évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis
donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois.
Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui
demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais
menti et m'étais vieilli de deux ans.
Voulez-vous l'absolution?
--Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour
où je voudrai être évêque.
--Serait-ce votre intention?
--Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.
--Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.
--Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?
--La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me
parler de la part du cardinal Antonio Barberini.
--Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je
ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.
--Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe
lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.
--Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.
--Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son
premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége,
n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous
envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce
pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal
Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant,
n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier
d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége,
était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.
--Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après
avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me
répéter ce que les neveux disent de l'oncle...
--Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas,
ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données
pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait
pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent
à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du
château Saint-Ange, où se faisait l'élection: _Mort et incendie ou
Barberino pape!_ Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà
quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux
conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.
En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on,
d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par
deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux
cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on
parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et
Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.
--Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le
trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.
--Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la
sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux
carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les
religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de
_Fratres_ qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques
théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix
Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes
extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et
enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.
--Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien
renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.
--Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit
Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?
--On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin
sourire.
--C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment
parlé d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?
--Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle est absurde.
--Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?
--Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.
--Et quelle est cette chose?
Mazarin haussa les épaules.
--Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de
Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple
comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire
demander si vous auriez cette générosité, en considération de la
princesse de Piémont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol,
concession qui avancerait de beaucoup la paix.
--Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien
fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous
étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me
preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de
Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des
gloires du règne de Louis XIII.
--Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la
faire?
--Non, pas précisément.
--Alors, dites, monseigneur.
--Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis
rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou
si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa soeur. On
m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie;
attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on
pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus
positives.
--Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse
mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.
--Qu'en feront-ils?
--Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.
--Comptez-vous donc rester en Italie?
--Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me
donner encore.
--Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir
suffisant à votre ambition?
--L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur;
chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: _Memento
mori_. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a
été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore
debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire
et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux
moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une
dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une
secte.
Mazarin parut vouloir s'arrêter.
--Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.
--Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi;
vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais
il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan,
Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et
Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de
sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de
Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le
peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir
monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis
terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées
permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se
vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au
concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur
les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec
elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.
--Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?
--Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en
France probablement.
--Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?
--Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.
--Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.
--C'est mon seul désir, monseigneur.
Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à
reculons.
--J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats
quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût
pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.
Puis il ajouta tout bas:
--Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre
une soutane.
Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout
pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.
Latil le lui fit remarquer.
Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.
Celui-ci lui remit une lettre venant de France.
--Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il
paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.
--Très pressée, monseigneur.
Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots;
mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.
_Fontainebleau, 17 mars 1630._
_«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes._
_«Revenu à Fontainebleau.--Amoureux! Gardez-vous._
P. S.--_Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!_
Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui
disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude
de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement
invraisemblable, qu'il douta.
--N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en
veine.
--Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est
allé conduire sa belle otage à Briançon.
--Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans
retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la
nouvelle de la prise de Pignerol.
Latil s'inclina et sortit.
CHAPITRE XXIII.
L'AURORE.
Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté
des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop
puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant
que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite,
continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le
roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique,
était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.
Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de
comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que
Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de
l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part
l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou
s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou
conspirait sourdement contre lui.
Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le
monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou
généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre
l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du _statu quo_, qui
défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait
dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est
vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment
non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde
catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le
Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se
fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut
qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le
Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la
Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France
insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de
lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix?
Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que
proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en
choeur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine
Henriette d'Angleterre.
Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre,
venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir
espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans
son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se
croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père;
Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui
craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il
avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands
seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de
voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller
toutes les grandes maisons du royaume.
Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était
résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son
ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette
résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal,
avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que
si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.
Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.
Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son
départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La
route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux
reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.
Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le
lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston,
d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la
capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine
mère, qui tenait son cercle.
Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia
les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques
instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.
Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un
mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce
mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût
volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait
cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la
reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle
agissait dans ses intérêts.
Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de
la soeur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la
veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable
antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait
Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le
méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en
furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce
qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence
de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans
n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son
amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de
profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.
Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée
du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et
l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.
De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses
plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez
lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du
roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un
parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre
Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre
celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un
instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été
faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal
de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement
conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc
d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et
laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot,
le cardinal de Lyon.
Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait
écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous,
mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions
faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien
entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de
Gonzague.
Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie
de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier
lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement
parti pour sa maison de Limours.
Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer
son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.
Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous
allons le dire.
Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère,
Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de
Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée
pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir
défaillir.
La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin
de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne
d'Autriche, fut rappelée à Paris.
La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme
l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle
la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant.
--Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu,
pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.
--Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait
apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que
ce soir.
--J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin
comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons,
qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?
La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce
de pacte qui en avait été la suite.
--Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.
--Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de
me faire attendre en endormant mes craintes.
--Le roi est-il donc plus mal?
--Moralement, oui; physiquement, non!
--Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.
--Que faire? demanda la reine.
Puis plus bas:
--Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira
point au-delà du signe de l'Ecrevisse!
--Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.
La reine sourit.
--Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.
--C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me
rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.
--Mon Dieu!
--Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais
une fois n'a tenu sa parole.
La reine garda un instant le silence.
--Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa
confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon
confesseur j'acceptasse--oh! rien que d'y penser j'ai honte--en
supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait
qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter
d'autres?
--Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de
Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour
de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des
diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la
cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?
--Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un
soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter
la voix.
--Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en
France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri
II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.
--Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.
--C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre
Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de
1619.
--C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine
Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même
répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour
en faire foi.
--Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa
femme il en avait.
--Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la
répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.
--Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père,
et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait
point assez d'attention: il serait difficile!
Puis regardant, du même oeil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par
ce doute, s'était redressée:
--Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille
bouche, de pareils cheveux et--passant la main sur le cou cambré de la
reine--une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes
belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de
Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et
d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait
la peau froide et visqueuse d'un serpent.
--Que me dites-vous là? ma chère?
--La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau
blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce
cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin
Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.
--Tais-toi, Fargis tu me fais froid.
--Eh bien, ma belle reine, cette répugnance du roi Henri pour sa femme,
qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même
Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la
puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le
nôtre.
--Où veux-tu en arriver?
--A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du
dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux
sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et
qu'alors...
--Eh bien?
--Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance,
au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.
--Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri
II était un homme.
--Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...
La reine répondit par un soupir.
--Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?
--Je l'ai, reprit Fargis.
--Et plus belle que...
La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de
dépit:--et plus belle que _moi_? allait-elle dire.
Fargis la comprit.
--Plus belle que _vous_, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une
autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous,
madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout
on ne l'appelle que l'_Aurore_.
--Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?
--D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la
gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M.
de Hautefort.
--Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?
--Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant,
peut-être plus encore.
--Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer?
--Oui.
--Et elle l'accepte avec résignation!
--Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous
son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin
du roi...