deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se
glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du
monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement
devant l'_ex-voto_ en mémoire des miracles accomplis par les différents
saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient vers l'autel
de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus
charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation
sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi
siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque.
La jeune fille arriva la première et s'agenouilla.
Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite.
Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à
voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux
humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de
bonheur.
Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux,
nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées
du coeur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la
mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour
la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de
flamme.
Puis, ce premier bouillonnement du coeur apaisé, leurs mains se
cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de
joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où
elle était:
--Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.
Le comte regardait la madone.
--Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je
t'aime, mon Isabelle adorée.
Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le
poids de leur bonheur.
Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la
dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à
nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus
petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en
disant:
--Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et
céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la
nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre
épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi.
--On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas.
--Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses
bras.
Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu.
--Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je
vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins
que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à
celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort,
ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse
de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.
Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et
la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de
l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée
Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!
CHAPITRE IX.
LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.
Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de
l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier,
et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne
faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse,
que l'arrestation du roi a rendu célèbre.
Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le
journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre
dans la partie historique de notre récit.
Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet
de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui
était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.
En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui
l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue:
«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à
coup sûr et qui me servira bien.
Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.
--C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il.
--Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en
l'interrogeant; mais où la suivrai-je?
--En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le
siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je
prendrai avec vous Créquy, qui connaît ces pays-là, et j'espère que
nous ferons parler de nous.
--Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et
vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y
monter.
--Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout
cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute
pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal.
--Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera,
surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville
de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses.
Le roi se mit à rire.
--Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui
vous paiera.
--Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.
--Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez
bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre,
attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez
avec votre argent.
--Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur
qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que
quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur
de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.
Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain
envoya prendre l'argent.
Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne
manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M.
le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les
trente mille à la reine Anne.
L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait
offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille
livres de traitement par an.
Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était
fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait
données en un bon au porteur.
Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses
gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses
largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût,
n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du
cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui
étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses voeux, secondés,
comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement,
l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner
à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de
besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus
simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.
La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois,
en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve;
heureusement il la laissait enceinte.
Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais,
du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce
serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la
lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé
son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de
Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre
que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure
qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes,
où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le
faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui.
Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au
compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil.
Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était
arrêté à Grenoble.
Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire
joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les
monts.
Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il
arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à
Briançon.
Là commençaient les embarras sérieux.
Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du
roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties
dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire
de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre;
mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient,
neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant
Guise, qui devait amener la flotte.
Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était
sa force. Il espérait que la présence du roi, le danger personnel qu'il
courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces
voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les
manoeuvres des deux reines.
Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient
été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même
paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de
munitions.
Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant
chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par
le cardinal.
Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de
l'Europe.
Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il
réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout
faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du
canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait
manoeuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus
forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des
moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les
moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les
boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les
balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des
quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous
cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal
poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements
et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret
étaient vrais.
Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque
homme avait sept coups à tirer.
--Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième.
Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de
Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon,
que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il
envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble;
mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette
heure avoir franchi les monts.
Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva
derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les
dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut;
mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le
renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont.
Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du
cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois
la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion.
Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie
n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du
temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit
clair dans les desseins du négociateur.
Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de
se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne
pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats.
Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait.
--Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du
temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a
pas pu donner.
--Comment cela? demanda le prince.
--Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé
verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à
travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés.
--Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à
Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités
entre la France et le Piémont.
--Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est
encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de
sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le
roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France
et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit
pareil.
--Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage
au roi votre maître!
--Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses
détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour
faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le
passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant
contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrière
lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de
Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux
redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent.
C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne
trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la
vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de
rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour
planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis
six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont
vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser
les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme
des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don
Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt
héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir
est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc
votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera.
D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.
Le cardinal tira sa montre.
--Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin,
après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze.
Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons;
tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à
perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le
passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous
retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.
--J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit
Victor Amédée en se levant.
--Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la
guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je
crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose
nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter.
Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le
champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous
jugera.
Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre
qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de
marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on
multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.
CHAPITRE X.
OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.
A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une
table et écrivit la lettre suivante:
«Sire,
«Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement
vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la
supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute
machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le
roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun
retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté,
fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai
eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre
Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves
raisons de le faire.
«J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux
encore, Votre Majesté elle-même.
«Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute
chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté
voudrait voyager de nuit et incognito.
«J'ai l'honneur d'être,
De Votre Majesté,
«Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,
«Armand [+] RICHELIEU.»
Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela:
--Etienne!
Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le
seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte,
Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du
cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de
s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec
peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la
moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au
pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin.
C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la
fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans
connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil.
Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard
organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus
solide et plus triomphant que jamais.
L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté
qui n'échappa point au cardinal.
--Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à
moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la
route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette
lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant
dix heures du soir.
--Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?
Le cardinal tira sa montre.
--Il est près de midi.
--Et le roi est à Oulx?
--Oui.
--A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire.
--Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine,
et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.
--J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.
Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à
propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre.
Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta
chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et,
l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx.
Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le
but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en
étaient emparés et le rendaient praticable à peu près.
A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il
était à Oulx.
Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à
Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de
neuf.
A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il
ordonna que le messager fut introduit près de lui.
Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à
laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc
d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté
royale.
Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un
genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le
dessus de son chapeau.
Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait
suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour.
--Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles
manières, mon ami?
--N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres
à votre illustre père, de glorieuse mémoire?
--Si fait! mais la mode en est un peu passée.
--Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû
rester la même.
--Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat?
--J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque
que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des
lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à
son fils.
--Page du duc d'Epernon! répéta le roi.
--Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai
1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu
raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait
pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu
les mains criblées.
Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau
de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices:
--Sire, voyez mes mains, dit-il.
Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis:
--Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi
tes mains, mon brave.
Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.
--Maintenant, dit il, relève-toi.
Latil se releva.
--C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.
--Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler.
--L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le
pli qu'il lui apportait.
--J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.
--Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé
notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas
attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que
j'ai à leur parler à l'instant même.
Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à
celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de
Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent.
Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et
leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont
l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le
lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont.
Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre
part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel
on déciderait le mode d'attaque du lendemain.
A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles,
chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et
d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer
aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui
suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en
sondant le chemin.
Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil
contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force,
mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre
un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry.
Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton
ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage,
prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.
A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre
d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces
prérogatives de la puissance en se sentant obéi.