autres en façon de pierres de taille.
Les moulures frisées, corniches et architectures sont composez de
cervelas, andouilles, boudins et saucisses.
La tapisserie qui est dedans ne sont que perdrix rosties, oisons
farcis, pastez chauds, levraux à la sauce douce, poulets fricassez,
salades, grillades, capilotades et carbonades.
La fontaine du lieu est tousjours pleine de hachis et de salmigondis.
Les portes sont composez de belles, bonnes et friandes tartes
attachez avec des gonds de macarons et biscuis.
La court est pavée de toute part de dragées, poix musquez, noix
confites, muscadins et mirobolans.
La couverture est faite d'ecorce de citron, arrangée comme fines
ardoises.
L'arsenac dudict chasteau est remply d'un grand attiral de poilles,
de poillons, bassins, chaudrons, lechefrites, pots, pintes, chopines,
cruches, assiettes, escuelles, plats, cuillers, fourchettes, grils,
cousteaux, chesnets, chandeliers, lampes, broches, marmites, bancs,
tables, tabourets, landiers, chaudières, seaux, nappes, serviettes,
tisons, fagots, busches, bourrées, entonnoirs, verres, tasses,
gondoles et autres menus fatras.
Certifions toutes lesdites choses certaines et veritables; mandons
à tous ceux quy ne le voudront croire d'y aller voir: car tel est
nostre plaisir.
Enjoignons à tous nos ordres fessiers, je veux dire officiers, de
ne jouir de ladicte escorniflerie sans au prealable avoir pris de
nos lettres, et deffendons à tous nos subjects de l'un et l'autre
sexe, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de troubler ces
presentes.
Donné en nostre chasteau de Breses, à onze heures du matin, jour
de septembre trente-deuxième, quatre mille quatorze cens quatorze
vingts quatorze ans, quatorze mois, quatorze septmaines, quatorze
jours, quatorze heures, quatorze minutes et quatorze momens après la
creation du monde.
Signé:
BOY-SANS-SOIF,
et HARPINEAU[140], _Secretaire_.
[Note 140: Ce Harpineau, ou plutôt Herpinot, étoit un
farceur qui jouoit ses farces aux halles. Nous publierons
dans nos volumes suivants quelques pièces parues sous son
nom. M. Leber a parlé de lui dans son livre sur Tabarin:
_Plaisantes Recherches d'un homme grave sur un farceur._]
_Factum du procez d'entre messire Jean et dame Renée._
Quicquid tentabat dicere versus erat.
S. D. In-8.
De Mesme[141], à toy-mesme semblable
Pour la justice inviolable,
Et vous, les anges du conseil
De vostre Mesme non pareil,
Il vous faut la verité dire.
Il est vray que nostre messire,
Clerc alors, alors escolier,
Laïque alors et seculier,
Je ne sçay pas en quelle année,
Des mains de madame Renée
A reçeu la somme de tant,
Mais sans luy demander pourtant.
Comme il se plaignoit à sa tante,
Sa compagne, outre son attente,
Avec des escus intervint,
Dont il en prit environ vingt.
Eust-il refusé leur bel offre?
Elles en ont d'autres au coffre!...
Les plus reformez sont vaincus
Par le blond lustre des escus[142].
Vrai est que par obeissance
Il leur en fit recognoissance,
Et vray qu'en l'obligation
Il a mis la condition
De ne payer qu'au prealable
Il n'eust moyen. Au cas semblable,
Il est très veritable encor
Que la dame, en livrant cest or,
L'asseura que de la cedule
Ne s'ensuivroit poursuite nulle,
Et qu'elle en soit prise à serment:
Il ne ment, pour luy, nullement.
Et toutesfois dame Renée,
Contre la parole donnée,
A tout propos, mal à propos,
Ne le laisse point en repos.
A peine est-il seur en l'eglise,
Où les criminels ont franchise[143].
Elle en veut, il n'a pas de quoy.
Necessité n'a point de loy.
Messire Jean est pauvre prestre.
Riche de rien l'on ne peut estre.
Il n'a rente ny revenu,
Gros benefice ny menu;
Il n'a pas mesme une chapelle:
Au blanc il est[144], blanc on l'appelle[145]:
De tout il est destitué:
Il n'est pas mesme habitué[146].
Bien est vray que dame Simonne[147]
A cure pour qui la sermonne;
Mais ce n'est pour luy ses morceaux,
C'est aux Angevins et Manceaux:
Sur Monstreuil Bellay son attente
Encore incertaine est flotante;
Sur la Flocelière il ne peut,
Le marquis toutesfois le veut.
Dès qu'il aura le benefice,
Le moindre annuel ou service,
Il luy promet de s'acquitter.
Soy-mesme il veut s'executer.
Si la fortune n'en envoyé,
Il ne sçait point un autre voye.
Ses escoliers sont enlevez
Par les jesuites arrivez.
Il n'a plus ny landis[148], ny toiles,
Ny chandelles: il lit aux estoiles.
Un petit clerc des Bernardins,
Attentif après ses jardins,
Perd la memoire de l'année;
Un autre à demy l'a donnée.
Celuy qui payoit pour Renaut
En Champagne a gaigné le haut;
L'un est allé moisne se rendre,
L'autre ne veut plus rien apprendre;
La maille il n'a pas de Maillé,
D'en avoir il n'est pas taillé.
