Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la

bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de

montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre

de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi

voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat,

il devait se conduire en soldat.

En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et

attendit.

Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.

L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa

de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna

le dos à l'ouragan.

Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux

trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature,

les animaux partagent la frayeur de l'homme.

La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le

feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre

oiseau de nuit.

Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux

pieds.

En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de

Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté

tout habillé sur son lit.

Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et

se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.

Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M.

de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux

de la reine, il le reçut bien.

Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.

Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France,

il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait

suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de

Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le

lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à

accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il

s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille

d'Ivry lui revint à la pensée:

--C'est un signe de bonheur, dit-il.

En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita

le roi à descendre de cheval.

Le roi descendit.

Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély

vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le

dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les

trois chevaux.

Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des

faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et

faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises.

--Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur;

je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces

précautions-là.

Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son

chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit que

d'une victoire, à la porte de l'hôtel du _Genévrier d'or_, et

recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal.

--Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain.

--Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi.

--Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal

paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette

glorieuse besogne.

Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva

un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays,

dressée par M. de Pontis, étendue sur une table.

CHAPITRE XI.

OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN.

Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis

XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les

avait perdues.

Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et

défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il

lui fit croire qu'il était juste.

Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de

nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de

celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables

chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel;

mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans

laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières.

Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le

long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à

Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont.

Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de

Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes

d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne,

de Valence et de Thoyras.

Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de

Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.

Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.

Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle,

que nous avons raconté déjà dans notre livre des _Trois Mousquetaires_,

le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra

d'entrer dans quelques détails sur le _forcement_ de ce fameux pas de

Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.

En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme

on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où

l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il

rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à

Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en

longueur, était parti pour Turin.

Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le

premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez

le cardinal.

A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.

--Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue

l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?

--Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa

promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos

de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier

ministre qui lui réponde.

--Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?

--Entièrement.

--D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre

Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît

dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir.

Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant

la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de

Verrue.

Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils,

mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée

II, et qui fut connue sous le nom de la _Dame de volupté_, ce comte de

Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante

ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute

épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la

franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un

émissaire de Charles-Emmanuel.

En voyant la figure grave du cardinal, cet oeil profond qui fouillait

les coeurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en

équilibre tous les autres souverains de l'Europe, il s'inclina

profondément et respectueusement.

--Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince

Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si

grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre

Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à

Turin.

--Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de

Savoie, monsieur le comte.

--Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade

qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en

personne; il se fait apporter en chaise.

--Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?

--L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de

ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon

appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt.

--Et vers quelle heure?

--Je n'oserais pas promettre avant midi.

--Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince

Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de

Suze; au point du jour on les attaquera.

--J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le

comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le

passage.

--Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus

besoin d'entrevue.

--Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse

y met une condition.

--Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?

--Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte.

--Dites.

--Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette

déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne

lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le

roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les

lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa soeur, et à cette

condition les passages seront ouverts demain.

Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard

et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela:

--Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion

de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de

Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille

proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le

roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient

pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à

Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir

au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si

M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après

demain on le lui remettra en mémoire.

--Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront

transmises par Votre Eminence à Sa Majesté?

--Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi

a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse

une proposition où son honneur est taché et celui de la France

compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace

faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts

sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués.

Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il

savait prendre parfois:

--J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à

ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à

Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin

que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux;

portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je

puisse et doive répondre.

Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond

et se retira.

Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de

Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille

hommes de pied et à quatre mille chevaux.

Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se

rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté

du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et

de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A

cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient

le canon et le mousquet qui décidaient tout.

Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire qu'il doit occuper

dans les manoeuvres d'un peuple essentiellement guerrier.

Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la

baïonnette.

A minuit, on entra au conseil.

Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois

maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy.

Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la

carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait

parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret.

--Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.

Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à

eux deux qu'il s'adressait:

--Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent

la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les

deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront

le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au

sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner

l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil

que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les

mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les

attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous

de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à

proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.

Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à

leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre.

Restait le duc de Montmorency.

Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il

poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence

et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une

certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain

bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait.

Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.

--Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et

de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je

fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les

redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera

la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui

barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour

cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de

justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas

enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il

soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis

attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous

attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un

guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent

point impossibles à rencontrer.

--Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les

approuvez-vous?

--Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à

perdre pour se procurer ce guide et cet officier.

En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du

cardinal dont le visage rayonna.

--Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle

et officier intrépide en une seule et même personne.

Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:

Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.

Latil s'inclina et sortit.

Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit

de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette

ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie

au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même

de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de

Richelieu.

CHAPITRE XII.

LE PAS DE SUZE.

Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour

traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une

attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et

un intrépide officier.

En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un

crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui

conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge

des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par

quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux

bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à

cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur

les remparts de Suze adossées à la montagne.

Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus

considérable eût été trop difficile à manoeuvrer dans de pareils

chemins.

Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos,

mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa

diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.

Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne

Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.

C'était combler tous les désirs de celui-ci.

A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui

une journée de vivres.

Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte

de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit

que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se

pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la

lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance

avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.

A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé,

protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix

pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps

était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.

On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.

Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet

pour forcer la barricade.

Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.

Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six

des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de

Saulx.

Plus les mousquetaires à cheval du roi.

Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus

de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.

Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.

Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de

ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.

Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de

franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour

l'armée et la personne du roi.

M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut

arrêté.

M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.

--Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au

parlementaire.

--Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.

--Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en

amis, ou en ennemis?

--En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les

fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et

de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.

--Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à

grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement

accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les

ordres de Son Altesse.

--Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous

disputer le passage?

--J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte

de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention

de Son Altesse.

--Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon

rapport au roi.

--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de

Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.

Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des

barricades, et Comminges revenant vers le roi.

--Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.

Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII

écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:

--Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle

serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.

En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les

enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient

les soutenir.

Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la

main.

--Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les

masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons

le ballet.

Le roi le regarda le sourcil froncé.

--Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le

rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc

de l'artillerie?

--Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de

songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet

ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.

--M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.

--Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse

que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre

honneur, ou que je serai mort ou pris.

--Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en

prends à vous.

--Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre

Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de

ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.

--Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine

de M. le maréchal, j'ai bon espoir.

Puis s'adressant à Bassompierre:

--Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre

mieux.

Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à

terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des

tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le

genou.

On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait

passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette

position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la

défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.

Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se

trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne

et de la grande barricade.

A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille

dans les reins.

Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui

fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte

avec lui.

M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne

de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.

M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par

la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la

montagne, marcha au milieu des enfants perdus.

On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on

fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en

face.

Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment;

Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.

Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la

barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied,

il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la

redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.

Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout

le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et

M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.

Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut

repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de

la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du

roi.

Le comte de Moret · 第 41 / 49 段