MDCCCLVI

_Brief Discours pour la reformation des mariages._

_A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, rue Saint-Jacques, au

dessus de Saint-Benoist, à la Couronne._

M.DC.XIV. In-8.

Encor que le mariage soit sainct, selon son institution et premiere

origine, voire mesme necessaire pour la multiplication du genre et

societé humaine, si est-ce qu'à la deduction des difficultez quy s'y

rencontrent l'on y trouvera beaucoup plus d'espines que de roses,

et d'amertume que de miel. C'est pourquoy la plus part des sages

de l'antiquité, pour despeindre le mariage, ils representoyent en

leurs hieroglyphiques toutes sortes de gehennes et tortures qu'ils

se pouvoient imaginer, afin que par leurs diverses significations on

fust instruict à eviter les escueilz et perilz quy journellement s'y

rencontrent; ce que le sieur Desportes a bien sceu faire cognoistre

et expliquer en ces Stances du Mariage, où il commence[1]:

De toutes les fureurs dont nous sommes pressez,

De tout ce que les cieux, ardemment courroucez,

Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage,

D'angoisses[2], de langueurs, de moeurtre ensanglanté,

De soucys, de travaux, de faim, de pauvreté,

Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.

[Note 1: _Les Oeuvres de Philippe Des Portes, abbé de

Thiron, reveues et corrigées_, Rouen, 1591, in-12, p. 575,

_Stances du Mariage_.]

[Note 2: Var.: _d'angoisseuses langueurs_.]

Il vaudroit beaucoup mieux que nostre premier père, lors de sa

creation, fust demeuré en cest estat d'innocence, sans avoir

effrenement desiré une compagne et abandonné en luy-mesme ceste

perfection et prerogative que nostre Dieu luy avoit donnée en sa

creation, et mis en fief comme un tiltre d'aisnesse et premier et

unique en son estre, ce que les anciens appellent androgine, quy est

à dire tout un en sa perfection. Neantmoins, curieux de son malheur

et du nostre, il suscita nostre Dieu de l'assister d'une compagne,

ce quy luy fut accordé, et tirée de soy-mesme, quy nous apporta

pour douaire tous les malheurs du monde dont elle nous a affublez,

punition de Dieu quy envers nous se void journellement executée par

tous les inconvenients quy nous surviennent, tant durant nostre

vie que lors de nostre trepas; le tout prevenu par ceste première

association quy, à nos despens, a porté et porte encore tiltre de

mariage envers les mortels,

Dure et sauvage loy nos plaisirs meurtrissant[3],

Quy, fertille, a produit un hydre renaissant

De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie,

Du repos des humains l'inhumaine poison[4],

Des corps et des esprits la cruelle prison,

La source des malheurs, le fiel de nostre vie.

[Note 3: Cette stance, dans la pièce de Des Portes, suit

celle qui a été citée tout à l'heure.]

[Note 4: _Poison_, comme le mot latin _potio_, dont il est

le dérivé, fut long-temps du féminin. C'est Vaugelas et

Balzac qui lui assignèrent le genre qu'il a gardé depuis,

et cela en dépit de Malherbe, et même de Ménage, qui, dans

ses _Observations sur les poésies_ de ce dernier (Paris,

1666, p. 451), soutient qu'en vertu de l'étymologie, c'est

le féminin qui eût dû prévaloir. Le peuple est resté de

l'avis de Ménage et du latin.]

Pour inscription à ceste loy rigoureuse du mariage, je serois d'advis

qu'elle portast sur le front en belle et grosse lettre: LE BREVIAIRE

DES MALHEUREUX.

Helas! grand Jupiter, si l'homme avoit erré[5],

Tu le devois punir d'un mal plus moderé,

Et plustost l'assommer d'un eclat de tonnerre

Que le faire languir durement enchaisné,

Hoste de mille ennuys, au dueil abandonné,

Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.

[Note 5: C'est la 9e des _Stances_ de Des Portes.]

Depuis que le serpent a mis la curiosité et l'ambition en la teste

de la femme, toutes choses se sont revoltez qui auparavant avoient

esté creez à la submission et hommages deues et acquyses à nostre

premier père et aux siens, c'est-à-dire à la posterité, quy est nous

autres, quy avons herité de la mort par son crime, c'est-à-dire par

la seduction d'Eve, nostre marastre, quy s'est servie de sa fragilité

pour le rendre serf et assugety par ses blandices à toutes les

infirmitez du monde.

