Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la

vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les

rangs.

Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.

--Eh bien, monseigneur? lui dit-il.

--Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.

--Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu

avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église,

ayant vécu avec les hommes d'église.

--Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de

l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras

autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes

d'église, moins on les connaît.

Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui

les principaux chefs.

--Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand

pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de

Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par

le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis.

Puis il ajouta:

--Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à

vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes.

Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et

aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal

et promirent d'être exacts au rendez-vous.

Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le

cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal

de Richelieu les avait convoqués.

Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg,

le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le

comte de Moret et M. d'Auriac.

Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains

appuyées sur la table:

--Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce

passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au

prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que

Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux.

Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre

agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour

notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles

troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du

fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna

en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même

Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes,

gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie,

employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III

d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le

prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être

dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France.

Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague

demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son

aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner

d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de

l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de

rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement,

est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol?

Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup

d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine

disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait

entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou

plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.--Aidez-moi, je

donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.

Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang

d'âge, à chacun des assistants.

Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.

C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de

parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur

lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le

cardinal:

--Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois

jours je me charge de les faire entrer.

CHAPITRE XXI.

LE FRÈRE DE LAIT.

Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli,

un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les

montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais,

se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano,

vers huit heures du soir.

Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse

d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.

La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit

cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de

joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la

porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de

la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la

comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui

lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte

opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un

charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient

les fenêtres de la chambre de Jacintha.

A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré,

c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de

grenadiers.

Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en soeur joyeuse et

pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:

--Gaëtano! cher Gaëtano!

Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte

Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les

sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater

les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis

près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la

maison maternelle pour suivre sa maîtresse.

Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la

permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à

ce qu'il paraissait--car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en

expliquer avec lui--à l'entretenir d'affaires de la plus haute

importance.

Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et

satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer

dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano

disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.

Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites

gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.

Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte

était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus

qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif

de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le

double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord

c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite

à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte

avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et

de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le

comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme

et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en

Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France,

il ne se ferait pas faute d'accepter.

Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment

il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une

recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses

bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.

La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son

frère et y entra après lui et referma la porte.

Gaëtano poussa une exclamation de joie.

--Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère

Jacintha, où est ta maîtresse?

--Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu,

dit en riant la jeune fille.

--Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des

affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui

est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.

--Et où réglerez-vous ces affaires importantes?

--Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.

--Devant moi!

--Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha,

nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.

--Alors, moi, que deviendrai-je?

--Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta

maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la

grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son

mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.

--Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais

pas si grand diplomate.

--Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus

précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?

Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul

mot:

--Cherchez.

Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce

jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait

avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de

citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte

raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta

sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que

Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de

retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant

à demi voix:

--Mathilde! Mathilde! Mathilde!

Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait

reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction

de cette voix en criant de son côté:

--Antonio!

Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras

l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger

qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur

leurs têtes une pluie de fleurs.

Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et

ne se répondant que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la

bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.

Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que

l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:

--C'est donc toi!

Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!

Puis, revenant la première à la raison:

--Mais mon mari! s'écria la comtesse.

--Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de

Jacintha et m'a permis de demeurer au château.

Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure

des explications était venue.

Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du

jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été

convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.

Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet

du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par

un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli

et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.

Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque

dont il prononça le mot ENTREZ.

La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la

comtesse.

--C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la

nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de

cette visite matinale?

--Quelle nouvelle, monsieur?

--Mais que nous allons probablement être assiégés!

--Oui, et je voulais causer de cela avec vous.

--Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?

--Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle

m'a empêchée de dormir.

--On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air

fatigué.

--J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.

--Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez

importante pour me la dire.

--Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de

souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en

parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.

--Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai

jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...

--Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous

parler de ces choses-là.

--Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.

--Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.

--Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous

trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?

--D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler

combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!

--Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours

présente à ma mémoire.

--Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles

m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre

mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au

mien.

--Ces propositions, je me les rappelle, madame.

--Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a

donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à

Pignerol!

--Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner

la preuve.

--Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une

de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée,

peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et

hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune

immense.

Le comte regarda sa femme d'un air étonné.

--Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous

voulez en venir.

--Aussi vais-je aborder nettement la question.

L'étonnement du comte redoublait.

--Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.

--Du fils naturel du roi Henri IV.

--Oui, monsieur.

--Eh bien? madame.

--Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de

Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de

Pignerol!

Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.

--Un million! dit-il, je voudrais le voir.

--Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!

Le comte serra ses mains crispées.

--Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine

d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?

--D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main

et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.

--Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa soeur hier soir?

--Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que

c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est

faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.

--Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.

--Si vous refusiez!... c'était possible.

Le comte demeura un moment pensif.

--Et quelles sont les garanties qu'on me donne.

--L'argent.

--Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?

--Un otage.

--Et quel est cet otage?

--Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme

de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous

me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez

dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu,

vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire

dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.

--Et le million sera payé?

--En or.

--Quand?

--Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis

la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.

--Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir

avec lui.

Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de

Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec

un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se

l'était promis à lui-même, avec la comtesse.

Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin

de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.

La garnison avait vie et bagages sauvés.

CHAPITRE XXII.

L'AIGLE ET LE RENARD.

Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de

Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir

le secourir.

Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un

corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les

bannières savoyardes.

Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et

l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la

garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.

La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il

s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le

commandant de sa cavalerie:

--Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres

diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison,

mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un

n'en reste debout.

L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux

furent passés au fil de l'épée.

Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent

ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable

point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et

toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce

règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en

ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au coeur de

ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les

bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois,

c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un

étranger.

Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua

Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des

Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide

contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis

qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux

Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince

intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de

politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au

fourreau. Quant à Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en

Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement

à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri

qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe

devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations

du duc de Savoie.

Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée,

qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses

projets dans le Montferrat.

Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait

tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein,

remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes,

ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et

parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à

tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et

simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel

et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à

la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.

Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France

pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un

ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La

discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats

ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire,

ne tendaient la main que pour prendre et piller.

Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour

lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir

Richelieu.

Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans

ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la

comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de

Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par

le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de

Charles-Emmanuel.

Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était

Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande

confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la

perspicacité de son lieutenant des gardes:

--Arrive ici, lui dit le cardinal.

--Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.

--Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?

--Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.

--Et son nom?

--Parfaitement inconnu.

--De toi? mais peut-être pas de moi!

Latil secoua la tête.

--Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.

--Comment s'appelle-t-il?

--Mazarino Mazarini, monseigneur.

--Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne.

Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon

voisin.--Jeune?

--Vingt-six à vingt-huit ans à peine.

--Beau ou laid?

--Joli.

--Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?

--A son accent, je le croirais du royaume de Naples.

--Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?

--Coquet.

--Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le

cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce

que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera

plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne

serai pas surpris.

Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:

--Le capitaine Mazarino Mazarini.

Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que

Latil l'avait dépeint.

De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune

officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il

enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin

que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient

jamais administré le royaume,--de son côté, disons-nous, en saluant le

cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un

homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup

d'oeil.

Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de

l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en

face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette

fois le présent et l'avenir.

Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre

_les deux Aigles_; mais _l'Aigle et le Renard_.

Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.

L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.

--Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à

l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique

du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si

jeune d'âge.

--En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.

--Trente, monseigneur.

Le cardinal se mit à rire.

Le comte de Moret · 第 47 / 49 段