étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en
bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en
était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui
creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient
au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa
renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte
incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté
de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude
continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient,
eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de
leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à
cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il
n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le
cardinal.
Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était
qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse,
soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était
donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que
c'était se défendre lui même.
Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en
chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies
échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il
arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche,
l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la
reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de
la révolte.
En effet, les mécontents étaient nombreux.
Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le
commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la
duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.
Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées
cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans
leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.
Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait
secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait
décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.
Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la
police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il
était au courant de toutes ces menées et suivait de l'oeil tous ces
mécontentements.
Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la
promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette
conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il
était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose
pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se
renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant
autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston
devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de
Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades,
pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de
Paris et même hors de France.
Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi
pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le
roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien,
et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée
commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il
abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels
qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et
une augmentation de revenus.
Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers
réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du côté
de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait
exactement ses instructions.
CHAPITRE XVII.
DEUX ANCIENS AMANTS.
Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage,
avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et
celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction.
L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands
faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des
coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte
l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté
l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le
temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans
le coeur du fils de Henri IV.
Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les
conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux
différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui
formaient les hordes impériales.
Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M.
de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme
volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle,
mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son
rival.
Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et
de coeurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son
rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais
qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands
services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se
trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune
protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de
Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il
avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte
vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.
Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous
avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son
inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions
donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son
serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à
mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère,
vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant,
certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la _Barbe Peinte_,
deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui
brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir,
en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante
personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui
certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché
d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à
la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette
fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce
charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis,
nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était
question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté,
expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et
peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du
départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la
capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler
connaissance avec sa belle cousine Marina.
Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois
quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour
les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants
souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne
se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.
Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées
aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu,
Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce
laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous
avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son
caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et
prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se
masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour
de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement
pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui,
prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut
successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France,
toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre à
la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui
lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il
faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait:
forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans
ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre.
Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait
épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son
fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent
insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette
fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il
devait se briser contre lui.
Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency,
précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de
libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il
avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un
grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près
d'elle des priviléges d'un frère.
Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel,
dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre
dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et
des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de
Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse
Urbain d'Espalomba.
C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme
cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de
notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la
vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos
lecteurs.
Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une
étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme
tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la
première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait
d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée
d'Aoste, comme dirait Shakspeare.
Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans,
avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne,
lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il
n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la
duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à
dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle
comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur étaient tournés non
point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent
de l'amour.
Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés
par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à
l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.
Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'oeil
constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de
rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants
furent heureux.
Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il
devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et
comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour
solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la
citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.
Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres
dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.
Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient
promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret
avait tenu son serment.
Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions
d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi,
étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte
aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas
voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois
elle rêvait son retour.
Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des
fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari
était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la
capitale.
Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette
réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer,
mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble
le plus à l'amour.
Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être
qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin,
mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que
des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret,
pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions
et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna
sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol,
et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse
Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et
que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle
arctique et le pôle antarctique du palais.
Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la
place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené
avec elle sa soeur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de
plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune
femme épousant un vieux mari, les soeurs de lait étant les ennemies
naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées.
Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus
âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte
viendrait voir sa soeur sous le nom de Gaëtano.
Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa soeur reste dans
la maison qu'habite sa soeur, surtout quand cette soeur est commensale
d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait
en loger cinquante.
Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils
ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et
de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit.
Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient
rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que
l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et
sérieusement.
Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le
comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne
perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu
l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère
inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au
comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît
d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant
horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au
dévouement de ses sujets!...
De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la
terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau
nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des
cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité
n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en
sortant de table et en entrant dans la salle de bal:
--Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent
qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant
les maris si inquiets et si mélancoliques.
Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au
château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en
fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince
Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le
cardinal, au village de Bussolino.
Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une
heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non
lui qui allait au prince de Piémont.
CHAPITRE XVIII.
LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.
La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie.
Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien
acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant
laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion
d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre
couronne.
Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé,
c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne.
Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre
côté, la question étant posée ainsi:
«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le
parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille
hommes au roi?
Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par
Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il:
«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes,
avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre
aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la
conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.»
C'était un nouveau point de vue sous lequel se présentait la question,
et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de
Suze.
Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre.
Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les
voici:
--Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de
l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire
la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre.
Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les
Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre
eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la
guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le
Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera
possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que
Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche
de son ministre lui en donne sa parole.
Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi
Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques
jours pour rapporter la réponse de son père.
Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino.
«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne
s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La
prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins
qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la
conquête du Milanais.»
Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze.
Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et
revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la
condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et
ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la
république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans
une autre.»
--C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.
--Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant.
Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.
Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas:
--Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que
personne ne lui rende les honneurs militaires.
Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait
qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté.
--Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de
Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France
peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle;
j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les
égards qu'un beau-frère doit au mari de sa soeur; mais je crois
qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre
et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je
punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui
manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée
française des incommodités capables de la ruiner. A partir
d'aujourd'hui, 17 mars,--le cardinal tira sa montre et regarda
l'heure,--à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de
l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie.
Gardez-vous! nous nous garderons!
Et il salua le prince, qui sortit.
Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la
hallebarde sur l'épaule.
Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre
parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu
de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était.
Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se
dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point.
--Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire
insulter?
Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la
partie, il ne douta plus.
Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme
bas.
A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela
auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de
Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur
demanda conseil.
Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe,
secoué la guerre, il fallait la guerre.
Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le
lendemain, ne retenant que Montmorency.
Puis, resté seul avec lui:
--Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain?
Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair.
--Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la
proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose
d'impossible.
--Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de
Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli.
Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le
lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que
nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches
caudines.
--Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que,
dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur
envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et
en ennemi.
Le cardinal regarda le duc.
--Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine
d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la
main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en
savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.
Montmorency salua et sortit.