si gros?
--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous
ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est
lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux
millions de lieues de nous.
--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?
--Mon savant italien.
--Et vous l'appelez?
--Galilée.
--Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?
--J'y crois fermement.
--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne
crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.
--Si nous avons une âme, Isabelle.
--En douteriez-vous?
--Cela ne m'est pas absolument démontré.
--Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante
que vous, de croire à mon âme, moi.
--Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.
--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,
après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel;
vers quel monde la dirigeriez-vous?
--Et vous, ma chère Isabelle, voyons?
--Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des
amants malheureux.
--Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la
planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la
terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre
âme serait le plus mal.
--Pourquoi cela?
--Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!
--Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?
--Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde
sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma
chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du
moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas
de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai
que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait
tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne
vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire
que la mienne ne l'y suivrait pas.
--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez
habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces
satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à
toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle
mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre
âme que la vôtre à suivre la mienne.
--Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.
--Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien
compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.
--Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,
c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de
l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est
éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en
reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a
une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine
la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds
d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou
presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les
ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire
pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une
fraîcheur adorables.
--Va donc pour Vénus, dit Isabelle.
Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se
rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent
instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.
Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son
chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la
lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une
barque sur une mer d'azur.
Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à
faire à la petite caravane.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer
devant lui le nom de Guillaume.
Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il
avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder
leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor.
Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs,
échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers
eux.
--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès
vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au
contrebandier son ami le change sur la position sociale des
voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devinée--nous
sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher,
pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.
CHAPITRE VII.
LE PONT DE GIACON.
Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers,
après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis
de la salle commune.
La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on
avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir
tué l'Allemand.
Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.
--Hé! les Espagnols, dit-il.
Et il se rejeta en arrière.
Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur
compatriote.
Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il
sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.
Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la
lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont
l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire
partie de la caravane conduite par Guillaume.
C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.
Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup
d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et
l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se
faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.
L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens
de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant
prendre ses armes.
Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la
route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait
encore avant eux.
Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps
à perdre, et ils ne devaient pas être loin.
Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays
tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et
cinq mulets. Ces quatre mots, _le pont de Giacon_, sortirent à la fois
de la bouche des deux contrebandiers.
Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent
descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô.
Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait
vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la
dominant.
Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou
l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on
prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.
Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été
prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se
cacheraient.
La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou
l'autre des deux chemins.
Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le
pont de Giacon.
Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de
la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.
Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages
noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui
avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si
savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir
la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient
rentrer dans l'obscurité.
Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura
d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre
et écouta.
Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre
l'autre, la caravane s'était arrêtée.
Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.
On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par
bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons
pas de temps.
On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel,
la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de
crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même
temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la
montagne.
Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en
appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc,
conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.
Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de
terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours
chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.
Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.
Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.
--Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous
occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la
mule.
Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia
avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon
s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.
Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés
comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du
pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit
ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible
qu'ils fussent découverts.
Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération
pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui
descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.
La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient
l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à
l'appui de son opinion.
Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme.
L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.
Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses
lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.
Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation
des routiers.
--Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être
renseignés.
Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.
--Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent
de la locution espagnole _hombre_, as-tu rencontré des voyageurs sur ta
route?
--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par
Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était
interrogé, changeant sa réponse en demande.
--Justement.
--Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire
à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de
Giacon.
Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.
Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.
Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des
ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet,
à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les
rejoindre promptement.
Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux
voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.
En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs
n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits,
descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents
pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à
retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée,
demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui
lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui
promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne
récompense pour l'avis si à propos donné par lui.
On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le
chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de
Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient
une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite
caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait
oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin,
auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.
Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant
défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,
c'est-à-dire au Pas de Suze.
Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le
sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et
aboutissant à Malavet, où l'on coucha.
Le lendemain, on tint conseil.
On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le
lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les
mains des Espagnols.
Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une
lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine
Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux
reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui
fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai
fils du Béarnais.
Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les
choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de
Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son
avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.
Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo,
Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à
Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux
jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil
voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand
besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.
A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite
caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement
récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus
Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque
grand seigneur voyageant incognito.
Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et
non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs
jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir.
Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit
l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait
pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent
de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.
Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que
nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour
mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de
fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.
CHAPITRE VIII.
LE SERMENT.
Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé
au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il
passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour
furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse
paternelle et filiale.
Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de
voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de
Richelieu.
Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le
soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à
Isabelle.
C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de
Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte
illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa
maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té,
qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait
manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de
Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir
les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.
Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue
répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il
tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.
Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,
refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.
Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des
nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après
le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la
promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait
littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un
courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire
dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.
On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et
couché à Varenne.
Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.
Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en
Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi
aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable
qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le
froid dans les montages.
Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y
avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère
inflexible du cardinal, il y avait à espérer.
Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait
dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de
Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des
secours à Mantoue.
Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de
sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère,
s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans
honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y
aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares,
Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du
pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et
occupaient Worms, Francfort, la Souabe.
Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà apparaître au sommet des
Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons
qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les
rivières sur leurs boucliers.
Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait
promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un
autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa
position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec
regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.
Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait
eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait
dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais
Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle
vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis,
Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais
sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le
baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son
cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara
avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et
pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait
en avant et lui forcerait la main.
Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il
était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son
autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que
devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et
qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.
Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se
promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à
l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en
espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas
se faire tuer et de n'avoir jamais d'_autre épouse_ qu'elle, la chose
lui suffit.
Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'_épouse_, et même nous le
soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût
Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites
restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage.
Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune
arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir
jamais d'_autre épouse_ qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole
de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses;
et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus
fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de
l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous
devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage
de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des
flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon
allait l'un à son coeur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il
rendait insensé.
D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de
Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment où elle
allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend
avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à
sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.
Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à
Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec
l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté
fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane
dont elle brûlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est
que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il
prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que
toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter,
Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un
temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un
anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu
faire, augmentât encore la solennité du serment.
Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote
Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte,
qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il
lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:
Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!
Mon amour est profond et grand comme la mer!