Il n'est plus de galand au monde;
Un autre plus ne le seconde;
Il n'est plus d'abbé de Tyron[149]
Qui le retienne en son giron.
Un seul moyen luy reste à vivre:
Au libraire il revoit un livre
Et violente son humeur
Pour corriger un imprimeur,
Et c'est où la demanderesse
Pour avoir de l'argent s'adresse.
Quel besoin qu'il vint un huyssier
Encor, appellé Menecier,
Luy signifier la requeste?
Il a bien autre affaire en teste:
Il soigne à la correction
De l'espineuse impression;
Il veille après le Sainct-Gregoire[150];
Il perd le manger et le boire;
L'Aristophane qu'il traduit
Interrompt son repos la nuict:
Liber encor est à la porte,
Qui de ses feuillages apporte.
Les escoliers chomment après,
Et les imprimeurs sont tous prests
De faire de nouveaux dimanches,
Donnant au Blanc des formes blanches.
Colas le Duc, à Laon, d'ailleurs,
Emporte ses habits meilleurs,
Et son argent; il le fait courre
Pour essayer à le recourre;
Il faut qu'à son autre garçon
Il face rendre sa leçon;
Le Clerc le presse de sa rime;
Il n'a pas encore dit Prime,
Il n'a pas dit son chapelet,
Comment aller au Chastelet?
Sans paroistre à l'heure assignée,
Il consent que dame Renée
Se paye sur Pierre le Lon[151].
Or il est à la paye long.
Plus, il luy cede une autre somme
Que luy doit Freval[152], pareil homme,
Et les mois de son escolier;
Il l'avoit jà dit à Choulier,
Qui n'a laissé de le poursuivre;
Mais sans plaider il ne peut vivre.
Quand au payement de tous frais,
Despens, dommages, interests,
De leurs nullitez il proteste,
Puisqu'il a rendu manifeste
A Choulier, et puis au sergent,
Qu'il cedoit l'arrest de l'argent.
Quant à l'usuraire demande,
Elle en devroit payer l'amende.
Au quatorzième chant royal,
Tout usurier est desloyal,
L'on doit fuir sa compagnie:
Un saint canon l'excommunie.
Vous avez au bon droit esgard.
Cependant, Messieurs, Dieu vous gard!
Vous mesme à nul autre semblable
Pour la justice inviolable,
Et vous, les anges du conseil,
De vostre Mesme nompareil.
_Perdere scit, donare nescit._
[Note 141: Claude de Mesme, comte d'Avaux, alors conseiller
au grand conseil.]
[Note 142: Les écus d'or, valant trois livres.]
[Note 143: La plupart des églises de Paris étaient lieux
d'asile. L'enclos du Temple, le Louvre, avoient aussi ce
privilége.]
[Note 144: «On dit d'un homme: Il est réduit au _bâton
blanc_, ou absolument réduit au blanc, quand il est devenu
extrêmement pauvre et misérable...» (Leroux, _Dict.
comique_.)]
[Note 145: C'étoit le surnom, et non pas sans doute le
nom, du pauvre prêtre messire Jean. On lui avoit donné ce
sobriquet pour faire de lui l'homonyme de Jean le Blanc. La
plaisanterie étoit assez sacrilége, appliquée à un prêtre:
car on sait que, dans les pasquils irreligieux, c'est
l'hostie qu'on personnifioit sous le nom de Jean Le Blanc.
V. _Légende véritable de Jean le Blanc_, 1677, in-12, pièce
comprise dans le cabinet jésuitique.]
[Note 146: On appeloit _habitué_ un prêtre qui s'attachoit
volontairement au service d'une paroisse et qui y alloit
dire la messe.]
[Note 147: Par dame Simonne Messire Jean n'entend-il pas
parler de l'Eglise, de qui l'on n'obtenoit des bénéfices
que moyennant finances, ce qui constituoit le crime de
_simonie_?]
[Note 148: V., sur ce cadeau qu'à certain jour les
élèves faisoient aux maîtres, la note d'une des pièces
précédentes, p. 41.]
[Note 149: Philippe Desportes, qui, enrichi par la muse,
avoit sans doute pris en pitié et protégeoit le pauvre
prêtre poète. Il étoit mort en 1606, c'est-à-dire quelques
années avant l'époque où cette pièce dut être écrite.]
[Note 150: Il s'agit ici, sans doute, de l'édition des
Lettres et autres ouvrages de saint Grégoire de Nysse, que
le P. Fronton du Duc donna à Paris en 1615, 2 vol. in-fol.]
[Note 151: Imprimeur parisien, l'un de ceux dont messire
Jean devoit corriger les épreuves, ainsi qu'il vient de
le dire. C'est en effet vers cette époque, en 1618, qu'il
imprimoit. V. La Caille, p. 228.]
[Note 152: Jean de Fréval, imprimeur du même temps. V. La
Caille, p. 234.]
_Le Purgatoire des Hommes mariez, avec les peines et les tourmentz
qu'ils endurent incessamment au subject de la malice et mechanceté
des femmes, quy le plus souvent leur sont données pour penitence en
ce monde. Traicté non encore imprimé jusqu'à present, et adressé à
ceux et celles quy ne se comportent en leur mesnage selon les loix de
la raison._
_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par François Paget,
imprimeur._