Cessez de plus jouer à la rejouissance:
C'est un jeu sans plaisir et quy n'est pas heureux;
Le reversis n'est bon que pour les amoureux,
Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance[29].
Le piquet à l'abort m'offence quand j'y pense;
Au quatorze de may, quy fut si malheureux[30],
Formant par un grand flux un point de consequence,
Quy depuis a ruyné et gasté nostre France.
J'ayme les quatre jeux modernes de la cour:
Nous y voyons un roy de mains en mains quy court,
La dame et le valet quy suivent en sequence,
Les deux roynes au pair, une seule à l'escart[31].
Les princes joueront à tirer le bon bout.
Il n'y a apparence de demeurer en cour:
Car ils sont mal contens[32], et ils ont bien raison,
Du fredon[33] de trois ases[34] qui pillent et raflent tout.
[Note 29: Les gens de finance, en effet, _primoient_ tout
alors.]
[Note 30: Henri IV avoit été assassiné le 14 mai 1610.]
[Note 31: La reine-mère, Marie de Médicis, avoit quitté la
cour depuis 1617.--Le jeu de l'_ecart_, c'est l'_ecarté_.]
[Note 32: C'est le nom qu'on donnoit à ceux qui tenoient
pour le parti des princes. V. notre tome 3, p. 353, note 2.]
[Note 33: Le _fredon_, au jeu de cartes, consistoit à
avoir trois ou quatre cartes semblables, _rois_, _dames_,
_valets_ ou _as_.]
[Note 34: On joue ici sur le vieux mot _ase_, qui signifie
_âne_. Ces trois _ases_ étoient Luynes et ses deux frères.]
* * * * *
_Au Roy._
On dit que les crapauds armèrent autres foys,
Avant les fleurs de lys, l'ecusson de nos roys[35],
Mais qu'en les retournant, un de nos vieux Alcides
Changea par ces beaux lys ces vilains animaux.
Ha! sire, je crains bien que par ces parricides
Vous perdiez ces beaux lys pour garder trois crapaux!
[Note 35: Pharamond, qui avoit ses campements ordinaires
dans les marais de la Zélande, du Brabant, etc., portoit
pour cela, disoit-on, trois crapauds sur son écusson.
C'est une erreur qu'il est inutile de réfuter. Elle eut
cours très long-temps et fut cause, selon Favin, que chez
les Flamands on donna long-temps aux François le surnom
injurieux de crapauds franchots. (Favin, _Histoire de
Navarre_, liv. 7, p. 399.)]
* * * * *
_Autre._
Le fils de Cresus, muet du ventre de sa mère,
Voit l'espée sur son père et recouvre la voix:
«Cruel, ne le tuez, luy quy m'a donné l'estre!»
Sire, aujourd'huy faites paroistre
En mesme peril vostre voix.
* * * * *
_A M. le prince de Condé._
Prince, vous avez eu beaucoup moins de ruines,
Endurant doucement vostre captivité[36],
Qu'à faire le magot, estant en liberté,
D'Arnoux[37], de Cadenet, de Brante et de Luynes.
[Note 36: La reine, sur le conseil du maréchal d'Ancre,
avoit fait mettre le prince de Condé à la Bastille le 1er
septembre 1616.]
[Note 37: Le père Arnoux étoit confesseur du roi. V. notre
tome 3, p. 256.]
* * * * *
_Responce._
Pensez-vous, si j'estois vraiment prince du sang,
Que je voulusse tant m'eslongner de mon rang
Que d'aimer ces caphars et ceux dont le bas aage
Se passa soubs l'habit de vallet et de page[38]?
L'on m'a trop faict savoir que là où la faveur
Se rencontre, il luy faut faire un temple d'honneur.
Ce coyon[39], quy estoit porté de sa maistresse,
Me feit bien eslancer dans une forteresse.
Il se vantoit encor de me faire juger,
Non pas prince bastard, mais fils d'un muletier,
Mes moeurs en faisant foy et mon infame vice;
Et je serois encor près d'un tel precipice
Si je n'allois tout doux faisant le grenouillet
Aux Pères[40], à Luynes, à Brante, à Cadenet.
[Note 38: Luynes fut d'abord page de la chambre du roi sous
M. de Bellegarde. (Tallemant, historiette du _connetable de
Luynes_, édit. in-12, t. 2, p. 39.)]
[Note 39: Le maréchal d'Ancre, qui passoit pour être
l'amant de la reine-mère. Nous donnerons dans les prochains
volumes plus d'une pièce où cette injure toute italienne
de _coyon_, qui étoit devenue le surnom de Concini, se
trouvera surabondamment expliquée. V. plus loin le _Songe_.]
