--Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble

si gros?

--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous

ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est

lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux

millions de lieues de nous.

--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?

--Mon savant italien.

--Et vous l'appelez?

--Galilée.

--Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?

--J'y crois fermement.

--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne

crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.

--Si nous avons une âme, Isabelle.

--En douteriez-vous?

--Cela ne m'est pas absolument démontré.

--Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante

que vous, de croire à mon âme, moi.

--Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.

--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,

après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel;

vers quel monde la dirigeriez-vous?

--Et vous, ma chère Isabelle, voyons?

--Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des

amants malheureux.

--Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la

planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la

terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre

âme serait le plus mal.

--Pourquoi cela?

--Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!

--Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?

--Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde

sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma

chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du

moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas

de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai

que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait

tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne

vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire

que la mienne ne l'y suivrait pas.

--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez

habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces

satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à

toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle

mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre

âme que la vôtre à suivre la mienne.

--Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.

--Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien

compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.

--Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,

c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de

l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est

éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en

reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a

une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine

la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds

d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou

presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les

ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire

pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une

fraîcheur adorables.

--Va donc pour Vénus, dit Isabelle.

Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se

rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent

instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.

Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son

chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la

lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une

barque sur une mer d'azur.

Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à

faire à la petite caravane.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer

devant lui le nom de Guillaume.

Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il

avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder

leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor.

Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs,

échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers

eux.

--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès

vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au

contrebandier son ami le change sur la position sociale des

voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devinée--nous

sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher,

pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.

CHAPITRE VII.

LE PONT DE GIACON.

Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers,

après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis

de la salle commune.

La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on

avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir

tué l'Allemand.

Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.

--Hé! les Espagnols, dit-il.

Et il se rejeta en arrière.

Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur

compatriote.

Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il

sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.

Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la

lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont

l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire

partie de la caravane conduite par Guillaume.

C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.

Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup

d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et

l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se

faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.

L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens

de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant

prendre ses armes.

Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la

route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait

encore avant eux.

Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps

à perdre, et ils ne devaient pas être loin.

Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays

tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et

cinq mulets. Ces quatre mots, _le pont de Giacon_, sortirent à la fois

de la bouche des deux contrebandiers.

Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent

descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô.

Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait

vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la

dominant.

Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou

l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on

prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.

Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été

prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se

cacheraient.

La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou

l'autre des deux chemins.

Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le

pont de Giacon.

Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de

la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.

Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages

noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui

avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si

savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir

la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient

rentrer dans l'obscurité.

Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura

d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre

et écouta.

Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre

l'autre, la caravane s'était arrêtée.

Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.

On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par

bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons

pas de temps.

On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel,

la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de

crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même

temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la

montagne.

Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en

appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc,

conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.

Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de

terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours

chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.

Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.

Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.

--Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous

occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la

mule.

Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia

avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon

s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.

Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés

comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du

pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit

ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible

qu'ils fussent découverts.

Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération

pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui

descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.

La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient

l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à

l'appui de son opinion.

Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme.

L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.

Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses

lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.

Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation

des routiers.

--Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être

renseignés.

Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.

--Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent

de la locution espagnole _hombre_, as-tu rencontré des voyageurs sur ta

route?

--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par

Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était

interrogé, changeant sa réponse en demande.

--Justement.

--Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire

à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de

Giacon.

Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.

Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.

Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des

ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet,

à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les

rejoindre promptement.

Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux

voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.

En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs

n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits,

descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents

pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à

retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée,

demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui

lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui

promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne

récompense pour l'avis si à propos donné par lui.

On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le

chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de

Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient

une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite

caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait

oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin,

auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.

Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant

défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,

c'est-à-dire au Pas de Suze.

Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le

sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et

aboutissant à Malavet, où l'on coucha.

Le lendemain, on tint conseil.

On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le

lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les

mains des Espagnols.

Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une

lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine

Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux

reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui

fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai

fils du Béarnais.

Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les

choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de

Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son

avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.

Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo,

Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à

Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux

jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil

voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand

besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.

A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite

caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement

récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus

Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque

grand seigneur voyageant incognito.

Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et

non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs

jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir.

Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit

l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait

pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent

de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.

Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que

nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour

mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de

fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.

CHAPITRE VIII.

LE SERMENT.

Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé

au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il

passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour

furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse

paternelle et filiale.

Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de

voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de

Richelieu.

Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le

soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à

Isabelle.

C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de

Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte

illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa

maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té,

qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait

manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de

Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir

les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.

Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue

répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il

tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.

Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,

refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.

Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des

nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après

le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la

promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait

littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un

courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire

dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.

On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et

couché à Varenne.

Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.

Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en

Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi

aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable

qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le

froid dans les montages.

Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y

avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère

inflexible du cardinal, il y avait à espérer.

Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait

dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de

Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des

secours à Mantoue.

Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de

sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère,

s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans

honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y

aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares,

Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du

pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et

occupaient Worms, Francfort, la Souabe.

Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà apparaître au sommet des

Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons

qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les

rivières sur leurs boucliers.

Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait

promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un

autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa

position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec

regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.

Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait

eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait

dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais

Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle

vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis,

Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais

sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le

baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son

cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara

avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et

pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait

en avant et lui forcerait la main.

Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il

était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son

autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que

devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et

qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.

Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se

promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à

l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en

espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas

se faire tuer et de n'avoir jamais d'_autre épouse_ qu'elle, la chose

lui suffit.

Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'_épouse_, et même nous le

soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût

Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites

restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage.

Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune

arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir

jamais d'_autre épouse_ qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole

de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses;

et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus

fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de

l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous

devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage

de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des

flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon

allait l'un à son coeur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il

rendait insensé.

D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de

Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment où elle

allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend

avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à

sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.

Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à

Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec

l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté

fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane

dont elle brûlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est

que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il

prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que

toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter,

Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un

temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un

anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu

faire, augmentât encore la solennité du serment.

Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote

Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte,

qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il

lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:

Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!

Mon amour est profond et grand comme la mer!

Le comte de Moret · 第 39 / 49 段