De là le mariage eust son commencement[6],

Cruel, injurieux[7], plein de commandement,

Que la liberté fuit comme son adversaire,

Plaisant à l'abordée à l'oeil doux et riant,

Mais quy, sous beau semblant, traistre nous va liant

D'un lien que la mort seulement peut deffaire.

[Note 6: C'est la 6e stance.]

[Note 7: Var.: Tyran injurieux.]

Les femmes sont du naturel des sergents: quand elles veulent attraper

quelques uns, elles font bien les douces et traictresses; puis,

estant prins, elles peuvent bien dire: Nous tenons le _couïllaut_

dans nos retz _attrapé_.

Puis, estant logé à la valée de Misère, il doit la foy et hommage en

tiltre de relief à sainct Innocent, à sainct Prix[8], et sainct Mar,

ribon, ribeine, sans pouvoir desdire, où le plus souvent il faut

Languir toute sa vie en obscure prison[9],

Passer mille travaux, nourrir en sa maison

Une femme bien laide et coucher auprès d'elle;

En avoir une belle et en estre jaloux,

Craindre tout, l'espier, se gêner de courroux,

Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?

[Note 8: On disoit alors: «Il est de Saint-Prix, il est

marié.» (Oudin, _Curiositez françoises_, p. 494.) Quant à

_saint Mar_, comme on écrit ici, en faisant suivre son nom

du refrain _ribon_, _ribaine_, on faisoit aussi de lui le

patron des _maris_, _très marris_, comme dit Molière.]

[Note 9: La 11e des stances de Des Portes.]

L'on dit ordinairement que là où la vache est liée, il faut qu'elle

broute[10]; ainsi où le pauvre idiot est attrapé, il faut qu'il

demeure en ces liens; il tient beaucoup mieux que par le pié; le

geolier en ces affaires-là s'emprisonne soy-mesme, et, en cette

restrainction, il ne peut trouver de caution quy l'en delibère; tel

octroy est à la mort et à la vie. Quant à ceux quy ont de belles

femmes, sont heureux et ne peuvent pas par elles estre incommodez;

quand une belle femme est bien entretenue, elle est de plus grand

rapport qu'un moulin à vent; comme au contraire, quand elles sont

laides, elles baillent de l'argent pour faire ce qu'on faict de là

les pontz, quy, outre l'injure, fait souvent faire banqueroute au

pauvre malotru confraire de Saint-Prix[11].

[Note 10: Molière donne une variante de ce proverbe quand

il dit, dans le _Médecin malgré lui_ (acte 3, scène 3): «Là

où la chèvre est liée, il faut bien qu'elle y broute.»]

[Note 11: V. l'avant-dernière note de la page 8.]

Le commun dire est bien veritable, que la femme fait ou ruine le

mesnage, et comme dict le sage en ses problesmes par ces termes: La

meilleure et plus excellente richesse qu'un homme puisse avoir, c'est

de s'allier avec une femme sage et vertueuse, parce qu'après il se

pourra vanter d'avoir en possession un heritage merveilleusement

fertile.

Escoutez ma parole, ô mortels esgarez[12],

Quy dans la servitude aveuglement courez,

Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre:

Si vous l'espousez riche, il vous faut[13] preparer

De servir, de souffrir, de n'oser murmurer,

Aveugle en tous ses faictz et sourd pour ne l'entendre.

[Note 12: C'est la 16e stance de Des Portes.]

[Note 13: Var.: il se faut.]

Le plus grand malheur que puisse avoir un homme qui desire avoir

l'esprit tranquille et en repos, c'est de prendre une femme qui luy

mettra à tous propos sur le tapis les moyens et commoditez qu'elle

luy aura apporté, afin que, par ces reproches que journellement elle

luy fera, jouer au pair, et tirer au court baston quand besoing en

sera, ce quy contraindra le pauvre Job de faire le muet, comme vous

entendrez cy après en ces vers.

Desdaigneuse et superbe, elle croit tout savoir[14];

Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir;

En ce qu'il entreprend elle est toujours contraire,

Ses propos sont cuisantz, hautains et rigoureux.

Le forçat miserable est beaucoup plus heureux

A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire.

[Note 14: 15e stance de Des Portes.]