[Note 40: Les PP. Arnoux et Seguirand, confesseurs du roi.
V. plus haut.]
* * * * *
_A la France._
France, je plains bien vostre sort!
Car on cognoist vostre impuissance:
Un coyon vous mit en balance;
Trois coquins vous mettent à mort.
* * * * *
_Quatrain._
Autant il y a difference
A surprendre des oysillons[41]
Et de dresser des bataillons
Diffèrent ces deux pairs de France.
[Note 41: «Il (Luynes) aimoit fort les oiseaux et s'y
entendoit. Il s'attachoit fort au roi, et commença à lui
plaire en dressant des pies-grièches.» (Tallemant, _loc.
cit._)]
* * * * *
_Le Favory._
Une personne s'en estonne:
Le roy m'a voulu faire grand
Pour monstrer que mon père-grand
Portoit sur son chef la couronne[42].
[Note 42: Le grand-père de Luynes, en sa qualité de
chanoine, portoit en effet la _couronne_, c'est-à-dire la
tonsure, sur le sommet de la tête. V., sur lui et sur sa
concubine, Tallemant, _loc. cit._]
* * * * *
_Luy-mesme._
Le duc est un oyseau, moy duc par les oiseaux;
Le duc est un oiseau servant à la pipée,
Moy duc pipant du roy l'ame preoccupée.
Le duc oyseau de nuict, et moy duc aux flambeaux.
Je suis duc non oyseau; la fortune est muable:
Fussé-je nay d'un veau, je serois connestable.
_Songe._
1616[43]. In-8.
[Note 43: Cette pièce est l'une des plus curieuses et des
plus rares qui aient été faites contre le maréchal d'Ancre.
Nous ne l'avons pas trouvée indiquée à sa date dans le tome
1er du _Catalogue de l'histoire de France_.]
Porté sur les aisles d'un songe
Dans une ville de Xaintonge[44],
J'ay veu ce que je vay compter:
Je vis un homme de la Chine
Quy, brullé d'encre sur l'eschine[45],
Se faisoit riche à culetter.
Il estoit d'assez belle taille,
De poil tout propre à la bataille
De ce petit demon d'Amour;
Sa fraize estoit à l'espagnolle,
Et sa moustache en banderolle
Chassoit aux mouches de la cour.
Ayant près de luy sa Cassandre,
Il se marchoit en Alexandre,
Il aboyoit comme un roquet;
Il chevauchoit sur une mule,
Et, discourant sur une bulle,
Il parloit comme un perroquet.
Il avoit la mine d'un prestre
Et croy qu'il desire de l'estre
Pour avoir le couronnement[46];
Mais, n'estant de trempe assez bonne
Pour bien porter une couronne,
Il en porte une à l'instrument.
Il portoit dessoubs son aisselle
Le bout d'une vieille escarcelle
D'où sortoit un fer de cheval,
Et je cognus à ceste marque
Que ce n'estoit pas un monarque,
Mais seulement un mareschal.
Il parloit de la Normandie[47],
Mais il aymoit la Picardie[48],
Comme un pays tout plein d'honneur,
Et, fuyant le sort de sa vie,
Il mouroit de rage et d'envie
Pour estre dict le gouverneur[49].
Il estoit bon naturaliste:
Il avoit une longue liste
Des postures de l'Aretin;
Il sçavoit toute la caballe,
Et, monté sur une cavalle,
Se panadoit en saint Martin.
Pour lui servir de medecine,
Il mangeoit la chaude racine
Du plus friand satyrion;
Il portoit un livre assez large
Où l'on voyoit escrit en marge
Les coyonnades du Coyon[50].
Sa suitte est de gens d'escritoire
Quy cachent d'une robbe noire
Un venin d'infidelité,
Et quy, comme des chatemites,
Attrapent les grosses marmittes,
Et tout cela par charité.
Vous eussiez veu ceste canaille,
Baillant comme un huistre à l'ecaille
Et portant un petit collet,
Aprendre à ceux de la pratique
Le secret de la rethorique
Pour faire un tour de bon vallet.
Ils babillent comme des pies,
Ils vollent comme des harpies,
Ils sautent comme des genetz[51],
Ils sifflent comme des linottes,
Ils trottent doux comme bigottes
Et parlent comme sansonnetz.
Aussi froidz que saint de caresme,
Les yeux baissez, la face blesme,
Leur souche a tousjours le cul net.
Ce sont des singes de Seville,
Et comme furets de Castille
Ils se glissent au cabinet.
Ainsy suivy de ceste trouppe,
Il portoit la valise en croupe
Et la couardise au devant[52].
C'estoit un second dom Quychotte,
Accompagné de sa marotte
Pour battre les moulins à vent.
