refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître
pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout
autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand coeur, et,
quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains
dévouements vantés bien haut.
Puis, frappant deux fois sur le timbre:
--Etienne! Etienne répéta-il.
Latil parut.
--Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal.
--Celui qui est à une lieue de Turin?
--Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils.
Latil sourit.
--Il y aurait un coup à faire, dit-il.
--Lequel?
--Celui de les enlever tous les deux.
--T'en chargerais-tu?
--Parbleu!
--Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?
--Cinquante bien armés, bien montés.
--Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis,
cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.
--L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut
absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra.
--As-tu quelque observation à faire Latil?
--Une seule, monseigneur.
--Laquelle?
--Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours
à ceux qui l'exécutent: _Tant si vous réussissez_, et l'on ne dit
jamais: _Tant si vous ne réussissez pas_. Or, la partie la plus
habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un
de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines.
Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense
les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque
chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas.
--Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un
grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si
vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne
réussissez pas.
--Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut
trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste
est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.
--Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance
que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute.
--A la garde de Dieu, Monseigneur!
Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:
--Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant
de m'en entretenir?
--A une personne seulement.
--Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte
cinquante chances sur cent.
Richelieu fronça le sourcil.
--Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait
trop fort.
Puis à Latil:
--En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne
sera pas à toi que j'en voudrai.
Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite
par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait
sa jalousie pour les regarder partir.
CHAPITRE XIX.
BUISSON CREUX.
Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être
déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux
que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron,
donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils
Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino.
Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la
Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au
château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées,
dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière.
Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit
ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et
empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa
belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de
temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait
sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix
lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le
pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses
destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée
son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte
quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il
avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il
l'attendait d'un moment à l'autre.
En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le
sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine
d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou
piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc
Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des
nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la
moindre émotion sur son visage:
--La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent
demain, gardons-nous.
Le duc lui répondit du même ton.
--Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se
concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les
gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.
Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à
l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de
la danse.
Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme,
et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France,
conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit
Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales
places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à
l'instant même pour leurs citadelles.
Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs
femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et
que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc.
Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba.
Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du
prince Victor-Amédée.
--Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à
exécuter.
--Et pourquoi cela, monsieur?
--Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en
costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas
jusqu'à Pignerol.
--La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des
manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une
voiture dans mes écuries.
--Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa
santé.
--En ce cas, laissez-la ici et partez seul.
Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon.
--Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre
Altesse.
--Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne
perdiez pas une minute pour sortir.
--Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte.
-Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans
l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au
contraire, c'est une preuve de confiance.
--Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité.
--Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit
Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a
que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à
l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en
supposant qu'elles soient attaquées, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus
pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous
aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant
même.
--Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre
qu'il soit fini?
--Vous pouvez attendre qu'il soit fini.
--Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.
--Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense.
Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de
mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.
Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui
communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.
Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait
par l'autre.
Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie
d'aucun quadrille, étaient déjà partis.
Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte
et la comtesse.
Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses
femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne
faisait point partie le prince Victor-Amédée.
Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire
toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était
sorti.
Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans
l'embrasure d'une fenêtre.
Là, il lui présenta un billet.
--Lisez, mon père, dit-il.
--Qu'est-ce que cela? demanda le duc.
--Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté
sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine
d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte;
mais il repoussa la bourse et répondit:
--Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui
paye ses serviteurs.
Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler
qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop.
Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.
«Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve
l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le
prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec
le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et
à Turin.
--Pas de signature? demanda le duc.
--Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du
comte de Moret.
--Quelle livrée portait le page?
--Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait
conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.
--Ce doit être cela. Eh bien?
--Votre avis, monsieur?
--Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné;
attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il
peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.
--Alors, en route, monseigneur.
Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle,
--Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son
importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon
fils.--Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est
le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la
princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.
L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant
sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en
souriant et en saluant de la main.
Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils
appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les
épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers,
traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller
leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes,
enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route
de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue.
Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi
rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au
moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à
travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au
château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut
voir une ombre qui s'avançait rapidement.
De son côté, le cavalier--car cette ombre était celle d'un cavalier et
même d'un cheval--de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la
petite troupe avec non moins de curiosité et d'inquiétude que la petite
troupe ne l'examinait lui-même.
Latil avait été sur le point de crier: _Qui vive!_ mais il craignait que
ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut
donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la
direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la
route.
Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en
voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons
dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli,
coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.
Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette
injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un
excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux
suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet;
mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu
n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à
feu pouvait donner l'éveil.
Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois
longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure:
non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait
l'augmenter.
Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et
abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement
tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout,
même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence
nocturne, véritable roi des ténèbres.
Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête.
L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance,
prenait pour Latil une suprême gravité.
Son premier mot avait été:
--Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.
Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de
rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à
Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval
accusait une longue route déjà faite.
Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de
Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil
aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que
le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces
deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette
troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction
opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans
celle de Turin.
Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils
montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la
terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course
du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.
Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois
cavaliers sur la route de Latil.
En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une
alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de
l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il
fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée
à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la
salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient
aux trois autres portes.
A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens
étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se
tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points
cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient
les soldats.
Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança,
le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle.
Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de
son côté au devant de lui.
--Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et
à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je
présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis
il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je
l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de
rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité,
et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des
soldats de mon frère Louis XIII.
--Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille
cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la
soeur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de
Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner
des nouvelles de Leurs Altesses, que nous venons de rencontrer, il y a
dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire,
à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient
grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait
l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de
l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les
nouvelles que nous venons de prendre.
Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne
le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine
d'aventure:
--Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus,
comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!
CHAPITRE XX.
OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION
DANS LE FORT DE PIGNEROL.
Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut
furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût
été prévenu.
Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu?
Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency!
Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des
exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette
chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à
l'égard de son roi.
Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il
savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au
capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans
l'obscurité.
Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune
homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une
plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval
était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.
Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de
garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y
entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, _Suze et Savoie_.
Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg,
du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du
duc de Montmorency, etc., etc.
Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.
L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara
avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au
lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de
France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre.
Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il
pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller
rejoindre la route d'Italie.
C'était ce que l'on verrait au jour.
En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.
Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la
porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de
lieue au-delà de Suze, la route d'Italie.
Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à
Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix
heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les
tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.
Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés
par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de
Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait
Latil.
M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes
et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à
plumes rouges et monté sur un cheval noir.
En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil.
--C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.
Richelieu fronça le sourcil, son oeil lança un éclair dans la direction
du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la
colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait
des _enfants perdus_.
Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa
cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or;
une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on
pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un
portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres
pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil,
c'est-à-dire son capitaine et son lieutenant des gardes, marchaient
derrière lui.
Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le
cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans
s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier
arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord.
Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle
commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal
continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à
l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on
rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des
impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les
diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le
cardinal n'en perdît pas une syllabe.
--Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?
--Quoi? Monseigneur.
--Tout ce que ces drôles disent de moi.
--Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat
quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de
prise sur un prince de l'Eglise.
--Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée
de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être
plus sages.
Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal.
--Eh bien? demanda le cardinal.
--Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.
--Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux?
--Je m'en suis bien gardé, Monseigneur!
--Que leur as-tu dit, alors?
--Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils
supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils
auraient double distribution de vin.
Le cardinal mordit un instant sa moustache.
--Peut-être as-tu bien fait, dit-il.
Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps
s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin
les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour
du château.
On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois
heures.
--Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda
Latil.
--Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la
leur donner; mais que tout soit payé comptant.
--Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...
--Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?
Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant
une feuille de ses tablettes:
«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci
me rendra compte.»
Et il signa.
Latil partit devant.
Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats
virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment
exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une
armée de verres rangée autour de chaque tonneau.