_Promessi sposi_--elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des
ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée
d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de
Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste,
comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions
humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de
pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de
Saint-Nizier, importèrent la contagion au coeur de Lyon.
On était aux derniers jours du mois de septembre.
On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans
les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint
Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais
soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air
n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait
paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites
dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune
de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant
d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et
souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la
porte des maisons.
C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était
bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait
l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui
entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la
sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et
encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de
Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les
plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de
la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la
rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on
vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:
_Ejus præsidio, non ultra pestis._ 1628.
Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse.
Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied
la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme
à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à
l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui
souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des
forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient _des
engraisseurs_ qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des
portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette
pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs
et leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on
commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites
trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler,
mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui
restait du poison.
Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit
point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux
que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un
malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur
ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait
faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la
Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour
éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main
d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au
Rhône l'empoisonneur!
Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent,
consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais!
C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que
firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât
pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la
colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste
ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange
exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper.
Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont
constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles,
affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être
malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères
minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de
Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des
échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés
les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels
improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins
des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus
élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la
ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les
gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient
l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents
sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde
autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir
s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit
d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se
soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant
le salut de leur âme à la conservation de leur honneur.
Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de
la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus
d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son
mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus
souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme
racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur
linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre,
six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des
habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue,
l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de
leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des
spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins.
Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir
couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux
qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de
venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés
d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et
les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange
qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des
patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de
vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils
épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore
plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par
conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de
tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui,
et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers
vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les
rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et
rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux
en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse
cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits
funèbres exerçaient une funeste influence surtout sur l'organisme
nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un
chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui,
au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et
comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies
d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et
moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille,
chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône.
Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer
chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades
pauvres, enlever les cadavres.
Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir
même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire
justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou
d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient
les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux
moribonds leurs bagages et leurs bijoux.
On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris
en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même.
Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la
nourriture et les médicaments par la fenêtre.
Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine,
sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir
que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait
des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les
corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts
pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de
service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au
milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en
putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif
ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière
secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou
des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux,
les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air
de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts.
D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision
et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait
leur servir de linceul.
Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui
mouraient au coin des rues et au bord des fossés.
On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour
en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et
l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des
cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les
cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages
au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli
dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à
fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la
pourriture humaine.
Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière
et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des
fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le
soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une
bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa
tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y
attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une
dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait
creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre.
Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un
peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés
de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de
_corbeaux_. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de
la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons
épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des
plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et
que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la
mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen
infâme de la vie et de la mort.
Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant
trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois
stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut
chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie,
et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie.
La peste se piqua et profita d'un changement de température pour
revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les
feux.
Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de
janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de
nouveau au mois d'août et disparut en décembre.
Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes.
L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628,
et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de
Richelieu, frère du cardinal.
Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir
s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et
faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.
L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les
maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la
première fois, la cour voulait suivre l'armée.
Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis
à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter.
M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers
pour exécuter les travaux de défense de la place.
Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans
le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller
combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant
cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti
les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle;
il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses
de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les
protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les
catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la
diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des
Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y
opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses
auxiliaires.
Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de
France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal
d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec
son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de
Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement
dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de
Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il
pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé
dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des
troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue.
Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de
trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de
Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à
propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était
flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il
y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en
l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul.
Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu
d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne
ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy,
Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes
d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la
postérité.
Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630
négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires
avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné
qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains
des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.
Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui
n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie
ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui
commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour
résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais
l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de
l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on
faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du
Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas
de Suze.
Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et
s'adressant franchement à lui:
--Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous:
la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais
la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand
une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or,
la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de
ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles
dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous
traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin,
la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de
Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de
la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc,
et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en
tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise
qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question;
de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez
été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure
qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis;
usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre
rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une
conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils
et moi.
Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des
dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de
l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous
prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la
paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.
C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant
et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de
Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de
Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que
si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient
réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en
effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter
au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux
ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur
les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus
précieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc
de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la
cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.
Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il
était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme
il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut
l'avouer, par un imminent orage.
En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'oeil:
arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc
de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand
lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on
appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000
hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses
alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le
Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette
conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.
Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante;
Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce
chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de
l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de
l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un
corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse
énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays
déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait
surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort,
la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son
avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu
n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis
en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question
d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en
réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande,
Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour
assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.
A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal;
Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais,
mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui
donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les
Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de
blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au
duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.
Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer
Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les
auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége,
lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le
trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat
ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas
placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de
paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui,
comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et
ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques
de bronze du Panthéon d'Agrippa.
Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était
Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans
le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de
Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait
de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille
chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français,
s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue
serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui
l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et
chasser les Français d'Italie.