Son bouclier estoit fait de carte,
Sa cuirasse d'un cul de tarte,
Son casque d'une peau d'ognon;
Sa lance estoit d'une baguette,
Son gantelet d'une brayette,
Et sa masse d'un champignon.
Il estoit faict en sentinelle;
Ses brassards estoient de canelle,
Son pennache de deux harengs,
Sa visière d'une raquette,
Son hausse-col d'une etiquette,
Et sa devise: Je me rends.
Ce n'estoit que rodomontades,
Mais en effet les coyonnades
Servoient de lustre à son bonheur.
C'estoit un Roland en les rues,
Pour batailler contre les grues
Quand ce venoit au point d'honneur.
Mais je me ris, c'est une fable:
Il n'est bon qu'à mettre à l'estable,
Ou bien à battre les carreaux,
Et, s'il peut servir en bataille,
C'est peut-estre en homme de paille
Pour faire peur aux passereaux.
Et pour ce qu'en bon astrologue,
Vollant au ciel, il n'epilogue
Que l'influance des jumeaux,
Il faut qu'un Jaquemard d'horloge
Luy quitte la place[53] et le loge:
Pour faire la guerre aux corbeaux.
Il donne bien dans la quintaine[54],
Il y faict du grand capitaine
Et l'embroche le plus souvent;
Mais, s'escartant de la carrière,
Il fait la ronde par derrière
Pour mieux s'enfoncer au devant.
On ne parle que de ses gestes:
Il est mis aux rangs des celestes.
Sur un autel faict de chardons
Il se panade en effigie,
Un catze servant de bougie,
Et d'encensoir et de pardons.
Mais cependant que je regarde
Ce petit homme de moutarde
Bravant au milieu de la cour,
Je voy un prince plain de gloire[55],
Un petit Cæsar en victoire
Et quy semble un petit Amour.
La Valeur en fait son image,
La Fortune luy rend hommage,
Et Mars lui donne les lauriers;
C'est le mignon de la Vaillance,
Le subject de la Bienveillance
Et l'estonnement des guerriers.
Esclatant d'un riche equipage,
La Terreur luy servant de page,
L'Effroy le suivoit pas à pas;
Sans luy la terre estoit en poudre,
Et son bras, comme faict la foudre,
Portoit l'horreur et le trepas.
Ce monstre à la teste cornue,
Quy bravoit avant la venue
De ce miracle de valeur,
Plus penaut qu'un loup pris au piège,
Et plus leger que n'est un liège,
Évite en courant son malheur.
Il s'enfuit[56], quittant sa pratique,
Comme un veau qu'une mouche pique;
Faisant de l'aveugle et du sourd,
Et craignant le vert de la sauce,
Il conchie son haut de chausse,
Petant comme un roussin quy court.
Envieux, cesse de le mordre:
Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre
Pour estre au rang des chevaliers:
Car ainsy, pendant la remise,
L'enseigne en est à la chemise,
Et le cordon à ses souliers.
Mais, las! estant pris à la piste,
Il jure qu'il est arboriste,
Et qu'il ne fouille sans raison,
Et dict, touchant l'architecture,
Qu'il monte assez bien de nature
Pour bien bastir une maison.
Enfin, qu'on luy fasse une grace,
Qu'on luy permette qu'il embrasse
Les genoux de ce jeune Mars,
Qu'il se soumette à sa puissance,
Et qu'il luy preste obeissance
Comme à la gloire des Cesars.
Admis aux yeux de cest Achille,
Il promet de quitter la ville
Et de se rendre pellerin,
S'en allant faire une neufvesne,
Afin de guerir sa migrenne,
Au bonhomme sainct Mathurin[57].
Mais, chacun luy faisant la morgue,
On le soufflette comme un orgue;
On espoussette ses habitz,
L'on se met sur sa friperie[58]
Comme un gros valet d'ecurie
Dessus la souppe et le pain bis.
Ce prince, voyant qu'on le frotte,
Qu'on le chatouille à coup de motte,
Et qu'il est dessus demy nu,
Commande à ses gens qu'on le choie,
Et puis aussi tost le renvoie
Plus chargé qu'il n'estoit venu.
Au cry qu'il fist je me reveille,
Estonné de ceste merveille
Et tout esperdu de ce bruit;
Mais, afin de vous faire rire,
Icy je l'ay voulu descrire,
Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit.
[Note 44: Je penserois, d'après ce vers, que cette pièce
fut faite par quelqu'un de la maison du duc d'Epernon, qui,
en cette même année, avoit quitté la cour très mécontent
du maréchal et s'étoit retiré dans son gouvernement de
Saintonge.]