C'est de pareilles femmes que l'on tient ce discours: que la

poulle chante ordinairement devant le coq[15]. De mesme, donnez

un pied d'advantage à une femme, elle en prendra dix; c'est ce que

conseilloit un ancien poète:

Ne souffre jamais pour rien

De ta femme un pied sur le tien:

Car après la pauvre beste

Le voudra mestre sur ta teste.

[Note 15: Encore un proverbe dont Molière a donné une

variante, mais cette fois très opposée:

La poule ne doit pas chanter devant le coq.

_Les femmes sçavantes_ (act. V, sc. 3).

Jehan de Meung avoit dit dans le _Roman de la Rose_:

C'est chose qui moult me desplaist

Quand poule parle et coq se taist.]

Et toutefois en ce discours je ne desire pas faire une reigle

generale: car, comme en toutes autres, il y peut avoir quelque

default.

Si vous la prenez pauvre, avec la pauvreté[16]

Vous espousez ainsy[17] mainte incommodité,

La charge des enfants, la peine et l'infortune.

Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux;

Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux.

Avec la pauvreté toute chose importune.

[Note 16: Stance 17e de Des Portes.]

[Note 17: Var.: _ainsi_.]

La pauvreté est mère de beaucoup de travaux, de soupçons, de

meffiance; c'est d'elle d'où ce vieux proverbe a prins son estre et

origine, quy dit: necessité contraint la loy; encore que pauvreté ne

soit pas vice[18], mais une espèce de ladrerie, que plusieurs fuyent

comme la peste.

[Note 18: Ce n'est ainsi qu'un proverbe tronqué: pour qu'il

soit complet, il faut dire comme on le faisoit au moyen

âge: _Pauvreté n'est pas vice, mais c'est une sorte de

ladrerie: chacun la fuit._ Ce qui revient à la variante si

énergique de Dufresny: _Pauvreté n'est pas vice; c'est

bien pis._]

Si vous la prenez belle[19], asseurez-vous aussy[20]

De n'estre jamais franc de craincte et de soucy.

L'oeil de vostre voisin comme vous la regarde;

Un chacun la desire, et vouloir l'empescher,

C'est esgaler Sysiphe et monter son rocher.

«Une beauté parfaicte est de mauvaise garde.»

[Note 19: Var.: _Si vous l'épousez belle._]

[Note 20: La stance 18e de Des Portes.]

Les belles femmes et les beaux chevaux sont merveilleusement

souhaitez, non seullement pour les plaisirs du monde, mais aussy

(admirez les plus religieux personnages, quy, par ce moyen, ont

subject de louer le Createur) par la perfection de ses creatures tant

recommandables. Toutefois je diray estre un grand soin au maistre

quy les possède, quy, quand mesme ayant en sa puissance tous les

yeux d'Argus, y pourroit bien estre trompé, parce que la garde de

ces creatures là est un peu dangereuse: tant de vieux historiens

tesmoins, quy nous ont laissé leurs fragments par escript, comme la

guerre de Troie et autres, outre les meurtres et querelles quy se

commettent pour cet effect.

Si vous la prenez laide, adieu toute amitié[21];

L'esprit, venant du corps, est plain de mauvaistié.

Vous aurez la maison pour prison tenebreuse;

Le soleil desormais à vos yeux ne luira;

Bref, l'on peut bien penser s'elle vous desplaira,

Puisqu'une femme belle[22] en trois jours est fascheuse.

[Note 21: La 19e stance de Des Portes.]

[Note 22: Var.: _Quand la plus belle femme._]

Encore que la femme soit laide, voire mesme contrefaicte en

plusieurs parties de son corps, si dois-tu recognoistre qu'elle est

ta compagne et adjacente à toutes tes entreprises; toutefois je

veux que ce soit une très grande incommodité pour la deffectuosité

quy peut subvenir en la generation des enfants, comme, par example,

estant un jour interrogé Pittacus pourquoy il ne vouloit espouser

aucune femme: Parce, dit-il, que, la prenant belle, elle sera commune

à tous; et si elle est laide, ce sera un martyre à moy seul.

Pour conclusion, je pourrois dire ce qu'a dict le mesme Desportes en

ces stances, quoy que je ne m'y veuille resoudre; et toutefois je

repetteray,

A l'exemple de luy quy doit estre suivy[23]:

Tout homme qui se trouve en ses lacs asservy

Doit par mille plaisirs alleger son martyre,

Aimer en tous endroitz sans esclaver son coeur,

Et chasser loing de luy toute jalouse peur.

Plus un homme est jaloux, plus sa femme on desire.

