MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq

cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de

Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de

Schomberg.

Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher

sur la demi-lune.

Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur

un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son

appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la

poitrine.

Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui

troisième, venait de sauter dans la route.--Il y descendit le quatrième.

M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut

ses habits criblés de balles.

La redoute de gauche fut emportée.--Valaisans et Piémontais se

réfugièrent dans la demi-lune.

Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.

On y combattait avec le même acharnement.

Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par

un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers

la demi-lune de Suze.

C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.

Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.

Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.

Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur

réussite mais en leur ordonnant de se ménager.

Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg,

de Créquy, de Montmorency.

«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle

nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un

maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.

«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal

recommencera.»

Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les

tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées,

marchèrent sur la demi-lune.

CHAPITRE XIII.

OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA

LA CORDE AU COU.

Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier

retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le

fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait

le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les

marches qu'une à une.

On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne

pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la

montagne.

Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette

_furia francese_, déjà bien connue des Italiens à cette époque.

D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal

regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la

noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau

au bout de l'épée.

Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la

boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.

De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils

voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en

applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté

s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.

Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la

fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour

voir à son aise le cadavre sanglant.

On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles;

l'escalade commença.

Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop

lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à

demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.

Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant

chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres

résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs

compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à

l'assaut.

Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à

bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de

pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le

sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la

renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres

qui nettoyaient deux ou trois échelles.

Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés,

puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.

--Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à

l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la

rescousse!

Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était,

entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et

l'entendre.

Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa

diversion.

Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu,

ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient

arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet;

mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.

Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes

franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il

retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.

La nuit était obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombée

qu'elle éclairait le chemin.

Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues

cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes

étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux

glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait

pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.

Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur

servaient en quelque sorte de parapet.

En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le

silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.

Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua

de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le

rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de

cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait

donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.

Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour

cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et

avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui

donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La

fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.

Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne

laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.

La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité

d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.

En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet

au pied.

Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur

ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.

Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de

voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait

formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.

Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une

feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur

l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et

put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.

Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les

bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et

garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait

trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le

jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il

serait pendu ou fusillé.

Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les

Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas

fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que

c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que

pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais

encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de

pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.

Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.

Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était

décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui

l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants:

_Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains_.

Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une

hôtellerie consacrée aux muletiers.

Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché

d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la

corde demandée.

Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au

milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre

faisant le centre d'un nouveau système planétaire.

On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols,

celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y

fit un noeud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq

camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit

au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune

résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le noeud

coulant autour du cou.

Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte

d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet

ordre:

--Enlevez.

Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un

papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la

fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé

d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud

coulant au col du condamné tomber roide mort.

Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la

fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de

Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup

de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour

s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et

des soldats.

En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie

à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche

du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur

lui.

--Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce

geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal,

celui qui tentera de fuir est mort.

Personne ne bougea.

--Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de

sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu,

il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais

mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la

tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous

ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.

Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit

Espagnols, le neuvième était mort.

Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient

sans miséricorde, échangèrent un coup d'oeil, et avec l'énergie du

désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui

gardaient la porte de la rue.

Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle,

Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il

l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était

placé sur le seuil.

De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un

instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit

pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des

blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps

sur le parquet... tout était dit.

Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore,

étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.

--On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le

comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.

Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien

dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils

allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus

récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.

--Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre

ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir.

Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la

garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne

sera fait aucun mal, seront libres.

--Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.

--Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le

contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous

conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.

Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:

--La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une

fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez

dix minutes.

Latil s'inclina.

--En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là

une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.

Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la

besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était

achevée.

C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient

rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps

de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.

--C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que,

dans une heure, nous soyons à Suze.

Et la troupe se remit en marche.

CHAPITRE XIV.

LA PLUME BLANCHE.

On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le

même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de

Coëtman.

Le silence le plus sévère était recommandé, et l'on n'entendait d'autre

bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.

Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle

commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.

La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le

chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux

de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près

au-dessus des créneaux.

De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.

La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les

barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de

Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la

montagne, ce point n'était aucunement gardé.

Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point

du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et

donnèrent l'alarme.

Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit

qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit

de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.

En se retournant il vit Latil à ses côtés.

Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient

accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une

centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se

renforcer.

A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces

vingt hommes il s'élança vers la porte de France.

Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient

une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient

point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du

ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était

fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze,

fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de

ce qui se passait.

Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la

muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du

but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais

il ne pouvait s'y opposer.

C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de

Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire

naturellement son entrée.

Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait

sur ceux qui la défendaient.

La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le

moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison,

Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en

criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.

Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit

tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de

la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu,

et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança

pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.

On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée

s'amasser autour du Crêt de Montabon.

Donc les deux armées étaient aux prises.

Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu

près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable

se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.

En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.

Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.

Latil s'approcha du comte.

--Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est

un très-brave soldat nommé le colonel Belon.

--Eh bien, demanda le comte, après?

--Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.

--Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas

mieux. Mais comment t'y prendras-tu?

--Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le

verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui

le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi

je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel,

je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de

3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais

voilà tout.

--A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.

--Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!

Le comte de Moret leva son épée, et les tambours battirent et les

trompettes sonnèrent la charge.

Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la

main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la

seconde et même la troisième seraient déchargées.

Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe

savoyarde avait paru s'animer.

Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait

répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté

fait un mouvement agressif.

Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.

La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.

--C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu;

ripostons et chargez au drapeau.

Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un

ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui

ne bougèrent point.

--Tirez bas, cria Latil.

Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha

le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.

Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan

qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs

français.

--A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança

l'épée haute sur le colonel.

Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré

bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du

désordre et s'élança au milieu des Piémontais.

Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé

sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la

gorge.

--Secouru ou non secouru? lui dit-il.

Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.

--Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.

--Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.

--Secouru ou non secouru?

--Secouru ou non secouru.

--Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier

comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous

êtes libre.

Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et

lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs

piémontais.

Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel,

les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval

qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait

attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant

lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves

Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.

Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de

tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le

fils de Henri IV!»

Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret

avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup

d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en

criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»

Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de

Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de

Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.

--Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte,

poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais

il est important que l'on entende notre feu des retranchements.

Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui

avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.

Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en

arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils

craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux

écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense

désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des

retranchements.

Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui

fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant

toujours.

Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent

l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de

distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin;

mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc par la bride, une

espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.

Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur

le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée,

avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.

Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui

échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.

Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son

adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité

dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix

secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:

--Sauvez-vous, mon prince!

Le comte de Moret · 第 42 / 49 段