[Note 45: Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'équivoque
qui se trouve dans ce vers.]
[Note 46: La tonsure.]
[Note 47: Il étoit gouverneur de Normandie.]
[Note 48: Le marquisat d'Ancre, qu'il avoit acheté, s'y
trouvoit.]
[Note 49: Il avoit les gouvernements de Péronne, de Roye,
de Montdidier, de la citadelle d'Amiens; mais il eût voulu
avoir celui de toute la province.]
[Note 50: C'est ainsi qu'on appeloit Concini, par le
nom qu'il avoit lui-même donné aux Italiens à sa solde,
_coglioni di mila franchi_, comme il disoit. (Tallemant,
édit. in-12, tom. 3, p. 190.)]
[Note 51: Petits chevaux très vifs qu'on faisoit venir
d'Espagne.]
[Note 52: Concini n'étoit pas brave. Tallemant le prouve
par une anecdote très significative. (_Id._, p. 191.)]
[Note 53: On veut parler ici du petit _clocheteur_ ou
_crocheteur_ de la Samaritaine, sous le nom duquel se
publioient libelles et chansons dirigés contre Concini, et
que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. _Première
continuation du Mercure françois_, in-8, 1611, p. 37.]
[Note 54: Poteau fiché en terre contre lequel on s'exerçoit
à rompre la lance. Souvent il étoit surmonté d'une figure
qu'on appeloit _le faquin_: de là l'expression _courre le
faquin_.]
[Note 55: Le prince de Condé, qui fut si hostile à la
puissance du maréchal d'Ancre.]
[Note 56: Concini s'étoit retiré dans son gouvernement
de Normandie, «et n'osoit revenir, dit le continuateur
de Mézeray, à cause de la haine que les Parisiens lui
portoient.» (_Abrégé chronolog. de l'hist. de France_, tom.
1, p. 186.)]
[Note 57: Patron des fous.]
[Note 58: L'hôtel de Concini, rue de Tournon, aujourd'hui
occupé par la garde de Paris, et la maison de son
secrétaire, Raphaël Corbinelli, avoient été mis au pillage
par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre
1616.]
_Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement tracé du pinceau
de la Verité, par maistre Guillaume, à son retour de l'autre
monde_[59].
[Note 59: Cette pièce n'est autre chose que la satire
1re de l'_Espadon satirique_, par le sieur d'Esternod
(Cologne, 1680, in-12, p. 4 et suiv.) C'est une contrefaçon
flagrante qui donne pleine raison à ce passage des
_Caquets de l'accouchée_ (voyez notre édition, p. 115):
«J'ay veu, dit la femme du conseiller, _un Discours du
Courtisan à la mode_, imprimé il n'y a pas long-temps,
lequel n'estoit autre chose qu'un extraict ou transcrit de
l'_Espadon satirique_ mot pour mot, ce qui ne se devroit
tolerer.» Je croirois volontiers que ce _Discours du
Courtisan à la mode_, dont il nous a été impossible de
découvrir un exemplaire, reproduit aussi la satire 1re,
qui se trouveroit avoir eu ainsi deux contrefaçons pour
une. Je ne vois, du moins, aucune autre pièce parmi celles
de l'_Espadon_ qui pût s'accommoder aussi bien du titre
inventé par le contrefacteur. Le _Tableau des ambitieux_,
donné ici, est mis sur le compte de maistre Guillaume, le
fou de cour (V. _Caquets de l'accouchée_, p. 263, note);
c'étoit assez l'usage quand on ne vouloit pas endosser un
mauvais écrit ou, comme ici, une mauvaise action. Tout
l'office du bouffon étoit de vendre sur le Pont-Neuf
la pièce dont on le faisoit responsable (V. _Journal
de l'Estoille_, édit. du Panth. litt., t. 2, p. 405).
Quelquefois on mit sous son nom des choses excellentes.
La XIVe satire de Regnier, par exemple, parut d'abord
avec ce titre: _Satire de maître Guillaume contre ceux
qui déclamoient contre le gouvernement._ (Recueil A-Z, Q,
207.) Je ne sais si dans ce cas il y eut fraude, mais ici
elle est évidente, par le soin même qu'on a pris pour la
cacher. Afin de donner à la pièce l'apparence d'une chose
nouvelle et tromper au moins le premier coup-d'oeil du
lecteur, on l'a tronquée au commencement et à la fin. Les
quatre premiers vers et les quatre derniers de la satire de
d'Esternod ont été enlevés. Voici les premiers:
De tant de cavaliers qui vont avec des bottes
A faute de soliers, et non faute de crottes;
De tant qui vont de pied à faute de chevaux,
Cavaliers, postillons, non faute d'animaux.]