A ces mots: _Sauvez vous, mon prince!_ Latil sauta par-dessus le blessé

et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits

chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se

trouver hors de sa portée.

Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin

il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se

rendit secouru ou non secouru.

Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc

de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu,

écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et

avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et

Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes

donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de

Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le

roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le

combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français,

comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.

Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré

Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et

s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.

Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux

agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le

premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau

savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux

étendards devant lui, crièrent ensemble:

--_Vive le roi!_

C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux

devaient tomber.

--Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute

voix le Cardinal.

En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût

entendues, Latil franchissait la porte.

Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et

Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au

cardinal.

Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe

qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne

devaient rien attendre que de leur bon plaisir.

Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.

--Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre

ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée

contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui,

ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux

de France.

Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit,

l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.

--Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il

venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie

l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par

moi.

--Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous

plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de

votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois

pareilles à Ivry.

Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII

lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.

Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté

le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la

donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.

Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée

à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat

d'argent.

CHAPITRE XV.

CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.

Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins

d'une année qu'il méritait le titre de _Victorieux_, et qu'il faisait

son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.

Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la

dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis

que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.

Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait

plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.

Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse

réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait

épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.

Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à

l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne

permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.

Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le

duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile

avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix

jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré

l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des

habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville,

celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les

dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir

mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la

chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des

grandes famines.

Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux,

ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui

demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa

Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.

Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le

maréchal d'Ancre, répondit:

--Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de

l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt

à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.

Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de

louanges, vint au cardinal:

--Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en

montrant un siége au cardinal.

Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi.

--Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII.

--Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui

toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite,

et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une

guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse.

--Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus;

vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à

peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.

--Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive

avec tous les avantages que nous espérions?

--Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de

menaces pour nous arrêter après un seul combat?

--L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si

glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la

campagne.

--Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la

demandât.

--Il est beau au vainqueur de la proposer.

--Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la

demande?

--Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances.

--Lequel?

--Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre

soeur.

--Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille;

il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de

m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...

--Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et

qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir

d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire,

après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu

de la miséricorde et de la clémence.

--Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le

roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête

de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex.

--C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de

Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre;

que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous

avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le

passé; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec

lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il

accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et

contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres

et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois

derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par

quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le

matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de

Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on

craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution

de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de

Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y

sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par

vous, Sire.

--Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en

échange de tout cela.

--Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande,

nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en

dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la

propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus.

--Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé.

--Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce

que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce

n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le

courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la

valeur des chefs qui les ont conduits au combat.

--Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.

--Ainsi, ma proposition est acceptée?

--Mais qui enverra-t-on?

--Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le

meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.

--A merveille.

--Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du

duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets...

--Il y aura donc des articles secrets!

--Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux

articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc,

ou son fils.

--Tout est arrêté ainsi alors!

--Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la

visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle.

--C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont

sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement

la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué

et avoir besoin d'une bonne nuit.

Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal,

Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu,

qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.

Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres.

«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille

charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal.

«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il

fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point

au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose,

disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le

prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever

d'eux-mêmes le siège de Cazal.»

«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au

duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.»

Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait

_de lui-même_ le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé.

Le 31 mars et le 1er avril, le traité fut ratifié par le duc de

Savoie et par le roi Louis XIII.

Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de

Lorraine.

Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc

de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre

à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant:

--Est-ce que vous comptez sur un traité, vous?

--Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique.

--Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous

ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en

exécuter un seul!

Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce

n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive

de ne point l'exécuter comme les autres.

Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu

Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une

entrevue aurait lieu.

Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui

vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée

amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit à

_sa bonne soeur_ tous les honneurs possibles et lui fit toutes les

amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore

mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre

ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui

pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.

Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son

neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite

et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier;

mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les

escaliers et l'attendit au seuil.

--Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller

jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez!

--Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas

si facilement quand on est roi de France.

Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à

son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les

officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.

--Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en

sûreté.

--Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant

Votre Majesté comme tout plie sous elle.

--Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que

penses-tu des compliments de mon oncle?

--Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély.

--Et à qui donc?

--Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il

nous les fît.

L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la

situation.

CHAPITRE XVI.

UN CHAPITRE D'HISTOIRE

Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de

trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui

se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde

question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles

momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de

veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des

milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.

Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait

être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion

que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.

Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de

Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid.

A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi

venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et

moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de

Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir

les droits de l'empire en Italie.

Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un

attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place

n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de

Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre

l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale.

A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV

et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées

espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique

méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France,

poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que

le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan,

les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples.

De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires.

Voici ce qui se décidait entre eux.

L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses

troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et

l'on marcherait immédiatement sur Mantoue.

Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa

place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise

Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les

troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue.

L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été

immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis

XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son

palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II

et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement,

mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu.

Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé;

mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été,

et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal

pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze

mille dans le Languedoc.

Le roi fit ses adieux à _son bon oncle_ le duc de Savoie, ignorant

encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa

présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon,

Gap, Châtillon, et marchait sur Privas.

Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la

peste.

Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son

mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant

l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc

Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses

prétentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc.

Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France

et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui

montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef

protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les

chefs catholiques.

Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle

de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin

Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des

habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres

rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue

d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se

brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler

toutes les villes protestantes.

On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de

faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même,

comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin

on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand,

en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes

marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y

conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en

défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer

au préjudice de ses droits.

Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au

sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal

de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et

de munitions nécessaires.

Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt

ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six

mois.

Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier

trente régiments.

On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur

son ultimatum.

De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de

Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel

drapeau il arborerait.

L'empereur répondit:

«Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans

aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître

par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la

juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de

l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le

droit commun.»

Le duc de Savoie répondit:

«Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à

ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne

souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit

promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à

son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur

Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.»

M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal,

en le chargeant de répondre.

Le cardinal répondit:

«Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent

l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement

si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à

celles du roi pour maintenir le traité de Suze.»

Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il

voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien

qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours,

avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour

rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de

Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le

gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château

d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en

cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les

provinces voisines.

Puis cette curieuse réserve était faite:

«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier

les injures du cardinal de Richelieu, _injures dont il le punira tôt ou

tard_.»

Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour

l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux.

Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde

ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de

son frère.

--Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que

fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur

ami.

--Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.

Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie

et généralissime de toutes ses armées.

En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis

accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au

cardinal:

--Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire

railleur, quels droits nous réservez-vous donc?

--Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à

la discussion.

Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal

improvisa une nouvelle campagne.

Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée

un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.»

Cet obstacle, c'était la peste.

La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait

forcé le roi de passer par Briançon.

Le comte de Moret · 第 43 / 49 段