[Note 23: Stance 24e de Des Portes.]

Et après, fermant la porte à toutes ses prepositions, fait une grande

admiration en ces termes:

O supplice infernal en la terre transmis[24]

Pour gêner les humains! gêne les ennemis

Et les charge de fers[25], de tourments et de flamme;

Mais fuy de ma maison, n'approche point de moy:

Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy,

Aymant mieux espouser un tombeau qu'une femme.

[Note 24: 25e stance.]

[Note 25: Var.: _Qu'ils soyent chargez._]

Demosthène disoit que les hommes ayment les femmes pour le plaisir

qu'ils espèrent, sans avoir esgard qu'elles sont ordinairement le

travail de l'esprit et le fleau le plus violent qu'ils puissent avoir.

Quoy que j'ay parlé de mariages en diverses façons, si neantmoins je

cognois que c'est une necessité à la nature humaine pour plusieurs et

diverses raisons, tant pour la generation qu'autres commoditez qu'ils

apportent; mais il faut regarder premierement, pour bien et deuement

choisir une femme, qu'elle soit chaste et vertueuse, venue de bon

lieu, issüe de parents sans reproches, bonne mesnagère, et surtout

mediocre en habitz, parce que la superfluité la rend orgueilleuse et

mescognoissante[26], tout ainsy que ces joüeurs de tragedies, où un

faquin, estant revestu, representera librement le personnage d'un roy

ou empereur en gravité et audace; de mesme elle sera hautaine, et

quelques fois contraincte pour son entretient faire des metamorphoses

domestiques, comme dict un poète françois en ces vers:

Du temps passé nous lisons que les fées

Firent changer d'homme en cerf Actéon,

Et maintenant ceste mutation

S'exerce encor par des nymphes coiffées.

[Note 26: C'est un mot perdu et très regrettable.

Marmontel, qui tenoit pour notre vieille langue, indique

par cette phrase la demi-teinte d'ingratitude qu'il faut y

découvrir: «Il ne faut jamais être oublieux au point d'être

méconnoissant.» (_Mémoires_, Paris, 1804, in-8, t. 2, p.

97.)]

Ceux quy se veulent marier, il faut qu'ils s'interrogent eux-mesmes

s'ils sont puissans assez pour s'acquitter d'un si pesant fardeau:

car de joüer après à Jan-qui-ne-Peut, le diable seroit bien aux

vasches. Or, pour le bien choisir, je serois de l'avis du sieur

Desportes en ces Stances du Mariage, qui dict:

Il faut un bon limier, penible et poursuivant[27],

Nerveux, le rable gros et la narine ouverte,

Quy roidisse la queue et l'alonge en avant

Sitost qu'il sent la beste ou qu'il l'a descouverte.

[Note 27: Cette stance ne se trouve pas dans l'édition de

Des Portes par Raphael du Petit-Val.]

Non pas des petits darioletz[28] effeminez, à quy leurs femmes sont

contrainctes dire, peu de temps après qu'elles sont mariées: Jan, ne

trouvez pas estrange que, si ne faites mieux qu'avez faict ces jours

passez, je mettray un autre à vostre place. Voilà, en somme, mon amy,

comme il y a beaucoup de cornards par leurs fautes.

[Note 28: V., sur ce mot et sur ceux de _daron_ et

_dariolette_, une note de notre tome 3, p. 145.]

Quiconque se veut marier et s'employer à son devoir, il faut qu'il

soit d'un age mediocre, fort et bien sain en tous ses membres, bonne

veüe et point subject à ce reproche, pourtant lunettes, d'estre banni

du bas mestier, comme disoit un jouvenceau de ce temps:

Veillard quy portez des lunettes,

Retirez-vous loin des fillettes,

Et permettez-nous que l'amour

De chacun se serve à son tour:

Car, si vous prenez ma maistresse

Pour vos biens et vostre richesse,

Cela n'est rien: il faut un poinct

Pour conserver son embonpoinct.

Voilà en bref ce que je puis dire du mariage, non pas pour l'avoir

esprouvé, car, Dieu mercy, je suis puceau, et si le veux estre tout

le temps de ma vie, afin qu'après ma mort je me voye promener en

terre avec de belles torches blanches, en tesmoignage de ma chasteté:

car je me puis bien vanter d'estre _vierge_, ou jamais vache ne le

fust. Adieu.

_Les Jeux de la Cour._

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 9 / 83 题